CHAPITRE PREMIER
épaulettes, atteinte sans doute par une balle, retombait en arriére et pendait au bouton. Il marchait avec effort, retournant fréquemment la tête comme s'il eût craint d*étre poursuivi.
Le ministre s'attendait à voir paraître quelques soldats à la suite de l'officier, mais, à son grand étonnement, il reconnut bientôt que le prélendu conquérant de Rosenthal était complètement seul. Ne croyant rien avoir à craindre d'un homme évidemment épuisé de fatigue et blessé, il ne songea plus à rentrer chez lui, et demeura sur le seuil de sa porte pour voir ce qui allait arriver.
Le Français fit halte à l'entrée du village,
fort embarrassé de savoir s'il devait avancer
ou revenir sur ses pas. Toutes ces maisons
fermées et silencieuses n'avaient pas un
aspect bien hospitalier, et il était dangereux
de s'engager au milieu d'une population,
hostile peut-être. D'un autre côté, le pauvre
militaire, à en juger par sa pâleur et son
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épuisement apparent, se trouvait tout à fait dans rimpuissance d'aller plus loin.
Sa perplexité se manifestait dans sa contenance, sans toutefois dégénérer en crainte puérile. Pendant qu'il réfléchissait au meiN leur parti à prendre, son air ouvert et martial, une sorte de dignité répandue dans loufe sa personne, et annonçant un homme bien né, avaient disposé en sa faveur Thonnéte pasteur de Rosenthal. Celui-ci fit un mouvement qui attira Tattenlion de Tinconnu.
En apercevant un vieillard de bonne mine et décemment vêtu, Tofficier s'avança rapidement vers lui, porta la main à son front pour formuler un salut militaire, et demanda dans un allemand assez peu orthodoxe :
— Ne pourriez-vous, meinherr, accorder dix minutes de repos et un verre d'eau, dans votre maison, à un soldat blessé?... Je compte ne vous causer aucun embarras, et je serai prêt à vous dédommager de vos peines.
— Volontiers, monsieur, répliqua le [
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teurenfrançdis^aiaiSfdaiisvotreintérélniènie, je dois d*abord vous adresser une question.
— Ah! vous parlez français? s*écria l'officier dans sa langue maternelle, pendant que son visage s'épanouissait ; à la bonne heure ! Eh bien, dites vite, car ces maudits Autrichiens ne nous laisseront probablement guère le temps de causer.
— En deux niots,les Françaisonl-ils été vain* quenrsou battus là-bas, au défilé de TAlbis?
— Est-ce à dire que si le sort nous avait été contraire, vous me fermeriez votre porte? demanda le capitaine avec u n sourire jovial ; je reconnais là la prudence ordinaire de vos compatriotes; ils n'aiment pasâ se compromettre.
— Peut-être les jugez-vous mal ainsi que moi. Je vous le répète, cette question est toute dans votre intérêt.
— Eh bien 1 supposez que nous ayons fait une immense fricassée de Kaiserlicks à ce damné poste de l'Albis ; mais qu'enfin, accablés sous le nombre...
s LE YAL-PERDU.
— Ainsi donc vous êtes en retraite ?
— Je n'en disconviens pas, et j'avouerai même que je ne suis pas en état d'aller bien loin.
— Mais du moins vous avez connaissance de quelque corps d'armée auquel vous pourrez vous rallier d'ici à ce soir?
— Malheureusement noii ; mes grenadiers et moi nous formions l'arrière-garde, et l'ennemi occupe les passages entre ce village et la division du général Lecourbe, à laquelle j'appartiens.
— Eh bien ! ne pourriez-vous réunir quelques-uns de ces soldats que vous commandiez pour tenter ensemble de vous faire jour jusqu'à votre division ?
— Impossible ! ils sont tous morts.
— Que me dites-vous ? demanda le ministre avec horreur.
