‹ Le Val-Perdu (volume 2)Chapitre 42 sur 70 · CHAPITRE PREMUR · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMUR

— Galatée 1 soupira le jeune homme en cherchant à lui prendre la main, n'oubliez pas Galatée... elle vous aime... Dites à mon père...

Il ne put achever ; un léger souffle glissa à travers ses lèvres livides, et il retomba sans mouvement.

Yerneuil poussa un cri déchirant, et se jeta le visage contre terre, en proie au plus affreux désespoir. Le pasteur et Claudine s'étaient agenouillés près du cadavre , et priaient en pleurant

Le lendemain , une division de l'armée française vint renforcer la garnison de Rosenthal, et le général commandant félicita publiquement Yerneuil de son courage aux acclamations de fous les soldats réunis sur la place du bourg.

— Us appellent cela du courage! murmurait Armand avec un sourire amer.

I«ef voyageur».

Nous profiterons ici de notre privilège de romancier, privilège qui va jusqu'au quidlibet audendi, accordé par Horace aux peintres et aux poètes, pour franchir d'un bond cinq ou six années.

Un jour de printemps de l'année i 805, une voiture de poste, attelée de quatre chevaux, montait rapidement les coteaux qui s'étalent

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en vastes gradins du lac de Zurich au village de Rosenthal. Deux 'domestiques en livrée, assis sur le devant de la voiture, annonçaient des voyageurs de quelque importal^ce, et Taspect des maîtres^ eux-mêmes ne dÀnentait pas cette opinion. C'étaient deux Français , deux militaires , comme on pouvait en juger, malgré leurs costumes bourgeois, à leurs manières un peu roides , à leur parler brusque, à leur prodigalité. Us venaient de France par Genève , et , tout le long de la route, ils avaient laissé l'or glisser entre leurs doigts avec autant d'insouciance que des pièces de cuivre ; aussi les aubergistes et les postillons avaient-ils célébf é , les uns avec leurs fouets , les autres avec leurs langues, non moins agiles et non moins bruyantes, les splendeurs et le haut rang de ces opulents voyageurs. Le plus jeune des deux, celui qui paraissait le personnage principal, portait la rosette d'officier de la Lésion d'honneur , et cette distinction , alo***:

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coup plus rare qu'aujourd'hui , avait fait m^rveillç sur leur passage. L'indiscrétion des domestiques, qui laissaient croire volon* tierf -.que leur maître était un ami intime de l'enrp^eor, avait achevé de mettre les têtes en fermentation; aussi de Genève à Zurich était'On persuadé que le voyageur dont il s'agit était un ambassadeur en titre , ou du moins un de ces aides de camp qui sillonnaient incessamment TËurope dans tous les sens, pour en préparer la transformation au gré des caprices de Napoléon. On saura bientét jusqu'à quel point les suppositions des enfants de Guillaume Tell se trouvaient fondées.

A mesure que la voiture approchait de Rosenthal, ceux qui en occupaient l'intérieur donnaient des signes d'agitation et de vive cqriosité. On commençait à entrevoir dans le lointain les toits rouges des maisons du vil* lage et les pointes de rochers qui le domi<* naient. Le militaire à la rosette ne quittait

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plus la portière, conteniplant d*an œîl avide le riche paysage qui formait devant loi un majestueux amphithéâtre. Mais il semblait que ce magnifique tableau lui suggérât seulement des idées tristes et pénibles. Sa figure brune et martiale s'était assombrie ; il gardait le silence , et deux ou trois fois il aiVait porté la main â son front, geste ordinaire de ceux qui souffrent ou qui veulent chasser de douloureux souvenirs.

