CHAPITRE II
pereur, j'avais cru voir percer dans son ton une sorte d'ironie de mauvais augure.
« Je passai une nuit fort agitée ; le lendemain matin je courus chez M. de 71^*^^ qui est, vous le savez» un des ministres les plus influentSi et lui demandai de quoi il s'agissait.
« M. de V^* me reçut amicalement , et me dit :
«c — Il n'y a rien dans tout ceci qui doive Yous alarmer, mon cher colonel, et, comme vous allez le voir, vous avez bien plutôt sujet de vous réjouir. L'empereur aime à se mêler des affaires de ceux de ses officiers pour lesquels il a une estime et une affection particulières ; à ce titre, il devait penser à vous. Vous n'ignorez pas qu'il cherche en ce moment à relever l'ancienne noblesse, et, autant que possible, à opérer sa fusion avec la nouvelle. Vous appartenez à une famille qui remonte aux croisades; votre mérite personnel vous rend digne de devenir le chef et le restaurateur de votre illustre maison.
C'est pour vous dcrnner les moyens d'atteindre ce bat que l'empereur a résolu de vous marier et qu'il a voulu lui-même vous chercher uoe femme.
« Ici le ministre s'arrêta et me jeta un regard oblique. J'étais troublé; cependant je répondis respectueiKcment que» malgré ma vive reconnaissance pour les bontés de l'empereur, je jugeais les devoirs de mon service militaire incompatibles avec le mariage.
— Comment ! interrompit Ravaud avec une espèce d'effroi, vous avez osé refuser une femme que l'empereur lui-même avait daigné vous choisir?
— Cela ne vous étonnerait pas, mon vieil ami, répliqua le colonel avec mélancolie, si vous n'aviez pas considéré comme des visions mes vieilles aventures dans ces montagnes. .. Mais laissez-moi achever.
« M. de Z*** sourit de son sourire fin ' vieux diplomate :
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« — AtCendez , me dit-il , vous ne savez pas encore ce que vous refusez.
« Et il se mit à me dëtaiiler les avantages qu'aurait pour moi le mariage projette. La femme que Ton me destinait était mademoiselle de Sancy, fille du marquis de Sancy , qui avait éié longtemps grand naître de t'artiiierie sous Louis XV* Restée orpheline de bonne heure, elle avait été élevée par un ancien ami de son père, qui l'avait emmenée avec lui en émigration. Depuis son ^ retour, elle vivait avec sa famille d'adoption dans une province éloignée* Elle était pourvue de tous les talents qui font une femme accomplie, et sa heauté, disait-on, surpassait l'imagiiiaiion. De plus, elle avait une dot de deux cent mille éous, et l'empereur, pour me prouver sa satisfaction de cette alliance, me donnait à moi cent mille francs avec le titre de baron pour cadeau de noces.
«t Ces offres magnifiques ne me séduisirent pas d'abord; je répétai au ministre que je
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ne voulais pas me maner, et j'employai toutes sortes de raisonnements pour justifier ma résistance ; mais M. de Z'*'*'*' ne se rebuta pas : il me fit entendre «que si j'avais dans le cœur quelque ancienne passion, ce ne pouvait être une raison de refus; qu'on se mariait plus souvent par convenance que par affection ; que j'encourrais le mécontentement de Sa Majesté en paraissant mépriser ses généreuses intentions à mon égard , et que tout mon avenir pourrait être compromis par une semblable faute. Enfin, il me retourna de tant de manières , employant tour à tour la persuasion et la menace, que je finis par céder,' et que je promis d'obéir.
« Quand M. de Z*** m'eut amené à c^ point, il me sembla voir briller dans son œil gris quelque chose de cette ironie que j*a vais cru remarquer déjà dans le regard de l'eaipereur ^ mais ce ne fut qu'un éclair.
