‹ Le Val-Perdu (volume 2)Chapitre 66 sur 70 · CHAPITRE TIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE TIl

On descendit dans la cour. Aucune personne de la famille de Rancey ne se présenta ; le jardin et les alentours de la maison étaient déserts. L'enfant se dirigea résolument vers l'avenue de tilleuls, et les deux militaires le suivirent en silence.

Le temps était beau ; néanmoins des nuages blancs passaient par intervalles sur le soleil, et formaient dans le Val-Perdu mille accidents de lumière. Armand, dévoré d'impatience, cherchait à percer du regard les massifs d'arbres qui s'élevaient à droite et à gauche ; mais cette partie de la vallée paraissait solitaire et abandonnée comme le reste.

En désespoir de cause, il se retourna vers le petit Charles qui marchait gaiement à son côté.

— Eh bieni mon garçon, lui demanda-t-il d*un ton caressant, ne pouvez-vous me dire ce que nous allons voir là-bas, au pré des Anémones?

— Quoi I vous ne le savez pas, mon bon

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ami ? dit Tenfant en levant sur lui ses yeux aussi bleus que Fazur du ciel ; il y a une grande, grande fête...

— Et qui assistera à cette fête , mon cher enfant? demanda Ravaud devinant l'intention du colonel.

— D*abord , il y aura M. de Rancey, puis mon oncle le vicomte , puis ma tante la vicomtesse, et puis ma petite maman. ••

— Votre tante la vicomtesse, interrompit Armand avec précipitation ; que dites-vous donc, étourdi? Est-ce que Estelle, c'est-àdire la vicomtesse de Rancey n'est pas votre mère?

Charles sourit d'un air fin.

— Comme vous êtes enfant, mon bon ami, dit-il; vous savez bien que ma tante la ricomtesse est ma tante.

— Mais alors , quelle est votre mèr.e, à vous ; où demeure-t-elle?

— Elle demeurait en France , là-bas, bien loin, bien loin ; mais elle est revenue depuis

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peu de jours... Elle est bien bonne pour moi ; toujours elle me prend sur ses genoux, et elle m'embrasse, elle m'embrasse*. .

— Mais son nom? je vous ai demandé commeat elle s'appelaitr

— Elle s'appelle petite maman.

Armand ~egarda Charles pour s'assurer s'il

ne répétait pas une leçon apprise d'avance ; mais l'ador Me innocence empreinte sur le visage de 1 nfant ne lui laissa aucun soupçon à cet ^ ;ard. Il se tourna vers Ravaud :

— Avez )us entendu? demanda-t-il avec agitation, '. stelle n'est pas sa mère... Ami, comprenez^ /ons combien cette circonstance inconnue jusqu'ici peut me donner à penser ?

— Prenez garde, colonel ; nous avons déjà fait assez de suppositions passablement hasardées pour nous en abstenir désormais. Pa-. tience donc I nous n'attendrons pas longtemps.

— C'est juste, murmura Yerneuil en soupirant.

Ils continuèrent d'avancer en silence.

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Tout à coup Charles s'arrêta et regarda la main d'Armand qui retenait délicatement la sienne.

— Mon bon ami, dit-il d'un ton boudeur, pourquoi donc avez-vous pris la bague de petite maman ?

Le colonel ti*essaillit.

— Quoi ! mon enfant , demauda-t-il en lui montrant la bague en cornaline qu'il portait à son doigt, ce bijou aurait-il appartenu à votre mère ?

— Oh! je le reconnais bien; quand nous étions là-bas en France, maman regardait souvent cette bague ; quelquefois elle la baisait e% elle me la faisait baiser , puis elle pleurait.

— Plus de doute, Ravaud ! s'écria Verneuil dans une agitation extrême ; en effet, quand je rapproche les événements et les époques, il me semble que cet aimable enfant , dont les traits me rappelaient ceux d'une personne chère, vers lequel je me sentais entrain^

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tant de force, pourrait être... Mais non, non, vous avez raison, continua-t-il en repoussant Charles avec une sorte de colère , ne nous arrêtons pas à de pareilles pensées ; le désenchantement serait trop affreux !

