‹ Le Val-Perdu (volume 2)Chapitre 63 sur 70 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ne laisserai pas achever ce qu'on a si bien commencé. M. le comte de Rancey, vous allez vous expliquer sur-le-champ ; vous allez nous faire connaître le motif de ces ridicules pasquinades que Ton a eu le malheur de prendre au sérieux... Voyons, parlez ; il faut en finir...

— Et qu'arriverait-il, monsieur, demanda le vieillard avec hauteur, si je ne pouvais ou si je ne voulais pas répondre à une sommation aussi insolente?

— Ce qui arriverait? répéta Ravaud l'œil en feu et la bouche écumante, vous allez le voir, vieil insensé, qui sacrifiez l'existence et la raison d'un des plus braves soldats de l'empereur à de stupides chimères.

Ils s'élança vers M. de Rancey avec impétuosité comme pour le frapper. La vicomtesse poussa des cris perçants. Le vicomte et Armand lui-même se jetèrent sur Ravaud pour le retenir; mais ils fussent difficilement venus à bout du capitaine dont la force était

194 LE VàL-MlM7.

doublée par la rage, si M. Guillaume et quelques domestiques n'étaient entrés dans la salle, attirés par le bruit. Avec leur aide, Ravaud fut assis de force dans un fauteuil, et on ne lui laissa la liberté de ses mouvements que lorsque , épuisé de fatigue , haletant et déjà repentant, il eut donné sa parole de renoncer à la violence.

Le comte de Rancey était resté froid et impassible pendant cette scène; l'on eût dit que des réflexions amères Fempèchaient d'en ressentir toute Findignation qu'elle devait naturellement lui inspirer* Quand il eut vu le capitaine tout à fait calme, il fit signe aux domestiques de se retirer, et il dit avec dignité :

— M. Ravaud, avant de m'outrager ainsi dans ma propre maison, en présence de ma , famille, aurait dû songer peut-être que son ami ne tirerait aucun avantage de cet inqualifiable procédé. •• Ne vous défendez pas, colonel Verneuil ; pour votre honneui

CHAPITRfe VI. 195

reux croire que vous êtes entièrement étranger à cet acte de lâcheté... Cependant vous ne trouverez pas mauvais que je refuse de m'exposer de nouveau à d'offensantes démonstrations !

Il salua, et quitta la salle.

— Ah 1 monsieur, qu'avez-vous fait? dit la vicomtesse à Ravaud en fondant en larmes ; cette épreuve était la dernière, et bientôt... Mais voilà mon père irrité de nouveau, et si vous saviez combien il est opiniâtre dans ses colères !

— Madame, dit le vicomte d'un ton grave^ c'est à moi de demander compte au capitaine Ravaud de ce qui vient de se passer, et nous traiterons tout à l'heure cette affaire a loisir... Le plus pressé, popr le moment, est de voir mon père et de tacher de l'apaiser. Venez donc, et prévenons, s'il est possible, de nouveaux malheurs.

Il prit la main de sa femme, et l'entratna pi^dpltamment.

496 LE TAL-PEBDU.

Restés seuls, Armand et le capitaine gardèrent un pénible silence, sans se regarder ; enfin, Ravaud se leva et s'approcba de son ami en lui disant d*un air humble et contrit : '

— £h bien ! Verneuil, est-ce que vraiment vous m'en voudriez.,, pour...

— Laissez-moi, répliqua le colonel brusquement; vous venez de briser en quelques minutes une affection de quinze années ; tout est fini entre nous; laissez-moi !

— Allons ! bien ; me voilà dans de beaux draps ! dit Ravaud d'un ton piteux ; tout Je monde tombe sur moi à la fois parce que j'ai osé défendre en homme l'existencQ et le repos d'un brave camarade. .. Voyons, Armand, la main sur la conscience , pouvez-vous me garder ainsi rancune d'un excès d'amitié pour vous?

— Votre amitié est comme celle de Tours de la fable, qui prend un pavé pour écarter les mouches... Mais il suffit; le c?'

Page 1