CHAPITRE V
— Ah ! golonel Ferneuii , si vous afiez foula !
Armand, en revenant au Val-Perdu, ne donnait plus à sa monture les allures fougueuses qu'elle avait en allant à Rosenthal. Une réaction complète s'était opérée en lui. Son esprit s'était rasséréné, et la raison avait repris le iessus. Maintenant il voyait sous leur aspect simple et terre à terre les circonstances qui avaient jeté la perturbation dans son Intelligence, et il espérait, avec le secours de son fidèle Ravaud, ne plus retomber dans de semblables faiblesses.
Il était dans cette situation d'esprit quand il entra dans la cour de l'habitation. Il demanda au valet qui vint prendre la bride de son cheval où se trouvait en ce moment M. de Rancey ; ayant appris que le comte était dans la serre, il se dirigea aussitôt de ce côté.
Ce trajet si court fut pourtant sur le point de lui causer une sorte de rechute. La serre
116 LE ViL^MtMI.
communiquait par une porte intérieure avec cette partie de la maison occupée autrefois par Galatée, et c'était par cette porte que l'Imprudente bergère sortait la nuit pour venir à leurs rendez-vous. D'ailleurs, Ar<mand devait passer sous ce grand oranger, témoin autrefois de leurs tendres confidences, et ou, la veille encore, il avait cru voir se glisser l'ombre adorée de la bergère. Heureusement le colonel se défiait de lui-même ; 11 ne jeta un regard ni sur l'oranger magique, ni sur les fenêtres alors hermétiquement closes de l'ancienne chambre de Galatée , el passa rapidement sans autre inconvénient qu'un léger battement de cœur.
La serre, à cette époque de l'année, était à peu près vide ; il n'y restait plus qu'un certain nombre de plantes tropicales trop délicates pour affronter la fraîcheur des nuits de printemps dans cette contrée montagneuse. Ses murailles nues et ses parois de verre i"< donnaient une sonorité telle que le bruit
pas de Verneuil 8ur les larges dalles de gra* nit éveillait mille petits échos. A ce bruit, le comte, qui) armé d^in sécatear, élaguait les feuilles flétries d'un magnifique ananas, se retourna lentement. En reconnaissant le colonel, il fit -n mouvement de surprise, mais il se remit j ssitôt.
— Vous jyez, mon cher Armand, dit-il en 8'avançs..t au*devant de lui, que le comte de Rancey i conservé les goûts de ThorticulteurPhiléiT'*^.
Puis, pn ..ant la main du colonel, il le fit asseoir au; rés de lui sur un banc au-dessus duquel des lianes rouges et jaunes, dont la gi*aine provenait des forêts vierges de la Guyane, fo aaieut un joli berceau ; c'était la i^ee favorite de M. de Rancey pour lire ses vieux livres de philosophie et pour méditer.
Jamais encore le vieillard n'avait montré à son parent autant de laisser-aller et de bienveillance. Aussi Armand crut-il le mo-
ment favorable pour parler de Ravaud ; il demanda la faveur de présenter son ami au Val-Perdu comme une chose toute simple et qui ne pouvait soulever aucune objection. Quel fut son étonnement de voir les traits. du comte se rembrunir et son sourcil se froncer!
— C'est impossible, dit M. de Rancey avec quelque sécheresse; y pensez- vous, colonel? Introduire un étranger dans notre intérieur où tant de souvenirs palpitent, où tant de passions frémissent sous une apparence calme!... D'ailleurs je suis parfois morose, taciturne, et je ne voudrais pas faire peser sur un hôte les caprices de cette humeur sombre... Vous m'obligerez donc de ne pas insister à ce sujet.
£t comme le colonel restait tout étourdi de ce refus inattendu :
— Serait-il donc vrai, mon cher parent, continua le comte amicalement, que vous vous ennuieriez déjà parmi nous et que vouschercheriez en dehors de votre fami*'
distractions qu'elle ne peut vous fournir?
