‹ Le Val-Perdu (volume 2)Chapitre 54 sur 70 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'effronterie du soudard et sa manière pas* sablement originale de se présenter luimême eurent pour effet de déconcerter un peu la roideur compassée du comte.

— A ce que je vois, monsieur, dit-il en se tournant vers le vicomte et la vicomtesse, mes enfants ont cherché déjà à me suppléer en vous faisant les honneurs de mon logis... et je les félicite de leur empressement.

Le vicomte parut embarrassé ; mais la mutine Eslelle repartit avec vivacité :

— En cela, mon père, nous avons prévenu vos volontés ; vous ne nous eussiez pas pardonné de Jianquer d*égards envers un militaire distingué, qui s'annonçait comme Tami de notre cher parent de Verneuil.

M.de Rancey punit d'un regard foudroyant cet excès de hardiesse.

— Capitaine Ravaud, dit Armand à son tour d*u|i ton sévère, je ne comptais pas vous revoir de sitôt. Vous pouviez craindre, en

154 LE VAL-PBftDU.

effet, que votre présence chez M. de Rancey ne fût un embarras, une gène...

— Quel embarras, quelle gène? répliqua Ravaud avec son sang- froid merveilleux, quoique une imperceptible rougeur lui eût monté au front ; je ne suis pas un hôte d*imporlance, et je n*ai qu'un but partout ou je suis, excepté toutefois sur un champ de bataille, c*est de passer inaperçu. L'ordinaire d*un simple soldat me suffit, quoique je puisse aussi bîenm*accommoderde celui d'un empereur; et quant à un gite, je voudrais que vous vissiez le peu de place qu'occupe ma valise dans votre chambre et le mince matelas que j'ai dispose pour moi au pied de votre lit; un caporal en campagne ne pourrait se contenter de moins... D'ailleurs, vous savez bien que pour l'honneur de la 62*, il faut que je reste près de vous. Est-ce ma faute à moi, si j'ai un colonel courageux comme un lion devant l'ennemi, mais qui sujet aux mauvais rêves?

GHAHTns y. . 15S

Cette allusion aux événements de la nuit précédente fit rougir Verneuil à son tour, et sans doute elle fut comprise des autres assistants, car ils baissèrent la tête d*un air d'embarras, tandis que la vicomtesse se détournait pour cacher un sourire. Ravaud jouit un moment du succès de sa saillie. Le comte, paraissant enfin dominer un violent dépit, reprit avec un enjouement affecté :

— Décif'ément, le capitaine Ravaud est homme d'e prit... Il a appris qu'il y avait de ce côté uc 3 horde de solitaires farouches , inhospitali< de véritables sauvages, chez lesquels s'éiaît fourvoyé son ami le colonel Verneuil ; ?1 s'est dévoué ; il s'est introduit, moitié par force, moitié par ruse, dans le repaire des anthropophages, au risque d'être dévoré tout vif... £h bien, soit; les cannibales se montreront de bonne composition , ilsaccueillerontégalementbien l'un et l'autre; et ils ne croqueront personne... Vous êtes

chez vous, capitaine Ravaud, continua^^t-ii

l!$6 LE YAL^PEBDU.

d'un ton de dignité en tendant la main à rétranger. Les raisons que j'avais de nie confiner pour le moment dans une solitude rigoureuse ne peuvent vous concerner en rien. Restez donc près du colonel, qui m'a déjà fait connaître son attachement à votre personne. De notre côté, nous tâcherons de vous rendre notre maison aussi agréable que possible. J'espère, notamment, vous fournir un ordinaire un peu plus substantiel que celui du simple soldat, et vous offrir une couche plus convenable que celle que vous avez choisie vous-même.

— Pour ce qui regarde l'ordinaire, monsieur, répliqua Ravaud avec le même flegme, vous avez toute liberté ; mais quant aux matelas, j'y tiens particulièrement, et je vous prie de ne rien changer aux petites dispositions que j'ai jugé à propos de prendre déjà.

— N'en parlons plus, n'en parlons plus, répliqua le comte en réprimant avec ef^'^"* un nouveau mouvement de dépit ; vous

Page 1