‹ Le Val-Perdu (volume 2)Chapitre 6 sur 70 · CHAPITRE PREiaiR. tS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREiaiR. tS

répliqua rofficler tout pensif; enfin, quel qu'il soit, peu nous importe , s'il se montre hospitalier... Mais pour Dieu! mon digne monsieur, où m*avez»vous conduit? ajoutat-il en s'arrétant; Tinquiétude aura sans doute distrait votre attention, et nous nous serons égarés, car il me parait impossible d'avancer d'un pas de plus de ce côté.

En effet, le chemin était fermé tout à coup par d'énormes rochers tombés des cimes supérieures, et Ton voyait là les traces d'un de ces grands éboulementssi fréquents dans les Alpes. Évidemment , la roule xlevait aller autrefois par delà cet obstacle; mats le dernier éboulement l'avait coupée par une mu* raille Infranchissable de cinquante à soixante pieds de hauteur.

Le ministre protestant, dans son impatience d'arriver, ne laissa pas à son compagnon le temps d'examiner ces ruines imposantes de la nature. Il le prit par la main et lai montra un petit sentier latéral que le

24 LE VAL-PCROtr.

jeune homme n avait pas remarqué au milieu des houx et des broussailles.

— Par ici , lui dit-il en souriant. Nous voici arrivés au Val-Perdu, et la maison de M. Guillaume n'est pas loin.

— Le Val -Perdu? répéta le militaire; le lieu où nous sommes porte-t-il ce nom? Ma foi 9 il le mériterait à plus d'un égard.

— Le Val-Perdu est là , ou plutôt était là derrière ces rochers... C'était l'endroit le plus délicieux delà Suisse entière, monsieur. Imaginez un petit vallon accessible seulement par un côjté et où Ton jouissait d'un printemps presque perpétuel. Les rayons du soleil s'y concentraient, comme cela arrive dans certains endroits favorisés de nos montagnes, et y entretenaient nne température méridionale. En tous temps oii y voyait de la verdure et des fleurs ; la vigne y réussissait à merveille, et l'on m'a. assuré que les orangers eux-mêmes y portaient d'excellents fruits. Nos bonnes gens de Rosenthal wom

CHAPITtS PAIIfUB. 35

parleraient encore aujourd'hui comitte d'un véritable paradis terrestre, et on lui donnait autrefois en effet le nom de Paradis. Ce vallon appartenait à M. Guillaume, qui y avait fait bâtir une habitation charmante, où il «comptait s'établir. Mais les travaux étaient à peine terminés quand, par une nuit d'orage, on entendit à Rosenthal un bruit épouvan* table; la terre tremblait; on eût dit que le mondeentiers'écroulait. Le lendemain matin, on apprit qu'un gros rocher s'était détaché pendant la tourmente et avait comblé le val ainsi que la gorge qui y conduisait. Heureu* sèment M. Guillaume était alors absent, car il eût infailliblement péri sous les débris» A son retour, il s'installa au chalet où nous allons le trouver; et depuis ce temps le Paradis s'est appelé le Va)-Perdu«

— Le Pamdts-PercfK* serait plus dans le goût biblique de vos paroissiens, monsieur le pasteur, répliqua le voyageur gaiement ; mais personne n'art-il cherché, d^uis cette

calastr^»be, à savoir ce qu'il était arenq de 0% jalt coia de terre?

-^ Vous le voyez, monsieur, le défilé est oomplétement obstrué, et ron présume 40a réboulement n'a pas épargné Tintérieur du vallon ; c'est là du moins l'opinioadeM. Gaiilaumo et, en sa qualité de propriétaire, ii a dû s'assurer du feit. On n'a donc pas j«gé à propos de commencer des recherches quand celui qu'elles intéresseraient le plus se moo'^ tre si insouciant à cet égard. Cependant des chasseurs qui parvinrent un jour jusqu'à la cime d^une des raontagoes avoisinant le Val* Perdu affirment le contraire. Mais iis racon-» tent des choses si extraordinaires à ce sujet que leurs récils ne méritent aucune croyance.

— Et qu'on t*tls vu, monteur? demanda le Français avec Intérêt.

