‹ Le Val-Perdu (volume 2)Chapitre 13 sur 70 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

— C'est bien, répondit Philémon.

Et il tendit la main à Némorin qui la baisa.

— Mon père, dit l'autre jeune homme en s'avançant à son tour, j'ai conduit les bœufs dans les pâturages d'Io, et tout le troupeau est maintenant en bonne santé dans Tétable.

— Cest bien, Ly sandre, répéta le patriarche.

Puis il tendit la main à Lysandre comme à Némorin.

— Et maintenant, mes enfants, ajouta-t-ii en leur montrant Verneuil , embrassez un hôte, un ami que Dieu vous envoie*

Les deux jeunes gens obéirent : Némorin avec cette gaucherie de l'adolescent campagnard que la présence d'un étranger embarrasse, Lysandre avec l'assurance modeste de l'homme qui pense et qui sent.

— 11 suffit , dit Philémon ; maintenant allez au-devant de vos bergères , je vous le permets*

82 LE VAIr-PSftDU. -^j

Les deux frères s'inclinèrent et s'éloignèrent aussitôt, le plus jeune avec un empressement joyeux, l'ainé avec sa docilité sereine, et ils disparurent dans l'avenue de tilleuls.

L'attitude si différente de ces jeunes gens n'avait pas échappé à Armand de Verneuil. Il enviait le bonheur expansif de Vuû , mais il se sentait attiré vers l'autre par une vive sympathie. Il eût bien voulu adresser quelques questions à Philémon sur Ce Lysandre, < si réservé , si soumis et pourtant si triste ; mais l'air du vieillard ne l'encourageait pas à manifester sa curiosité, et il résolut, dans l'intérêt même de cette curiosité, d'attendre un moment plus favorable pour la laisser voir.

Quelques instants après, le capitaine était installé dans une petite chambre proprette et bien rangée, au premier étage de la maison. Après lui avoir offert quelques aliments réconfortants, on avait pansé sa bief' fort légère, du reste, avec plus de soin» j

CRànTRK H. 85

n'avait pu le faire le bon pasteur de Rosenthaï; et enfin , étendu délicieusement dans les draps blancs et parfumés d'un excellent lit, Armand pouvait passer librement en re* vue les événements inconcevables de cette journée si bien remplie.

— Allons, disait-il en lui-même, je suis en pleine Arcadie ; campagnes délicieuses, jolies pastourelles , bergers langoureux , vieillard austère et phraseur., rien n'y manque pour mettre en action une idylle de Gessner... Véritablement , jamais un pauvre diable de soldat de la république une et indivisible ne s'est trouvé à pareille fête ! Il serait, parbleu, dommage que quelqu'un de ces grands coquins de Croates m'eût passé son sabre à travers le corps dans la bagarre de ce matin*. • Cette petite Estelle est tout à fait piquante, et Galatée... Oh! se trouve-t-il sur la terre une plus belle , plus gracieuse , plus séduisante créature que Galatée?... Galatée! ma chèr^ Galatée !

Il s'endormît en répétant ce nom. Depuis plus de quarante-buit heures il n'avajt pas pris un moment de repos, et la nature réclamait impérieusement ses droits.

Bergen et bergères.

Avant d'aller plus loin, il est bon peut-être de faire connaître au lecteur l'origine et le caractère du jeune militaire appelé h être le héros de cette véridique histoire.

Armand de Verneuîl, comme nous Tarons dit déjà, était le iils Je Tamiral de Vemeuil, mort pendant un voyage d'exploration autour du monde. Quand ce malheur arriva, Armand

était déj^ privé de sa mère; il se trouva à rage de dix ans orphelin et sans fortane. Madame de Verneuil , originaire de l'Inde anglaise, n'avait pas de parents en Europe. La famille d*Armand , du côté paternel, était au contraire nombreuse et riche ; mais des discussions d'opinions et d'intérêts avaient éloigné l'amiral de ces parents puissants, et son fils leur était inconnu. Un seul, le comte de Rancey, qui alors habitait Paris, parât prendre quelque pitié de l'orphelin. Par son crédit , 11 fit obtenir à Armand une bourse dans une école militaire , et de temps en temps il s'informait de son jeune prot^é. Mais le comte de Rancey avait lui-même plusieurs enfants ; d'ailleurs c'était , disait* op, un homme humoriste, capricieux, soufH çonné même d'un grain de folie. Au bout de quelques années , il cessa tout i coup de dQOO^r de ses nouveltes. Quand les adnd- Sislrateurs de l'école , protecteurs naturels d'Armand, s'informèrent de lui, on lev-

cMAmu m. 87

nonça que le comte, après avoir réalisa toute sa fortune, était pas^é en pays étranger avec ses fils, et qu'on avait perdu sa trace. Une dernière fois eependant, le jeune Venieuil sentit les effets de la bienfaisance excentrique deJM. deRancey, Le jour où il reçut sa commission de sous «!• lieutenant au régiment de X***i qui devint plus tard la 6â* demi-bri* gade, on lui adressa, par iine voie inconnue, la somme de deux cents louis, avec une lettre remplie de bons conseils sur sa conduite à venir, mais sans signature. Depuis cette époque, il n'avait eu aucun rapport direct ou indirect avec eeux qui lui étaient alliés par lesong^

On s'expliquera aisément que les malheurs de se$ premières années n'entretinssent pas ches Armand les préjugés de la caste à laquelle il appartenait. Destitué des avantages auxquels il voyait participer la plupart de ses camarades d^école, H reconnut de bonne heure les vanités de certaines distinctions

88 LE VAL'PEHDU.

sociales. Sans les mépriser tout à fait, il sentit qu'elles devaient être rehaussées par des mérites personnels, à peine de devenir un fardeau trop lourd pour ceux à qui elles étaient dévolues. Il chercha donc à compenser par le travail ce qui pouvait lui manquer un jour du côté de la faveur, et il y parvint. Satisfait de ce résultat , il n'éprouva jamais ni haine ni envie contre les autres écoliers plus heureux que lui. Il se vengeait seulement par de joyeuses boufTonneries de leur insolente prospérité, et tout en mangeant dans un coin le pain sec de son déjeuner, il narguait impitoyablement leurs confitures aristocratiques sans ks désirer : c'était Diogène riant, en rongeant ses croûtes, des banquets somptueux des Athéniens , mais un Diogène sans aigreur et sans fiel, prêt à railler lui-même les trousde son manteau, comme les broderies de ses voisins.

Avec de pareilles idées, Armand de V neuil ne devait pas s*accommoder facile*

tmr

Page 1