CHAPITRE III
aimables personnes dont Timage m*a poursuivi jusque dans mon sommeil? Pourrai-je encore parcourir vos délicieux jardins avec ces jolies bergères , avec cette divine Galatée?...
— C'est aujourd'hui dimanche , jour de fête et de repos, répondit simplement Philémon ; les enfants le passeront en divertissements et en jeux de leur âge ; vous serez libre de vous joindre à eux. Mais avant de nous livrer à une joie profane, nous devons remercier Dieu , dans notre chapelle , des bienfaits dont il nous comble sans cesse. De votre côté , Armand , vous avez aussi à le remercier, ce Dieu puissant qui, hier encore, Yous a protégé si efficacement au milieu du feu des batailles.
— En effet, monsieur... c'est-à-dire, sage Philémon; je me soumettrai à vos usages, quoique, à vrai dire, je n'aie pas eu depuis longtemps l'occasion d*entrer dans une église.
— Je sais, je sais, répliqua le vieillard
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d*ane voéx sonrde et pénétraifte; j'ai appris quel avait été le résultai des doctrines impies de vos philosophes , où avaient abouti les écrits si profonds de vos savants orgoteilleux: i]s ont couvert le monde de ruines et de sang ; ils ont renversé Fautel et égorgé le prêtre... Cependant Jean-Jacques , h grand Jean-Jacqoes, leur maître à tous, n'aidait pas renié Dieu, lui! Mais les excès périront, et ce qui est étemel ne tardera pas à ref eurir... Pour moi, j'ai pressenti l'orage, et je me suis réfugié dans le port. En voyant ce déchatnement destructeur de la fausse se^'^ice, de l'athéisme , de l'orgueil humain , j. me suis hâté d'entrer dans ma petite arche avec les débris de ma famille, avant que les flots du déluge universel vinssent battre hs sommets des plus hautes montagnes... Mais quittons ce sujet, s'interrompit-il brusquement ; que m'importent les intérêts de ce monde, où tout est faux, corrompu et détourné de sa voie? Parlons de vous, Armand, et 11
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moi vous faire part des nouvelles que l'on vient de me transmettre.
En même temps il apprit k son hôte les suites des perqui«îiions faites la veille par les Autrichiens au chalet de Guillaume. Le pasteur Penhofer et sa fille avaient pu relauroer ebez eux fans être inquiétés ; mais les AllenvaiMJs, s^rès avoir infructueusement visilé les thois et les rochers du voisinage à la recherche 4u fugitif, étaient revenus s'é^ tablir à Rosenthal, qu'ils occupaient militairement , et (OÙ ils comptaient séjouitier. Il résultait de là que le Français ne pourrait quitter de sitôt le Val4^erdu, à moins qu'un nouveau mouvei^entderennemi ne dégageai la route de Zurich*
— Eh bien! je ne me plaindrai pas de cette circonstance, vénérable Philémon, dit Verneuil avec gaieté , si seulement vous éprouvez autant de plaisir à me garder ici que je m'en promets à y rester... Cependant,
ajoutal-ll d'un air de réflexion, je vous de. manderai un service.
— De quoi s'agitil ?
— Si un voyageur ne peut passer à travers les postes ennemis , une lettre le pourra peut-être.
— A qui voulez-vous écrire et qu'écrirezvous? demanda le patriarche du Val-Perdu en fixant sur Verneuil un regard inquisitear; personne au monde ne doit savoir le lieu de votre retraite.
— Il s'agit d'un simple billet pour rassurer un exceUent camarade qui me croit mort, sans doute... Il n'y a là aucun mystère, et je puis vous remettre ma lettre ouverte. Ce ne sera pas long; vous allez voir.
Il étendit le bras et prit sur une table voisine un carnet dont il arracha un feuillet ; puis il écrivit au crayon :
«t Je suis vivant, mais légèrement blessé
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^ et cerné par renDemi. Je vous rejoindrai le plus tôt possible. Adieu.
K Vernbuil. )»
Il passa le feuillet à Philémon, qui ne sourit pas en lisant cette épitre, modèle de con- I cision militaire. Après Favoir retournée avec soin, et s'être assuré qu'elle ne portait aucune date, le vieillard la plia ti*anquillement et la plaça devant Armand.
— Mettez l'adresse, dit-il. .
Armand écrivit rapidement :
Au citoyen Havaud , lieutenant à la 6S* demibrigade, présentement à Zurich.
^ — 11 suffit , dit Philémon en prenant le
papier ; ce soir même, votre ami sera rassuré sur votre comptée Comme vous l'avez deviné sans doute, je suis obligé d'avoir à l'extérieur des agents secrets qui communiquent seulement avec mon fidèle Guillaume ; l'un d'eux
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va être chargé de votre eomniîssion... Est-ce tout ce que vous désirez?
YernaiiU lt remercia vivement de sa complaisance, et le patriarche du Val-Perdu se retira en invitant son h6te â* rejoindre la famille an plus tôt.
Quelques instants après , une espèce de petit domestique entra pour aider Armand à s*habiller. Le capildine eut encore un sujet d'ëtonnement en s'apereevant que le jeune valet de chambre était nmeC.
— Allons , pensa4-il , décidément , dans cette étrange maison, tout est au rebours de ce que Ton est habitué à voir ailleurs... Ce domestique-là, du moins, ne trahira pas les secrets de ses maîtres.
