‹ Le Val-Perdu (volume 2)Chapitre 59 sur 70 · CHAPITRE Vf. f8i · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vf. f8i

lyser mes impressions. Non , mes sens ne m'ont point trompé , et je jouissais , en ce moment de crise , du plein exercice de mes facultés... D'ailleurs, ajouta-t-il en dégageant son bras des couvertures, ne puis-je pas vous fournir une preuve irréfutable de la vérité de mes asserti'^ns? Regardez!

Et il moi Irait à son doigt la bague en cornaline qu'il avait recouvrée d'une manière si incompréh'^nsible.

^ Cette preuve était décisive , et Ravaud se remit à se gratter le front afin de faciliter le travail de sa pensée.

— Cette persécution impitoyable , dit-Il enfin , ne peut évidemment avoir d'autre cause que la rancune de votre parent pour vos anciens torts envers lui , et. selon toute probabilité , la dame voilée qu'il a ramenée de France est l'instrument de sa lâche vengeance. Certainement la femme en question se trouve encore au Val-Perdu , quoique les domestiques se soient montrés d'une discré-

182 LE TAL-PEBDU.

tion incroyable à cet égard. G'e^ sans doute quelque aventurière à laquelle le comte de Rancey aura trouvé une grande ressemblance avec votre Galatée, et qu'il aura dressée pour servir ses projets. On a vu des exewtples de ces ressemblances singulières exploitées par des intrigants.^.. Vous êtes bien jeune, colonel , pour avoir entendu parler de la fameuse affaire du collier de Fex-reine Marie- Antoinette ; mais il est notoire qu'une actrice, du nom dX)liva, parvint à se faire passer pour la reine dans les jardins mêmes de Trianon , et qu'elle dupa ainsi ce pauvre benêt de cardinal deRohan...

Armand secoua la tête avec incrédulité.

— Eh! que diable! s'écria Ravaud impatienté, qnand on lie trouve pas d'explications raisonnables, il faut bien en chercher de romanesques... Enfin, mon ami, j'avoue que je suis à bout de suppositions ; mais si j'étais à votre place, j'emploierais un moyen énergique pour en finir sans retard.

CKAPITIIK YL 183

— Quel est ce moyen, Ravaud? De grâce, conseillez-moi, car je suis incapable de penser et d*agir par moi-même.

Demain matin je prendrais un des pistolets qui sont là, et j'irais trouver le comte de Rancey... Je lui poserais Tinslrument sur le front, et je lui annoncerais poliment Tintection de lui brûler la cervelle s*il ne m'apprenait à l'instant la cause de ses indignes momeries. Je parie cent contre un que le vieux se le tiendrait pour dit , et vous donnerait . le mot de l'énigme sans rechigner davantage.

Armand ^'agita convulsivement.

— Menacer un vieillard, mon parent, mon tuteur! balbutia-t-il, ce serait lâche... Si pourtant , comme la pensée m'en est venue déjà, continua-t-il avec égarement, un pouvoir occulte, indéfinissable, dont l'existence confond la raison humaine, s'était réellement manifesté à moi pour me rappeler mon devoir? J'ai douté toute ma vie... mais que

i8i LE YÀL^PEBDU.

saîs-je ? Quand l'intelligence est vaincue , il est bien permis de penser...

— Ah! si nous retombons dans la sorcellerie , interrompit Ravaud avec humeur, je relire mon épingle du jeu, et il nous vaudrait mieux dormir.

Armand lui adressa un sourire triste, et lui serra la main.

— Excusez-moi, mon vieux camarade, lui dit-il; je dois vous faire pitié, je le sens; mais vous ignorez combien un amour profond change notre nature et peut aisément fausser nos facultés... Enfin, nous causerons plus a loisir de tout ceci demain matin. Vous paraissez accablé de sommeil, et moi-même je me sens fort abattu... Adieu donc : demain, au jour, nofis serons mieux en état de reconnaître la vérité.

Le capitaine ne put que balbutier de faibles objections contre cette proposition. .En dépit de lui-même, ses paupières étaient anpesanties, et ses sens engourdis. Il se r^

Page 1