CHAPITRE IV
caractère et sur les événements de sa vie quelques détails sommaires...
— Les raisons que j'avais autrefois de me taire n'existent plus aujourd'hui, répliqua Guillaume ; M. le comte ne craint plus que Ton cherche à traverser des plans auxquels il a renoncé pour sa famille et pour lui; je puis donc vous fournir sur le Val-Perdu et sur ses habitants tous les éclaircissements que vous désirez, sauf toutefois.*.
Guillaume s'interrompit et se mordit les lèvres.
— ■ £h bien? demanda le colonel.
•7- Sauf certaines choses qui n'auraient aucun intérêt pour vous, répliqua Guillaume en saluant.
Il reprit :
— Parmi le petit nombre de personnes
qui ont vu de près le comte de Rancey, il en
est qui, s'arrèlant à la surface, sont allées
jusqu'à taxer mon noble maitre de folie ; ce
^ n'est pourtant en réalité qu'un esprit fier,
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aventureux, dont l'ardente imagination excède toujours les limites du possible, qui, en haine des abus, dédaigne les routes ordinaires , et aspire incessamment vers Tlnconnu. Sa jeunesse s*est passée à Paris, au milieu de ce chaos d'idées philosophiques, de théories, de systèmes qui ont agité là société française dans les cinquante dernières années. Passionné pour la vérité , jaloux de secouer, un des premiers, les préjugés et les erreurs de Fancienne société, il étudia consciencieusement le^ opinions que des penseurs, si opposés quand il s'agissait de créer, si unis quand il s'agissait de détruire, émettaient en foule à cette époque; Après les avoir adoptées tour à tour, il les avait repoussées sans s'arrêtera aucune. Après s'être passionné un momeiit pour quelc^ue brillante théorie dont l'auteur l'avait séduit par la magie de son style ou de sa parole, il était toujours retombé dans son doiite en s'apeh5evan» combien ced systèmes artificiels s'acco-
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daient peu a la diversité individuelle et à la condition humaine.
« A cette période de sa vie il deviot sombre, misanthrope, et des chagrins personnels ne conlribiièrent pas peu à augmenter celle disposition d'esprit. Sa femme, qu*il aimait à Tadoration, venfut de mourir à la fleur de l'âge, en le laissant père de deux enfants, et la famille de la défunte lui avait intenté un procès injuste pour quelques vaines formalités de contrat. Le comte gagna son procès, mais les tracasseries et les chagrins que lui avait causés cette affaire aigrirent encore son humeur; il se renfermait chez lui, refusant de voir le monde, à peine accessible à ses propres enfents. Bref, dix ou douze ans environ avant la révolution, le comte de Rancey était dans cette triste impasse de Fhypocondrie , à l'extrémité de laquelle on ne trouve que le suicide ou un couvent de chartreux.
« Toqt à coup il se lit un revirement dans l'esprit de mou malheureux maUre. Jean-
Jacques Rousseaq venait de formuler' dans d'immortelles pages cette grande pensée, contestable peut-être, que le mal était l'ouvrage de Flionime, et le bien l'ouvrage de Dieu ; que Thomme souffrait uniquement parce qu'il était sorti de la voie tracée par le Créateur pour obéir à des besoins factices ; qu'en se rapprochant de la nature, il trouverait le salut. M. de Rancey se réveilla de sa torpeur à ce manifeste, ou il croyait voir apparaître une vérité éternelle. Gomme tant d'autres, il se passionna pour ce naturalisme, qui promettait à l'humanité un nouvel âge d'or. Il partagea sincèrement cette fièvre de poésie pastorale qui s'était emparée de toutes les classes de la société , depuis Tinfortunée Marie-Antoinette dans sa bergerie de Trianon jusqu'au plus humble gentilhomme dans son petit manoir campagnard.