« — Ce n'est pas tout, colonel Verneuil, reprit-il bientôt; la politique doit avoir
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part dans les faveurs dont on vous comble; aussi l'empereur désire qu'à l'occasion de votre mariage avec mademoiselle de Sancy, vous lui présentiez un jour de grande récep* tion ceux de vos nobles parents et alliés qui boudent aujourd'hui la cour impériale...
« J'interrompis brusquement M. de Z****
« — Mais, monseigneur, lui dis-je, je n'ai jamais eu de relations avec les parents dont vous parlez ; je ne les connais pas, et quand j'étais enfant et orphelin , aucun d'eux n'a songé à me tendre la main.
« — Bon , interrompit le ministre en souriant, raison de plus pour qu'ils vous reconnaissent quand ils vous retrouveront riche et puissant.. • Vous ferez une démarche près d'eux et vous verrez l'effet. Dans tous les cas, il est impossible que vous ne vous présentiez pas à l'autel , assisté de mon ancien ami le comte de Rancey, qui, si je .ne me trompe, a été votre tuteur.
« J'affirmai à M. de Z***^ ce qui est vrai,
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que je n'avais jamais vu le comte de Rancey, et que, depuis plus de quinze ans,' mes relations avec lui étaient complètement interrompues.
« — Voilà qui est bizarre, dit le ministre ; ensuite Rancey était déjà fort original quand nous étions tous deux à la chambre des enquêtes du parlement de Paris, et rien ne peut m'étonner de lui. Il avait alors la tète perdue de philosophisme et d'utopies absurdes ; il a fini par disparaître un bçau jour, sans qu'on sût où il était allé cacher sa misanthropie... Mais vous, son parent, vous connaissez nécessairement le lieu de sa retraite.
m — Monseigneur, je l'ignore comme vous.
« M. de Z*** fit un signe de doute; je renouvelai mon affirmation avec plus de fermeté.
u — Eh bien ! reprit le ministre , ce sera moi qui me chargerai de découvrir son adresse. Rancey possède encore de grands biens en France, grâce à la précautioD
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a jHrise autrefois de mettre ses propriétés sous des préte*Doiiis ; je découvrirai aisément, soit à Paris soit en province, les banquiers ou gens d'affaires chargés de percevoir ses revenus. Je vais écrire sur-le-champ à mon collègue de la police. •• Revenez me voir dans qudques jours ; j'aurai certainement des nouvelles à vous donner... Vous savez, mon cher colonel, continua-t-il confidentiellement en me reconduisant, que Sa Majesté tient beaucoup, mais beaucoup, à ce que Ton voie aux Tuileries le comte de Rancey et quelques autres personnes de votre parenté, dont les noms ont figuré dans les fastes de ia France. On prétend, dans les cours étrangères, que nous ne sommes entourés que de plébéiens et de parvenus ; on assure que les grands personnages de Tancienne aristocratie refusent de se rallier à nous, et cette opinion peine beaucoup l'empereur qui , vous le savez, n'aime pas la canaille. C'est une faiblesse, peut-être, mais c'est la faiblesse d'un
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grand homme , et noo8 devons la respecter.
« Mon audience était finie, et je me retirai. Trois jours après, je reçus un mot qui m'invitait à passer à Thètel du ministère. J'y courus ; M. de Z*** m'attendait.
«c ~ Bonne nouvelle ! me cria-t-il aussitôt qu'il m*aperçut; Fouché a fait merveille; notre sauvage est retrouvé, malgré ses minutieuses précautions pour se rendre introuvable. J'ai acquis la certitude qu'il s'est réfugié en Suisse, dans le canton de Zurich, au village de Rosenthal.
(( — Rosenthal ! répétai-je involontairement.
« Le ministre me regarda fixement.
<c — Ah ! oui, je sais, reprit-il avec un petit signe de tète ; ce lieu a été le théâtre d*un de \os plus beaux faits d'armes... aussi, il doit vous plaire, et vous n'hésiterez pas à partir sans retard.
« — Sans retard , monseigneur? maîc "« faut-il pas que j'obtienne congé de 1'^