‹ Le Val-Perdu (volume 2)Chapitre 22 sur 70 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

de raison qu'on devait si peu s'attendre â trouver chez un jeune homme élevé, comme lui, dans une retraite absolue.

Un sentiment de satisfaction se refléta sur la belle et sereine physionomie du fils de Philémon.

-— Ainsi donc, reprit-il , vous m'avez deviné?... Eh bien, je ne me cacherai pas, Armand , j'en conviendrai avec un légitime orgueil, je ne suis pas ce que je parais élre. L'isolement , l'étude et la réflexion ont suppléé pour moi à la pratique des hommes et à l'enseignement de Tinstitutenr. J'ai beaucoup médité ce que je savais, beaucoup deviné de ce que je ne savais pas... D'ailleurs, ajouta-t-il en baissant mystérieusement la voix, j'ai eu un moyen de m'instruire qui a manqué à mon frère et à ces pauyres jeunes filles, séquestrés du monde comme moi. Armand ^ ce que personne ici ne soupçonne, ce qui attirerait sur moi toute la colère et l'indignation de mon père, s*il ve-

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nait à découvrir mon secret, je vous le dirai à vous, Armsind : je sais lire!

Le capitaine Verneuil ne put s'empdcher de sourife de Tair pénétré de Lysandre en lui révélant une cj^ose aussi simple.

— Vous riez? reprit le berger avec tristesse ; ab ! vous ne savez guère quels soins, quelles peines , quels prodiges de patience m'a coûtés la cqnnaissance de ces caractères familiers aux plus petits enfants de l'autre côté de ces montagnes ! Quand mon père se décida ^ quitter la grande ville 6\ la maîsoa que nous habitions, pour venir s'établir ici avec ses i^Is et ses pupilles , j'avais six ans à peine. A cet âge, les souvenirs s'effacent vite. Aussi aî-je oubHé promptement tout ce qui eût dû me frapper : les personnes qui nous entouraient, le rang de mon père, et jusqu'aux noms que nous portions alors et qui étaient différents de ceux d*auj.ourd*bui. Uae seule chose m'était restée ; je devais aux s:~~ ~ d'une bonne vieille gouvernante qui m'a^

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élevé, car j'ai à peine connu ma mère, les premières notions de lecture.

«Quand nous fûmes renfermés dans cette vallée, Philémon s'efforça d'arracher de ma mémoire ces faibles germes d'instruction. Aucun livre n'était laissé à ma portée : ni Victorien, ni Guillaume, serviteurs et confidents dévoués de Pbilémon, n'eussent voulu transgresser ses ordres en me donnant les indications nécessaires. Je paraissais donc condamné à une ignorance absolue^Cet excès de rigueur même fut ce qui me sauva. D'à* bord, par le sentiment frivole de contrariété inhérent à l'enfance; plus tard, par ue^ vague intuition de l'importance de l'instruction, je m'étudiai en cachette à me rappeler les leçons de ma gouvernante : le moindre fragment de papier imprimé, la légende d'une gravure, servaient de texte à mes patientes recherches. Au bout de quelques années , la surveillance de mon père se relâcha ; tout à fait rassuré sur le résultat de ses efforts, il

cessa de m'épier, et je pus me livrer avec plus de liberté à mon goût pour Fétude. Philémon , comme vous avez pu déjà vous en apercevoir, possède des connaissances étendues ; il a fait transporter dans les combles de notre maison une grande quantité de livres, autrefois sans doute feuilletés fréquemment, mais négligés depuis longtemps au milieu d'une vie active et laborieuse. C'est dans ces livres que j'ai appris le monde. Réfugié au fond de cette grotte ou derrière quelque roche écartée, j'ai passé bien des journées à méditer sur des phrases obscures, à chercher le sens de quelques passages inintelligibles peut-être pour moi seul. Toutefois, je suis parvenu à prendre une idée assez exacte delà société humaine, de ses tendances, de ses besoins, de ses devoirs. Sans doute la fréquentation des hommes modifierait encore en moi bien des jugements, rectifierait bien des idées fausses ; mais tel que je su' il me monte encore des bouffées d*orgut

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quand je songe à* ce que je pourrais être !