— Oh ! ne croyez pas cela , répliqua Armand ; je ne saurais éprouver au Val-Perdu rien qui Tessemble à de l'ennui ; mais en revanche je suis incessamment obsédé de réflexions pénibles, de regrets amers ; je suis découragé, abattu, et...
— Je comprends , dit le vieillard , mais il
faut qu'il en soit ainsi ; car si , à la vue des
lieux où vous avez commis d'aussi grandes
fautes, vous n'aviez pas senti les aiguillons de
TOtre conscience, ces fautes seraient sans
excuse. Ne vous plaignez donc pas de vos
souffrances secrètes ; elles seules peuvent
vous absoudre aux yeux de celui que vous
avez offensé... je veux dire aux yeux de Dieu.
Le comte s'exprimait avec une exaltation presque haineuse , bien capable de justifier les soupçons de Ravaud. Il continua d'un ton plus calme :
— Néanmoins, mon cher Armand , je m'efforcerai d'abréger vôtre supplice dans cette
maison autrefois si paisible el si heureuse... Prochainement nous la quitterons tous, je TOUS le promets.
— Quoi! monsieur, vous êtes décidé...
— Les gazettes , arrirées aujourd'hui de France, contiennent de graves nouvelles.
D'un moment à Fautre, la guerre européenne peut recommencer, et votre alliance avec la famille de Saney serait indéfiniment ajournée. Nous devons donc nous hâter de profiter des bonnes dispositions de votre empereur.
Armand ouvrit la bouche comme pour combattre ce projet; mais, se ravisant aussitôt, il reprit avec agitation :
— Eh bien ! soit ; que ce mariage s'accomplisse, puisqu'il le faut! Qu'importe un arrangem^t d'ambition où le cœur n'entre pour rien!... Je n'aimerai jamais cette orgueilleuse héritière ; mais puisque l'univers entier se réunit contre moi, je l'épouserai... Mes amis , ma famille et mon puissant ^' — faiteur ne peuvent exiger davantage.
OHÂMTBI V. 151
— Je savais bien que vous finiriez par vous résigner! dit M. de Rancey avec un sourire d'ironie*
Pendant cette conversation , ils avaient quitté la serre. Au moment où ils allaient rentrer dans la maison, ils en virent sortir le vicomte et la vicomtesse, accompagnés d'un personnage convenablement vétu« qui se faisait re \arquer par ses gestes' exagérés et par sa p< Hesse ridiculement démonstrative. Arman ne put retenir un mouvement de surprise ^ de mécontentement : il venait de reconnai "^ ^ capitaine Aavaud.
— Qui nc-« *./rive là? demanda le comte d'un ton irrité en s'arrétant ; M. de Verneuil, votre ami n'aurait-il pu attendre au moins mon autorisation pour s'introduire chez moi ?
— £xcusez-le, monsieur, répliqua Armand avec confusion ; peut-être n'a-t-il d'autre intenlion que de faire une courte visite de politesse; mais si sa présence vous est si désagréable, je le prierai... Seulement, de
fSt LE TAL-
grâce, ii*oubiîez pas que c'est on homme de ecmr et de sens qai mérite des égards.
En ce moment, ils forent rejoints par la compagnie, et Ravand vint respe^tneasement saluer le comte , sans s'inqnîéter des regards furieux que lui lançait Armand.
— Je ne vous ai pas fait l'injure, monsieur, dit-il avec une grande assurance , de douter un seul instant que le compagnon d'armes, l'aide de camp du colonel Vemeoil ne fût bien accueilli dans votre maison. Le colonel a dû vous parler déjà de Ravaud, du capitaine Ravaud de rex-6S*... (Il salua de nouveau.) C'est moi. J'ose espérer donc que M. de Rancey m'excusera de venir m'inslaller ici sans façon avec mon chef de file; mais, comme je le disais tout à rheure à cet honnête monsieur et à cette aimable jeune dame : « Qui aime saint Roch aime son chien; i> et Ton ne peut chasser Ravaud à coups de fourche, là où l'on reçoit amicalement Armand de Verneuil.