Rien cependant ne rappelait plus autour du village les scènes de meurtre et de dévastation. Les hauteurs qui avaient été le théâtre du combat, et du sommet desquelles l'artillerie avait tonné pendant plusieurs heures sur les habitations de Rosenthal , étaient de nouveau couvertes de sureaux fleuris et de verdure ; un jeune enfant faisait patlre ses vaches à l'endroit où avait été établie la formidable batterie. La campagne était calme et solitaircf. Un doux soleil de mai épanouissait les boutons des amandiers et des pè

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daDs les petits champs qui précédaient le village ; les épia déjà formés se balançaient mollement sur leurs tiges. Plus de détonations, plus de fumée, plus de carnage. Le village lui-même n'offrait aucune trace de ses désastres passés. Les brèches ouvertes par les boulets avaient été réparées, Jes maisons ruinées avaient été rebâties;, tout avait repris un air tranquille et riant qui Ifoisait plaisir à voir.

Ces changements ne paraissaient pas impressionner le second voyageur de la même manière que son compagnon de route , et il examinait toutes choses avec une satisfaction évidente. Celui-ci, dont les volumineuses moustaches et la rude chevelure frisée nous rappellent une ancienne connaissance, n'avait guère que quatre ou cinq ans de plus que l'autre ; mais son teint couperosé et son ventre proéminent, qui manifestait une forte tendance à Fobésité , lui donnaient Fair beaucoup plus âgé. Cependant* une large

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dcairiee qui lui partageait le front, nofare ^ur un fond bistre , et le raban 4e ^mple chevalier qui ornait aussi ^ boutonnière, prouvaient que , malgré ces signes de maturité, il savait encore étire iMNnme d'actk» et de résolution au besoin.

Penché à i'autre portière, il avait plosieurs fois laissé échapper des exclamattons de joiie que son ami n'avait pas paru entendre.

— Ah ! colonel , dit-il enf n en se frottast les mains, ces lieux doivent vous rappeler, comme à «oi, de fiers souvenirs. L^ Kaiserlicks ont reçu là une de ces brûlées qui iie s'essuient pas d'un coup de mouchoir... Ça fait plaisir à voir et à se rappeler ; ça ravigole , comme une goutte de sdintck sur l'estomac pendant une marche forcée*

Celui à qui il s'adressait se jeita en arrière sur les coussifis de la voiture, ^ se <oouvrit les yeu^c de ses d«n «lains en poussant un profond sottpir.

•^ViNR d'al«z jamais aimé h pan

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cette afiaire, continua le voyageur, quoique ce 8oU celle où vous avez acquis le plus de gloire; cependant, colonel, permettez à un ▼ieax camarade de vous dire qu'il ne s*est rien passé ici dont vous ayez à rougir ou que vous ayez à regretter.

— La vue de ce pays si plein pour vous d'agréables souvenirs, répliqua le colonel d'une voix altérée» me rappelle les plus poignantes émotions, les plus terribles chagrins de ma vle«

— Voilà ce que je ne puis comprendre, à moins que votre humeur noire n'ait pour cause la mort de ce jeune paysan qui...

Le balafré s'interrompit en voyant le front de son interlocuteur se rembrunir encore davantage.

— fih bien , laissons ce sujet s'il vous dépiait, coDtinuat-il $ cependant votre inex-pUcable aversion pour le village de Rosenthaï me chagrine d'autant plus que je ferai ici peut-être une halte indéterminée...

Si LE TAL-PBMHJ.

— Qoe dites-vous, Ravaud ? demanda avec distraction Armand de Verneuil, que le lecteur a sans doute déjà reconnu dans le colonel mélancolique ; vondriez-vous quitter le service de Tempereur?

— Ma foi, je ne dis pas non, et le cas échéant , le congé de semestre que j'ai obtenu pour vous accompagner en Suisse deviendrait un congé définitif... Écoutes donc, mon cher Verneuil, je ne suis pas comme vous du bois dont on fabrique les généraux et les maréchaux de France ; j*ai prés de quarante ans, je suis capitaine et décoré , je ne peux guère aller plus loin ; je n'ai de chance désormais que pour me faire tuer ou déferrer d'un membre dans quelque bataille. D'ailleurs, le métier m'ennuie depuis que je ne peux plus être votre compagnon de tous lesinstants comme autrefois. Je suisdonc résolu, si les choses tournent bien, à laisser là l'uniforme et à m'installer dans cette p*"*sible bourgade Moitié bourgeois, m"

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paysan , j'aurai une femme , des enfants , des lapins, je boirai de la bière, je vendrai du fromage, et je serai heureux. %

— Mais enfin, Ravaud, pourquoi vous retirer ici, en Suisse, plutôt qu'en France, votre pays natal?