— Vous avez raison, Lysandre, dit Armand avec admiration, et il doit y avoir de grandes joies pour vous dans ces études solitaires où vous consumez votre vie !

— Des joies, dites-vous? répliqua le jeune homme d'un air d*accablement} cela devrait être, en effet, ami, mais cela n'est pas. ••Souvent même je me prends à penser que Philémon avait raison de nous interdire cette science fatale, qui éveille les désirs et rend le bonheur impossible. Si comme Némorin, par exemple, j'avais vécu dans l'ignorance absolue de ce qui existe au delà de ces ro* chers, je ne serais pas en proie à ces aspirations ardentes, à ces sombres inquiétudes qui ne me laissent de trêve ni le jour ni la nuit. Content de vivre et de mourir ici, dans l'abondance et la paix, je me fusse soumis aux ordres de mon père; ma vie se fût écoulée calme et limpide comme un ruisseau sur le sable. Au lieu de cela, je me préoccupe

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sanç cesse de ee monde au milieu duquel ma pl^e était i9arquàe à ma naissance; je me 4is qii'avec la dose d'inteUigeucc, de vdonlé ci de courage dout le eiel m'a doué, j'eusse pu jouer uii rôle important sur ceUe vasto scène, me rendre utile à mes semblables, mériter leurs éloges et leur reconnaissance. Que de fois, Arpiiind, à cette place où nous spiRunes, ai-je relu rhistoire de tant de grands I|Çi«mes, savants et penseurs, publidstes et poètes, dont rEuropje s'honore, et ai-je envié leur noble destinée! Que de fois me rais^je pris à solder que du fond de ce désert Inconnu je pourrais aussi m'jslancer , moi , maintenant pauvre et obscur, pour remplir sur terre quelque grande mission de dévouement et d'amour !... Puis, quand au sortir

dç ces rêves brillants, je songe a mon inuli-

lité, ii mon impuissance, à ce costume ridicule qui me couvre, à ces occupations basses qui m'absorbent, j'en viens à me mépriser moi-même. Tout ici me déplait et me p

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j'étouffe^ je me dessèche, et je me dis qu'il faut que je m'échappe ou que je meure!

Ces dernières paroles furent prenoucééà aTèc une chaleur qui dénotait une ^ésolutioii inébranlable. VèrneCiil atait écbulé avee une extrême attention.

— Ce soiit là de fâcheuses idées, mon bon Lysafndre, reprît-il âoneemi^nt, et vous vo^et peut-être à travers de dangereuses illusions cette humanité que vous connaissez seUle^ ment par théorie* EHe nfe vaut pas, croyezmoi, ce que vous perdriez ici..» Est-îl rien de pli^s désirable que de vivre satts trouble et sans ambition dans cette délicieuse retraite, en ptrésenee d'une splendide nature^ an rniHeu des joie^ de la famille?

Le flls de Phitémon séiioua ta tèté.

— C'est vous plutôf, Armand, qui voué H^^rez à des iltusions décevantes ; liiais voué n'avei^ pas encore secoué le charme dé la crémière impression , et d'ailleurs votre amour peur Gaiatée pare ces lieux d'un prestige

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qu'ils n'ont pas par eux-mêmes. •• Les années sont bien longues dans une prison » si riante que cette prison semble d'abord !

— Vous avez peu^étre raison, reprit Verneuil après un moment de réflexion, d'autant plus que, si j'ai bonne mémoire, vous n'êtes pas le seul ici à qui cette existence soit devenue insupportable... Eh bien I Lysandre, parlez sans crainte; vous attendez de moi, n*est-ce pas? que je vous facilite les moyens de fuir du Val-Perdu.