— Toutes sortes de merveilles, dignes des MÊiUe et une Nuits; des jardins enchantés, des palais de fleurs, des hommes et ftea femmes changés en pierre, que sais-j'^

CHAPITM PIEMIER. t7

Mftil laissons pour ce qu'Us valent les contes bleus de pareilles gens « ajouta le ministre avec dignité^ il n'a[^art{ent pas à un hoimiie de ma robe de les répéter, et vous avez autre chose à faire qu'i les écouter en œ momenti car nous voici arrivés chez M. Guillaume.

En effet, pendant cette conversation fré* quemment interrompue par les ronces, les crevasses et antres obstacles qui se multipliaient sous les pas des voyageurs, ils avaient tourné la basé des rochers et ils étaient parvenus devant un massif de chAti^niers et de hêtres sous lequel s'abritait an petit chalet de simpie apparence. Aucun bâtiment d'exploitation, aucune étable n'at^ tenait à cette modeste construction. Le sol était inculte 4 l'entour, excepté à un angle où l'on entrevoyait, à travers une haie touf* fue, un informe essai de jardin é Les grands prbres «entretensûent à l'entour une ombns épaisse que les rayons du soleil ne pouvaient percer*

A l'approche des étrangers -m chien d'énorme taille, portant au cou un collier hérissé de pointes de fer, s'élança vers eux en grondant; mais, quand il eut reconnu le pasteur, il quitta son air menaçant et vint frotter soa museau contre la main du vieillard. Puis il précéda les visiteurs dans une salle basse où se trouvait le maître du logis.

L'intérieur de la maison n'annonçait pas l'abondance et la richesse dont avait parlé le ministre protestant. Les meubles étaient pro« près mais rustiques , comme on en voyait alors chez les fermiers suisses un peu aisés. M. Guillaume lui-même n'avait rien de remarquable dans sa personne. 11 ne pouvait avoir dépassé de beaucoup cinquante ans, et il paraissait conserver encore toute la force d'un âge moins avancé. Son visage était frais, blanc et reposé; un léger enbonpoint lui donnait une douce gravité sans l'alourdir. Il portait un habit brun, des culottes de dr-^à boucles d'argent ; ses cheveux étaient t

eqAPITRE PHEVIER. S9

Kneusement poudrés. Enfin, son extérieur avait une décence*, une distinction même qu'on se fût peu attendu à trouver chez un individu ainsi séquestré du monde. Ses lunettes d'argent sur le nez, il compulsait un gros rostre à fermoirs de cuivre, et on eût pu le prendre, en tout autre Heu, pour un intendant de bonne maison se préparant à rendre ses comptes à un maître aristocrate.

A la vue des étrangers , il referma son rostre et le poussa avec empressement dans un tiroir ouvert à côté de lui; puis se levant poliment, il s'avança, le sourire sur les lèvres, vers le ministre à qui il serra la main.

Sans perdre de temps, le pasteur de Ro> senthal lui apprit de quoi il s'agissait.* A mesure qu'il parlait, là sérénité empreinte sur les traits du solitaire s'altérait visiblement. M. Guillaume examina le jeune officier et parut réfléchir.

— Mon cher M. Penhofér, dit-il enfin, je m'associerais volontiers à votre bonne action;

mais cette maison est bien mal poui*vti6 d^ ce qui est nécessaire à un blessé, et d%fl* leurs nous sommes ici trop près de ttosenibâl pour qu'elle offre une retraite todt à Ait sûre. Cependant^ comme la nuit est pro(5he, je pais offrir un asile à Vôtre protégé Jusque 'demain matin ; je suppléerai par ma boiiiie volonté à de qui lui manquera. SetilaMient, entendez bien, jusqu^à demain matin, car...

— Une nuit de repos et de sommeil me suffira, interrompit le militaire ; je ne veux pas vous être à charge, monsieur, plus qtie le temps rigoureusement nécessaire; demain, aux premières lueurs du jour, je prendrai congé de vous et j'emporterai ufte vive reconnaissance du service que vous m'aurez rendu.

Cette réponse parut être du goût de M. Guillaume ; ses traits reprirent leur bienveillance et leur aménité habituelles.