£t il se remit à marcher à grands pas* Ra« vaud le suivit en hochant la tête.

— Oui, oui, de par tous les diables! la chose est assez claire maintenant, gromme* lait-il ; toutes les momeries de ces derniers jours avaient pour but de réveiller une an* cienne passion dans le cœur du pauvre colonel et de le dégoûter adroitement du grand et riche parti choisi par Fempereur. Mainf e-nant qu'il est bien pris, on va vouloir Temo bâter d*une femme et d'un enfant qu'il aura oubliés dans son ancienne garnison ; il consentira à tout parce qu'il a la tète tournée, et sa fortune, son avenir militaire seront perdus... C'est là un méchant tour du vieux ; une véritable trahison. Coniment faire pour empêcher Armand de se sacrifier? S'il n'y

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avait qae la mère, on tâcherait. .. Mais il aime déjà cet enfant, et vraiment le dmôle est gentil corame un amour !

Et, tout en grondant, l'honnête ofIScîer qui voyait le petit Châties s'eiForcer vainement de les atteindre Tenleva dans ses bras et l'emporta avec toutes sortes de préoautidns pour ne pas le blesser aux é{rfnes et aux ronees du chemin.

On atteignit ainsi la lisière du pré des Anémones, et Armand, qui marchait le premier, s'arrêta brusquement dNin air effaré. Ravaud se hâta de le rejoindre avec l^nfant, et tous ensemble contemplèrent avec étonnement un spectacle inattendu.

€e lieu, autrefois si sauvage, avait maintenant un aspect imposant et animé. Des guir^ lalidés de verdure comraieAt d*àrbreen arbre aiitout de la praMe, et chaque tromc était en outre décoré de gros bouquets de fleurs frai* chement cueillis; à voir cette prodigiense quantité de festons , on s'expliquait à <

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les gQns de service avaient été occupés depuis le nialio. Mais ce qui attirait d*abord ratlenlioxn, c'était une grande tente de soie pourpre qui s'élevait sur le bord du lac, précisément au-dessus du petit monument commémoratif • La roche elle-même avait disparu sous de riches tentures garnies de dentelles, et formait un somptueux autel que dominait la croiXi. Un calice précieux et d'autres vases sacrés décoraient cet ç^utel ; des cierges brûlaient dans de magnifiques candélabres d'argent ; et quand le vent soulevait par intervalles les voiles du fond, cm i^percevait le ciel lumineux et les eaux minoitantes de l'étang. A l'entrée de la tente on avait étalé ua tapis des Gobelins et deux coussins de velours à crépines d'or. L'un de oes coussins était inoccupé ; sur l'autre était agenouillée une femme de mise élégante, mais soigneusement enveloppée d'une gaze épaisse qui la cachait tout entière. Debout, à son côté, se tenait un vieux prêtre catholique, revêtu de ses or-

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nements sacerdotaux; il semblait attendre quelqu'un pour commencer une pieuse cérémonie. Le comte de Rancey, en habit à la française, décoré du cordon bleu qu'il avait reçu autrefois des mains de Louis XV; le vicomte et la vicomtesse, en brillants costumes de salon, occupaient des fauteuils derrière la dame voilée. Enfin M.Guillaume, son frère Victorien et un personnage grave qui semblait être un homme de loi, formaient, à quelques pas , un petit groupe immobile et respectueux.

Ce tableau , ou la nature et l'art confondaient leur luxe et leur magnificence; ces riches étoffes et cette verdure émaillée de fleurs, ces bougies parfumées et ce ciel éblouissant, ces voiles de pourpre, ces ornements d'or, en regard de cette fraîche prairie, de ces eaux tranquilles, de ces lointains pittoresques, étaient bien capables de frapper vivement l'imagination , et l'attitude solennelle des personnages qui environnais

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