— Vous n'y êtes pas encore, répliqua Lysandrè avec un faible sourire ; vous oubliez Armand , que, vivant toujours seul, je suis habitué à ne compter que sur moi-même... Je n'employais pas ici tout mon temps à Tétude, ajouta-t-il d'un ton mystérieux, ipa main n'était pas plus oisive que ma tête. Malgré les précautions de mon père pour rendre ce vallon Inaccessible, malgré la fidélité inébranlable de ses serviteurs, je ne suis aue prisonnier volontaire. Demain, ce soir, d

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une heure, je puis, gi je le veux, être en liberté bors de Fenceinte du Val-Perdu.

Et comme Armand le regardait tout effaré :

— Voyez* vous ces rochers ? con tinua-t-i 1 en désignant du doigt les hauteurs voisines; un chamois semblerait seul capable de les franchir ; cependant, à force de temps et de travaux, j*ai tracé un sentier à travers ces blocs si serrés en apparence les uns contre les autres. Quand la pente était trop roide, je pratiquais des marches dans le granit, ou je creusais des tranchées souterraines. Cette œuvre w^sl coûté trois années de fatigues^ et elle est encore bien imparfaite. De Fendroit ou nous sommes, on n*en découvre nulle trace ; du sable et du gravier couvrent les marches, des plaques de gazon cachent.les tranchées. Je ne pouvais prendre trop de précautions pour dérober mon travail à Finquisition de mon père; mais en quelques minutes le sentier peut être déblayé, et il me

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serait facile d'arriver à Rosenthal aussi vite que par ie passage ck>nt Guillaume est le vigilant gardien.

Yerneuil était presque épouvanté de lai prodigieuse énergie de ce jeune honmie» qui avait pu concevoir et exécuter de si grandes choses«

— Mais enfin, denianda*t-il , cennneDt étes-vous encore ici après avoir préparé avec tant de peines vos moyens de fuite?

— Ne le devinez- vous pas? répondit Lysandre avec émotion. Je suis le fils atné de Philémon, la pierre angulaire de ses projets pour l'avenir ; c^est à moi qu'il devait confier la direction de cette petite colonie quand l'âge et les infirmités lui auraient rendu sa tâche impossible, et mon cœur se serre i la pensée du chagrin que lui causerait mon abandon. Philéqion nous aime, malgré Té* trangeté de sa conduite envers nous; notre bonhear l'occupe sans cesse, et s'il *'aai trompé sur les moyens de l'assurer, il r

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rait pas moins deringratitude à mëconDaltre ses inteations.é. Voilà, Armand, ce qui m'a retenn au Val-*Perdu, malgré Fennui qui me ronge parfcHs. Au moment d'exécuter mon projet de faite, le courage me manquait toujours quand je me représentais mon vieux pèfe au désespoir... D'ailleurs, je ne me dissimulais pas les immenses difficultés qui m'attendaient hors de cette enceinte. Qui guiderait mes premiers pas dans ce monde nouveau? Où aller? Comment vivre parmi ces intérêts divers qui s'arrachent les moyens d'ejiistence? Je me souviens à peine d'avoir vu, dans. ma plus tendre enfance, ces pièces de métal avec lesquelles tout s'achète là-bas, même la vie et la conscience des hommes. Je ne pouvais donc raisonnablement rien tenter avant d'Avoir trouvé un ami pour m'éclairer et me défendre au milieu de ces premières et dififieiles épreuves. Cet ami, Armand, j*ai espéré tout d'abord le rencontrer en vous quand, par line circonstance qile je croyais

impossible , vous êtes inopinément arrivé dans cette vallée. Cependant j'eusse peutêtre encore tardé à vous faire ces confidences si ce matin mcm père, en me signifiant Impérieusement ses ordres, ne m'eût décidé à précipiter Texécution de mon plan. Maintenant vous savez mes secrets, Armand, et c'est à vous de voir si vous êtes disposé à me servir. Dans le cas où certains scrupules de conscience vous le défendraient, je n'oserais pas m'en plaindre, et...