On ne rêvait alors que mœurs douces, paisible existence employée dans la solif"'''* * cultiver un champ et à garder lés brebis
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aatear gracieux et facile, M. le chevalier de Florian, avait donné une forme ingénieuse à ces attrayantes chimères ; 5n s'attendrissait aux malheurs de ses bergères, à la constance de ses bergers ; on relisait avec charme ses descriptions de la Provence et de la Suisse; on soupirait après le bonheur champêtre qu'il savait si bien peindre. M. de Rancey exagéra encore la fervente admiration de la haute société pour de pareilles idées. Jean-Jacques et M. le chevalier de Florian devinrent ses lectures favorites ; ces deux éléments de poésies frivoles et de philosophisme hardi se combinèrent dans son esprit et se complétèrent Fun par l'autre. Mais tandis que tant de personnes, en France, se contentaient de vanter la vie pastorale sans quitter leurs salons dorés , et ne gardaient les troupeaux que dans les madrigaux et les idylles , lui , toujours extrême, songeait sérieusement à appliquer les séduisantes utopies du philosophe et du poète ; il songeait à créer une pe-
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Ute Aroadie à rîmage de c^e dont les livres lui avaient eonté des nervcilles. »
Le ookoBel de VemeBil ne pouvait dîssi* midersoD étornianeiit eniéeoutantGaiUaaine ; il ne Gomprenait pas comment eet bômine, qu^il avait considéré jasque-là ceai«e ira simple domestigae, était capaUe ie loi exposer en termes choisis la vie morale de M. de Bancey, et d'appréei«v de si hast le raâieti pUlosophique dont son firent av^it subi rînftoenee. Giiiiiaume devi^^ ia pensée.
— Que M* le ckevalier, repnt«H en souriant, ne soit, pas surpris de m*en tendre m'esprimer avec quelque assurance sur ces soutes de manières... Grâce aux bienfoks du père d« M. le comte , jai reçu de l'éducation, et ma jeunesse a étéstudieuse* J'étais secrétaire de M. de Rancef avank de devenir son in^ tendant. D'ailleurs, j'ai entendu si souvent mon maître lui-même exposer comment i4 s'était déddé à fiitr le moade> et à s'ensevelir dans un désert, qu'il ne m'est pas d'
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de reprodaire ses impressions avec exactitude... Je poursuis.
« $on plan une fois conçu, M. le comte ne tarda pas à le metire à exécution. Nous parr limes pour la Suisse, et le hasard nous conduisit au Vai-Perdu, qui n*était pas alors inabordable comme il le devint depuis. Ce charmant vallon lui parut parfaitement approprié à l'usage auquel il le destinait. Il en fit Facquiaition sous mon nom, mais il retourna en FrMioe afin de mettre ordre à ses affaires, et il me laissa ici avec les instruc^ lions les plus détaillées pour exécuter les Iraraux d'embellissement.
« ils commencèrent aussitôt, et comme l'argent ne manquait pas, en trés-peu de temps j'eus créé au Val-Perdu la plupart des merveilles que vous avez tant admirées. Mais diaprés les recommandations expresses du comte , j'avais dû prendre les plus grandes précautions pour ne pas attirer raltention des gens du pays sur notre œuvre. Les ou-
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yriers que j'employais venaient de fort loin et ne devaient avoir aucune relation avec les habitants du village voisin; les matériaux que Ton ne pouvait se procurer sur les lieux arrivaient de nuit; moi-même je rôdais sans cesse autour des travailleurs pour en écarter les curieux et donner le changé à quelques observateurs opiniâtres. Be la sorte, tout s*exécuta rapidement et sans éclat, comme Pavait désiré U* de Rancey, et la plufiart des habitants de Rosenthal n'eurent aucune connaissance de ce qui venait de s'accomplir ai près d'eux.
« Mais ce n'était pas assez encore pour rassurer l'inquiète prévoyance de mon maître ; il voulait mettre entre le monde et lui une barrière infranchissable. A l'entrée du défilé, qui donnait seul accès au Val-Perdu , surplombaient d'énormes roches isolées. Les travaux intérieurs étant finis, ces roches furent secrètement minées de manière à rendre leur chute imminente ; puis de gn
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pieux de bois sec furent enfoncés dans la partie où elles s'inséraient au flanc de la montagne^ comme cela se pratique pour les blocs de grès qui servent à faire des meules <le moolin* Au premier orage, les coins de bois, gonflés par la pluie, détachèrent les rochers qui croulèrent avec un épouvantable fracas; Le défilé fut entièrement obstrué, et il ne resta plus d'autre entrée au Val-Perdu que l'entrée secrète qui vous est connue. On fut persuadé à Rosenthal que la vallée tout entière avait été abîmée pendant cette terrible tourmente envoyée par le ciel pour servir nos plans , et , comme vous pouvez le penser, je n'ai jamais contredit cette opinion. «Ces mesures prises, j'écrivis à mon maître que tout était prêt pour le recevoir. Le comte, de son côté, avait bien employé le temps ; il avait réalisé la plupart de ses immenses propriétés et il avait placé les fonds en provenant sous mon nom et sous celui de mon