— Ah çà! vous avez donc oublié la petite Claudine, la fille du pasteur protestant? dit Ravaud en jetant un regard oblique au colonel ; si cela est , tant mieux ! car, bien que depuis plusieurs années vous passiez pour un Gaton de sagesse, je me souviens , moi , que la chère enfant avait un faible pour vous, et ma foi! l'occasion... Mais puisque vous n'y songez plus, tout s'arrange. Sachez donc, mon cher Verneuil, que le jour où nous quittâmes le village, après la frottée en question à l'adresse des Raiserlicks, je provoquai une explication avec ma jolie Suissesse; nous eûmes de la peine à nous entendre, car elle parle assez mal le français, et je ne suis pas

fort comme un Turc surla langue allemande.

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Cependant je lui déclarai ma flamme du mieux que je pus, et je parlai de mariage pour mon retour, qui devait avoir lieu à la fin de la campagne. On me. promit de m'attendre; malheureusement la guerre nous a donné force besogne depuis cette époque, et je n*ai pu encore venir sommer Claudine de tenir sa parole. Mais me voici enfin; la petite, d'après mon calcul , ne doit pas avoir plus de vingt-quatre ou vingt-cinq ans : c'est la fleur de l'âge et de la beauté. Dans ces familles protestantes, une promesse est sacrée; je n'ai donc pas à craindre d'être éconduit. Si je pouvais épouser ma jolie Claudine, à laquelle j'ai tant pensé au bîvac, en garnison, dans les bons comme dans les mauvais jours ! . . • Jugez, colonel , si j'ai sujet de me réjouir de mon retour dans ce bienheureux village de Rosenthal!

-^ Puisse tout vous réussir à souhait ! murmura Verneuil.

Il y eut un moment de silence per

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lequel on n'entendit que le roulement de la voiture sur le pavé et les claquements de fouet du postillon.

— Véritablement , mon cher Armand , reprit enfin Ravaud, je ne m'explique pas encore comment, avec l'extrême répugnance que vous avez montrée pour ce voyage, vous vous êtes décidé à l'entreprendre. Jusqu'ici , je n'ai pas 6sé vous presser de questions, mais...

— Rien n'est plus simple pourtant, répondit le colonel ; je vous ai déjà dit , Ravaud , que c'était l'ordre de l'empereur, et cette raison est péremptoire pour des soldats comme nous.

— Sans doute , sans doute ; cependant vous êtes convenu que vous n'aviez aucune mission diplomatique auprès du gouvernement suisse.

— Allons! il est temps de vous faire une confession générale, mon cher Ravaud, reprit le colonel en sortant enfin de son accable-

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ment , et de vous demander votre avis sur la singulière situation où je me trouve. Si je ne m*en suis pas ouvert à vous plus tôt , ce n'est pas que la confiance m'aitmanqué, mais je voulais tâcher de m'éclairer moi-même par la réflexion sur des événements qui m'apparaissent encore remplis d'obscurités. Écoutez-Diol donc :

» Il y a huit jours environ , je me rendis à la réception des Tuileries. Sitôt que Tempereur m'aperçut, il vînt à moi et m*entratna dans une embrasure de fenélre.

« — Colonel de Verneuil , me dit-il de ce ton bref que vous lui connaissez , j'ai eu de vos nouvelles ces jours passés , et je me suis beaucoup occupé de vous. Voyez de Z***, il vous veut du bien et il vous dira mes intenlions à votre égard.

<( Là-dessus il me quitta, et il alla recevoir un ambassadeur qu'on venait d'annoncer.

« Pour moi , je restai interdit et in Malgré Ja bienveillance apparente de

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