— Pas un mot de plus à ce sujet, mon brave garçon, interrompit le capitaine Verneuil ; mes engagements avec votre père ne sauraient me déterminer à une lâcheté... Malheureusement, dans les circonstances actuelles, j'ai plus de bonne volonté que de pouvoir pour vous venir en aide. Soldat, et exposé à tous les caprices de la guerre dans un pays ennemi, il me sera difficile, peut-être, de vous accorder une protection très-efficace; mais il n'importe! Vous p

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compter sur moi ; je voas appartiens corps et âme.

— Je serais fâché d'être pour vous un embarras ou une charge, dit le jeune homme en rougissant légèrement ; je ne compte pas exiger de votre part des soins bien attentifs au delà des premiers jours. Je comprendrai bien vite les nécessités de ma condition nou* velle, et je m*y soumettrai sans peine. J'ai la conscience de ma force, et je crois au succès ; impatient d'être utile à mes semblables, je saisirai la première occasion de faire quelque chose de bien pour mériter leur estime et leur sympathie.

Armand lui serra la main.

— Noble enfant, dit-il, qui espère, dès ses premiers pas dans la vie, trouver une action généreuseà accomplir... Mais raisonnons, Lysandre, il importerait de vous assurer un appui plus solide et moins précaire que le mien. Cherchez bien dans votre mémoire ; n'est-il pas quelque parent, quelque ancien ami de

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votre père, à qui vous pourriez denfander un asile ? Vous appartenez sans doute à une famille riche, et pent'-étrë.^.

— rai déjà intitilement fouillé ces vi^es et lointains souvenirs^.* Je vous Fai dit, Armand, j*ai oublié jusqu'au nom que je por« tais autrefois*

Armand réfléchit quelques instants.

— Bah! reprit*il enfin av0c son insouciance habituelle^ nous finirons bien par trouver la solution de Ces dtffi(juités« Nous avons encore quelques jours devant ndus pour y penser... Peut*étre, Ly sandre, ce chemin que vous avez en la constance de vous frayer avec tant de peine pourra-t*il nous rendre de grands services à nous et à d'autres encore. Je verrai, j'examinerai; et si je parvenais à obtenir le consentement de...

Il s'interrompit brusquement. Le jeune berger attendait l'explication de ces paroles | mais Verneuil ne jugea pas à propos dr '^ donner.

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— Courage, ami, reprit-il gaiement, et espérons que tout s'arrangera à notre gré... Mais il faut maintenant nous séparer. Pbilémon me surveille avec un,e sorte d*opiniâ« treté, et il pourrait prendre ombrage de mon absence.

— En effet, répliqua Lysandre avec inquiétude, lajottrnéiîs'avance, et nous nous sommes oubliés dans ces longues confidences... Éloignez-vous sans tarder... C'est miracle que nous n'ayons pas déjà été surpris...

Les jeunes gens convinrent de se revoir Uentôt, et ils se quittèrent après s'être embrassés comme deux frères.

A peine Armand eut-il fait cinquante pas dans le bocage, qu'il rencontra Philémon, téie nue et son long bâton à la main, suivant sa coutume.

Le vieillard paraissait fort agité. En reconnaissant Verneuil, 11 lui lança un regard pénétrant ; niais aiissilôt, donnant à son visage une expression placide et bienveillante :

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-T Je vous ai beaucoup négligé aujourd'hui, moOk cher enfant, dit-il doucereuse* ment; pendant toute cette journée, je vous ai laissé livré à vous-même... Excusez-moi; j*espére désormais remplir mieux les devoirs de l'hospitalité.

Ces moU contenaient une menace : Armand le sentit; mais il répondit avec beaucoup de sang-froid qu'il serait désolé de déranger Philémon de ses travaux ordinaires, et que, quant à lui , il savait prendre son parti de la solitude.

— Fort bien, mon hôte, répliqua le patriarche du Val-Perdu. Mais de quel côté aviez-vous donc porté vos pas, qu'il était si difficile de vous retrouver ?

— Je suis allé au rocher blanc prendre quelques croquis.

— A merveille... Vous êtes un habile artiste, Armand, et j'ai un goût particulier pour vos esquisses; ne pourriez -vous me n — trer celles que vous avez faites aujourd'^

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