frère Victorien , qui lui étions dévoués jus-
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qu'à la mort. Quant à celles qui n'avaieitt pu être vendues, il nous les avait cédées par acte authentique, et les fermiers devaient, chaque année, nous en adresser les revenus comme aux véritables propriétaires. Ces précautions eurent le plus heureux résultat, plus tard , quand éclata la révolution. Alors i|ue tant de fortunes territorialep passaient, à titre de biens d'émigrés, entre les mains ée la nation , M. de Rancej perdait seulement des sommes modiques ou des arrérages insignifiants. Pendant bien des années , j'ai été dépositaire sans contrôle de œs importants, intérêts, et, aujourd'hui encore, je gère les biens du comte avec un séle dont ses héritiers ne se plaindront pas. »
Ici le bon Guillaume prit lentement une prise de tabac dans sa boite de corne, et après avoir jeté un r^ard oblique sur le colonel en souriant, il continua i
— Ce fut par une nuit obscure comte de Raneey arriva à mon petit
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situé, conune vous savez , hors de renceînte du Val-Perdu. Outre ses deux garçons» dont le plus âgé avait six ans à peine , il amenait avec lui ses deux pupilles , pauvres petites orphelines que la tendresse de leur uére oiourapte lui avait confiées; vous l^s avez connues l'une et Tautre sous le nom d'Eslelle et de Galaiée. Il était seul avec ces quatre enfants dans une voiture soigneusement fermée, et mon frère Victorien conduisait luimême les chevaux depuis Zurich, afin de ne mettre aucun domestique dans la confidence. Nous transportâmes les enfants endormis i l'habitation du Val-Perdu, puis Victorien ramena la* voiture à la ville , sans que personne dans les villages environnants eut remarqué l'arrivée de ces voisins mysté* rieux. De la sorte, le secret de mon maître fut bien gardé , et il n'était pas à craindre qu'aucun importun vint troubler son bonheur dans la retraite charmante où il allait le cacher.
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«t Je n'entrerai pas dans le récil de l'éducation que M. le comte donna à ces jeunes enfants et des idées qu'il chercha à leur Inculquer. Je dus m'ineliner devant ses lumières supérieures et sa volonté toute-puis> santé. Vous avez vu le résultat de cet étrange système... Je vous dirai seulement , en ce qui vous concerne, qu'en votre qualité de pupille du comte de Rancey, on eut aussi un moment la pensée de vous donner place dans la jeune colonie du Val-Perdu. Mais vous étiez d'un âge trop avancé p jur oublier le monde , comme les autres enfents. D'ailleurs j élevé dans une école militaire, vous passiez pour avoir un caractère vif, résolu , parfois indocile. Ces considérations décidèrent mon maitre à vous laisser à l'écart , et l'expérience a prouvé que celte exclusion était sage. »
Pendant que M. Guillaume parlait, on était arrivé à la muraille de roch entourait le Val-Perdu ; mais à la p7
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masses abruptes qui coupaient le chemin autrefois , on voyait une large grille de fer, à lances dorées , dont la porte ouverte laissait libre passage à tout venant. Derrière cette grille, à Textrémité d'une longue avenue de jeunes arbres^ s'élevait la maison occupée par Philémon et sa famille.
— - Gomme vous le voyez, H. le chevalier, reprit Guillaume avec sa placidité habituelle, totttestbien changé ici;aujoûrd'hu!lesenfants du village viennent jouer librement jusque dans, cette enceinte autrefois impénétrable. Mais vous trouverez bientôt des changements plus étonnants encore. Ce n'est plus Philémon et son charmant essaim de bei^ers et de bergères qui habitent le Val-Perdu , c'est le noble comte de Rancey et sa famille.
Ils avaient franchi la grillé et s'engageaient déjà dahs l'avenue , quand Verneuil aperçut à quelque distance un groupe de personnes qui s'avançaient de son côté. C'était d'abord un vieillard à la contenance majestueuse,
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enUérement vôtu de noir. li appuyait sa marche un peu pesante d'un côté sur un jonc à pcNnme d'or, de Tautre sur le bras d'une dame vive et rieuse, mise & la dernière mode de Parts. Derrière eux marchaH un jeune homme, de tournure élégante, conduisant par la main un charmant enfant d'environ cinq ans, aux cheveux longs etbouclës*
— « Les Voici tous qui viennent au-devant de vous, murmura Guillaume prédpitarament. Eh bien, M. le chevalier, pendant que nous sommes seuls encore, permettez-moi de vous donner un avis : ne vous étonnez de rien, quoi qu'il arrive, et restez^ fidèle au culte de vos souvenirs... vous n'en aurez paé de regret.
Le colonel n'eut pas le temps de réfléchir sur cçt avertissement énigmatique. Le jeune homme élégant dont nous avons parlé et dans lequel, malgré la différence du costume, déjà Verneuil avait reconnu Némorin,