— La vérité... J'avais ordre de retenir l'ennemi le plus longtemps possible dans les gorges de l'Albis , et j'ai exécuté fidèlemt
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ma consigne. Nous avons été canonnés la journée entière dans notre petite redoute, tant et si bien que je me suis aperçu il y a une heure qu'il me restait à peine six hommes debout... Nous étions cernés, on nous criait de nous rendre. . . Bah ! nous avons sauté pardessus les palissades et nous avons cherché à nous ouvrir passage, le sabre à la main. Mes pauvres diables de grenadiers y sont tous restés; moi seul j*ai eu la chance de m'en tirer sans trop d*écIaboussures ; ce n'est pas ma faute , car, sur ma parole , j'ai espadonné avec plus d'un de ces mangeurs de .choucroute et... Mais en voilà assez , interrompit l'officier d'un ton d'humeur ; étes-vous en.j^ disposé à m'accorder ce que je vous demande, ou faut-il l'aller chercher plus loin, a?i risque de ne pas le trouver?
— Entrez, entrez, brave jeune homme, dit le prêtre protestant avec émotion; ce n'est pas pour moi que j'ai des craintes.
Il introduisit le Français dans une salle
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basse et appela sa fille, qui accourut avec empressement. Une bouteille d*un vin généreux futapporU>e sur la table, tandis que le vieillard déchirait lui-même des bandes de toile pour en envelopper le bras blessé. En quelques minutes les secours les plus nécessaires furent prodigués à Tétranger.
— Malheureusement vous ne pouvez rester ici, reprit le pasteur en achevant sa tâche; les Autrichiens vont sans doute s'emparer du village, et je m*attends à voir d'un moment à Taulre paraître leurs fourriers.
— C'est fort probable, répliqua le Français avec sang-froid; c'est même certain.
— Gomment le savez-vous?
— Ohl mon Dieu! rien de plus simple... les Autrichiens m*ont donné ]a chasse , ils m*ont vu me diriger de ce côté, et ils savent que je ne peux aller bien loin ; aussi suis-je étonné qu'ils ne soient pas encore venus me relancer ici.
— Quoi ! jeune homme^ pouvez<vous pari
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ainsi d*nii danger aussi grand? Il faut partir sans retard !
Le capitaine achevait de vider, à petits coups, un verre de bordeaux, dont la douce chaleur ramenait déjà un léger incarnat sur ses joues pâles.
— Hum! dit-ii gaiement en se renversant dans son fauteuil de bois de sapin, le gîte n'est pas des plus mauvais, le vin a un bouquet délicieux ; et l'hôtesse, continua-t-il en fixantses yeux un peu effrontés sur la grande et blonde Suissesse qui le servait , est aussi fraîche qu'avenante; ma foi, j*ai envie d'attendre les Kaiserlicks.
Cette détermination, appuyée sur de semblables motifs, fit froncer le sourcil au vieux ministre.
— Quoi ! monsieur , demanda-t-il , vons résignez -vous si aisément à être envoyé comme prisonnier de guerre dans quelque bourg misérable de la Croatie, ou dans les sombres forteresses des bords du Danube?
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— Vilaine perspective en effet, monsieur ; mais ne poùvez-vous me cacher ici dans quelque coin, dans quelque armoire, jusqu'à ce que ces maudits Allemands soient passés?
— Il n'y faut pas penser; ma maison est petite et ne contient aucune retraite sûre ; d'ailleurs, les gens du village, postés derrière leurs fenêtres, vous ont vu certainement entrer chez moi, et ils vous trahiraient inévitablement ; enfin , monsieur , je suis seul ici avec ma femme vieille et infirme, couchée dans la chambre qui est au-dessus de nous, et ma fille Claudine que vous voyez; voudriezvous nous exposer aux vengeances d'une soldatesque irritée, si l'on venait à vous découvrir ?
— Vous avez raison , répliqua le Français en se levant avec vivacité, votre bonne action pourrait alors avoir pour vous et pour votre famille les conséquences les plus graves. Je me retire donc, et je vous prie de rece^ mes remerciments pour les secours .