Pendant son sommeil, on avait mis à portée du militaire du linge blanc d'une grande finesse, appartenant sans doute à quelqu'un des jeunes gens. Son uniforme avait ét^ brossé, son ceinturon poli, ses bottes à rev^*^ avaient été cirées par des mains invi^-*'
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£q moins d'un quart d^beure, le petit muet, après ravoir aidé à se revêtir de ses habits, Teut rasé , coiffé et poudré comme eût pu faire le plus habile valet de chambre de Tanclen régime. Le bras blessé fut enveloppé d'une façon toute galante dans l'écharpe bleue, présent de Galatée. Sa toilette achevée, Armand se regarda dans une petite glace de Venise suspendue à la muraille, et oon<« tent de sa bonne raine , malgré un reste de pâleur, il se hâta d& quitter la chambre.
La famille était réunie dans une salle du rez-de-chaussée lambrissée en sapin et oniée de jolies gravures représentant des sujets de la vie pastorale. Le vieillard, assis dans un grand fauteuil de bois , feuilletait un missel pour y chercher les prières du jour. Les ber* gers tressaient des corbeilles de jonc , les jeunes filles chuchotaient dans an coin. Tous étaient revêtus de leurs habits les plus somptueux. Lysandre et Némorin portaient des vestes élégantes à boutons d*ai|[ent, des
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ceintures de soie aux couleurs éclatantes, de fins souliers à boucles d'or. Les bergères, de leur côté , avaient des robes d'une grande fraîcheur , avec une profusion de rubans et de dentelles. Leurs chapeaux de paille étaient ornés de fleurs nouvelles ; à leurs sous et à leurs poignets pendaient des guirlandes de perles et de corail, ce qui, en dépit de fioileau, ne dépare pas non plus les bergères. Un air d'animation et de contentement régnait sur les visages. L'arrivée d'un étranger, jeune, beau et enjoué, semblait avoir réveillé toute cette petite colonie qui s'assoupissait parfois dans Tuniforinité de son bonheur.
A la vue d'Armand, tout le monde se leva avec empressement. Les jeunes gens l'embrassèrent avec cordialité ; Estelle et Galatée vinrent elJe-mémes lui présenter timidement leurs fronts purs.
— Merci, merci! mes bons garçons, mes charmantes filles ! dit le capitaine transporté; sur ma parole, on se ferait tuer pour a
CHAriTRB nu fOl
dans le vrai paradis la moillé du- bonheur que Ton trouve dans le vôtre!
— Silence et pas de blasphème , jeune étourdi, interrompit Philémon d'un ton sévère^ maintenant rendons-nous à la prière.
On traversa la cour et Ton entra dans la petite chapelle dout nous avons parlé. Elle était simple à l'intérieur comme une église de village ; quelques cierges brûlaient à l'autel ; des feuilles de roses jonchaient les dalles; quelques grains d'encens fumaient dans une cassolette d'argent. Philémon, les jeunes gens et l'étranger s'agenouillèrent sur les marches de l'autel ; Guillaume et Viclorien, le petit muet et une autre jeune fille qu'Armand n'avait pas encore aperçue, et qui, par une nouvelle singularité était aussi muette, se prosternèrent derrière eux ; c'était toute la population du Val-Perdu.
Philémon commença la prière du matin, à laquelle les assistants répondaient respectueusement. Puis il récita l'office du jour,
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et la cérmonie s'acheva par une alloeulioii courte et bien sentie da prêtre, chef de famille, sur les devoirs de i'hospilalilé.
£n accomplissant cet acte de religion, rame sceptique du jeune militaire éprouvait une émotion inconnue. Cette chapelle rustique, ces jeunes gens aux costumes pilto* resques, ce patriarche en cheveux blancs faisant à ses enfants et à ses serviteurs une instruction paternelle, formatent un tableau imposant qui rappelait les premiers âges de rhumanité. Armand cl*oyait assister' à une scène de la Bible^ et il avait besoin de jeter les yeux sur son rude uniforme pour se souvenir qu'il était en 1799, au temps de Barras et du directoire exécutif.
La prière finie, on retourna au chalet, où un repas composé de laitage et de fruits attendait la famille. On déjeuna gaiement. La conversation roulait sur ces bagatelles, ces petits incidents que fournit naturellement un repas pris en commun. Le déje'
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tirait à sa fin, quand on agUa la question de savoir à quel divertissement on emploierait le reste de la journée.
— Le temps est délicieux, dit Lysaddre, pourquoi n'irions*nous pas chasser aux filets dans les taillfe de la montagne grise ?*,. Tout "sera bientôt prM; nous prendoos des ramiers
et des colombes.
— Et moi, dit naïvement Estelle, je propose d'aller danser sous les charmilles de Tallée verte. Armand nous dira si nous dansons à la mode des bei^ères de son pays.
— Je suis de l'avis d'Estelle, dit Nëmorin; de plus,Lysandre et moi nous pourrons nous exercer à la course et au saut... Le prix du vainqueur sera un baiser de nos bergères.
— A mon tour, dit Galatée, je crois qu'une promenade en bateau sur le lac sera délicieuse, sitôt qire la chaleur sera un peu tombée... Nous pourrions chanter en chœur dans cette petite anse où il y a un si bel
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— Vous ne vous entendez guère, mes enfants, reprît Philénion avec bienveillance ; chacun de vous ouvre un avis différent. Eh bien! rapportons-nous-en k notre nouvel ami, et qu'il choisisse lui-même.
— Beaux bergers, aimables bergères, demanda Armand, consentez-vous à me prendre pour arbitre?
— Oui, oui l s'écria-t'On de toutes parts.
— Alors danse, concert, chasse aux oiseaux, promenade sur le lac, j'accepte tout avec enthousiasme, et je propose de nous mettre a l'œuvre sur-le-champ.
— C'est cela ; vivat pour notre jeune hôte !
On se leva aussitôt, et on quitta la maison pour se répandre dans la ravissante campagne du Val-Perdu.
La journée se passa pour Armand de Verneuil dans un véritable enivrement, et quand elle se fut terminée le soir par une promenade sur l'eau au clair de la lune, quap<i '^n