— Allons ! c'est convenu , reprit ie ministre avec satisfaction. J^étais sur que r

GltinVSfi PEEMIEE. 31

n'allions pas caBi|>ié en vain sur le dévouesientde notre voisin. £h bien! mainienailt que vous êtes en sûreté, pour le Gaomeatdtt aoûis^ l'e vais retourner à Rosenthal, où tna femme et -ma fille peuvent se trouver fort enbarraseées...

— Oui, mon digne protecteur, dit le Francis avec effusion, vous avec trop ton^emps oublié d6s personnes chères... Partez donc^ et si nous ne nous revoyons pas, songez que votre souvenir se s'effacera jamais <le ma mémoire.

-— A mon loûr, monsieur, demanda le pasteur en lui serrant la main, ne pourraije savoir le nom de celui que j'ai eu le botibeur d'obliger ?

— C'est juste, c*est juste; je m'appelle Arinand Vorneuil... Le capitaine Verneuil n'est pas tout à fait inconnu dans la ^^ demibrigade.

M. Guillaume s'avança précipitamment.

— Vomeull ! répéta-i-<il , ne seriez^vous

m LB TAL-PERDU.

pas le chevalier de Verneuil, fils de ramirai du même nom, mort depuis longtemps en pays étranger?

Ce fat le tour de Tofficier de se montrer étonné.

— Aurlez-vous connu mon père? s'écriat-il.

— - Moi ? Non ; seulement j'ai entendu souvent parler de lui là-bas, en France, à Paris.

— A la bonne heure! Eh \Àen donc, mon cher monsieur, continua le militaire d*un ton moitié gai , moitié sérieux , si j'ai une prière à vous adresser, c'est de ne pas me chatouiller les oreilles de mon de et de mon titre de chevalier pendant les courts instants que nous devons passer ensemble. Quoique nous ne soyons plus au temps où l'on avait la tète coupée pour avoir mis ces petits motslà devant son nom , il ne serait pas encore prudent de s'en parer à notre quartier g '" ^ raL D'ailleurs, bien avant la révolution

CHAPiTBE racMnB. 53

a aboli les distinctions de naissance, j'avais jugé à propos d*escamoter le de et le chê^ vaUer, car mon pauvre père, en me laissant orphelin, ne m'avait pas donné les moyens de soutenir convenablement Tun et Tautre... Mais cette discussion est oiseuse. •• Adieu donc, mon vénérable ami; noble ou non, le capitaine Verneuil n'est toujours pas un ingrat.

M. Penhofer allait paftir quand un léger brait de pas et un frôlement de feuilles sèches se fit entendre au dehors. Au même instant la fille du ministre, la blpnde Claudine, les cheveux flottants sur ses épaules, le visage animé par une course rapide, entra tout essoufflée.

— Père, dit-^lle en allemand, caches bien vite le Français; les voilà qui viennent!

— Qui doue, mon enfant?

— Les soldats de FEmpereiir; avant le temps de réciter un psaume ils seront ici.

— Qui ça, les Kaiserlicks? s'écria Armand

«1^ le T4L-PBRDU.

«tnpéfait ; comment diable ont-ils pu me dé* pister si vite?

La jeune Suissesse partit deviner lé sénà de ces paroles prononcées en français.

-^ l\ parait, répondit-elle les yeux baissés, qu'ils sont fort exaspérés d'avoir été ai^èlés 61 longtemps au pted de l'Albis par une poignée de Français, et ils en veulent particu^ lièrement à Toffieier qui leur a causé tant de maL Ils l'ont suivi de loin pendant qu'il se dirigeait vers Rosentbal. En arrivant ail Village, ils t)nt menacé de tout mettre à feu et à satig si on ne leur livrait pas le fugitif» Quelques personnes, cachées derrière les fenêtres, avaient vu le Français entrer dani notre maison, et elles se sont empressées de le dire. Les soldats sont venus en fok*ce et ont fait un vacarme horrible qui nous a grandement effrayées ma pauvre mère et moi ; il a bien fallu leur ènvrir, et alors on m'a accablée de questions..* Je ne savliîs que lré|MMidk*e^ quand le major autrichien «'est

CBAHTftf PMSUIIR. 35

soDY^OU qu*en entrant à Rosi^athal il avait Vtf d^A)^ hpomtes es eostume de ministre» protcdtants s*enfair précipitamment. Aussitôt plusieurs voix se sont écriées que le Françpis devait lètre l'un des deux...

— Maudities soient ces traîtresses montait giie$ Q\k Ton ne peut faire un pas sans ttre apf rçu de trois li^es i la ronde I grommd^ le capitaine.

r— M^ia .f ompefit ontrils su que nous nous étiçps réfugiés Ahez M. Guiilaiinie ? demanda 1^ pasteur à sa £Ue.

— I4a menace du pillage avait frappé nos yoisillâ de terreur, et ils montraient une gfiaiidie ardeur pour amener l'arrestation de r^tr^pger; En af^reaant que vous vous étîei eJQfiiÎ3 de oe côté, ils se sont écriés .<|ue vous Ètj^ cbe? y. Guillaume, et plusieurs se sont proposés pour servir de guides. Le major » a^ceptéi fet çn s'est mis^n rouie. «. Quant à moi, j'ai profité du cornent où l'on ne m'ohr sermU plus; ^e vm suis échappée |»ar le

56 • LE VAL-PBRDU.

jardin, et je suis venue ici toujours courant pour vous prévenir. Les Autrichiens battent les buissons chemin faisant , et posent des sentinelles à tous les passages. Mais j'ai pris une route connue de moi seule à travers le bois, et, grâce au ciel, je suis arrivée àlemps !

En parlant ainsi, elle rajustait son petit jupon court et son fichu légèrement dérangés par les ronces et les épines.

-*■ Vous êtes un ange ! Engd, Engri, yung Frau! s'écria Armand de Vemeuil-avec chaleur, en appelant à son secours tout ce qu'il savait d'allemand, et en pressant contre ses lèvres les mains un peu rouges de Claudine.

Bienlét des aboiements furieux s'élevèrent à deux cents pas environ du chatet : c'était Médor, qui, après avoir caressé un moment la jolie messagère , était ressorti précipitamment à la découverte.

— Us viennent, dit M. Guillaume avec anxiété; il est temps de prendre un parti

— Ma foi ! reprit le capitaine, cette ch^

aUMTRB PRIMOA. 57

à courre commence a me lasser. Je ne veux pas compromettre plus longtemps la sûreté des honnêtes gens qui s'Intéressent à moi... je vais me rendre à cet officier ennemi si acharné à me poursuivre, et j'espère encore qu'il respectera en moi le droit de la guerre.

— H sera toujours temps d'en venir là, si la fuite est réellement impossible, dit le pasteur.

— IViehi, niehi ge/angener ! murmura Claudine, les larmes aux yeux.

— Eh bien donc ! faut-ll me jeter dans les baissons qui nous entourent, et jouer i cache-cache avec ces enragés? demanda le Français résolument; le jour baisse, et peutêtre, à la faveur de Tobscurité, parviendraîje à leur échapper... Néanmoins, s'il faut l'avouer, je ne trouverais pas pour le moment grand plaisir à ce jeu.

— - Sans compter que vous pourriez y attraper une balle, répliqua M. Guillaume avec

gravité, et vous faire tuer, ce qui serait dom- Li vu.-rai»u. 1. i

mage ; car^ malgré votre apparente légëreti^, vous êtes un bon et brave jeune homme. Il y a un autre moyen.

Au grand étonnement du ministre et de sa fille, il conduisit le capitaine VçrAeuJl dans un coin de la salle, et lui dit tout bas :

— Le danger que vous courez, monsieur, me fait passer par-dessus dès considérations de la plus haute importance. Je peux et je veux vous sauver si vous acceptez .mes conditions.

— Quelles sont-elles ?

— C'est que, dans le lieu où je vais vo^s conduire, vous promettiez de ne jamais ouvrir . la bouche pour blâmer ou railler, . quelque bizarres que vous paraissent les choses que ^ vous pourrez voir ou entendre; c'est enfin « quand vous en serez sorti, de garder u^ secret inviolable sur cette aventure.

— Voilà de singulières exigences! Si cependant ma conscience.. •

— On n'attend riende vous qui puisserépi

Page 1