CHAPITRE II
coup plus rare qu'aujourd'hui . avait fait merveille sur leur passage. L'indiscrétion des domestiques, qui laissaient croire volontiers que leur maître était un ami intime de l'empereur, avait achevé de mettre les tètes en fermentation; aussi de Genève à Zurich était-on persuadé que le voyageur dont il s'agit était un ambassadeur en titre . ou du moins un de ces aides de camp qui sillonnaient incessamment l'Europe dans tous les sens, pour en préparer la transformation au gré des caprices de Napoléon. On saura bientôt jusqu'à quel point les suppositions des enfants de Guillaume Tell se trouvaient fondées.
A mesure que la voiture approchait de Rosenthal, ceux qui en occupaient l'intérieur donnaient des signes d'agitation et de vive curiosité. On commençait à entrevoir dans le lointain les toits rouges des maisons du village et les pointes de rochers qui le dominaient. Le militaire à la rosette ne quittait
plus la portière, contemplant d'un œil avide le riche paysage qui formait devant lui un majestueux amphithéâtre. Mais il semblait que ce magnifique tableau lui suggérât seulement des idées tristes et pénibles. Sa ligure brune et martiale s'était assombrie ; il gardait le silence , et deux ou trois fois il avait porté la main à son front, geste ordinaire de ceux qui souffrent ou qui veulent chasser de douloureux souvenirs.
Rien cependant ne rappelait plus autour du village les scènes de meurtre et de dévastation. Les hauteurs qui avaient été le théâtre du combat, et du sommet desquelles l'artillerie avait tonné pendant plusieurs heures sur les habitations de Rosenthal , étaient de nouveau couvertes de sureaux fleuris et de verdure ; un jeune enfant faisait paître ses vaclies à l'endroit où avait été établie la formidable batterie. La campagne était calme et solitaire. Un doux soleil de mai épanouissait les boutons des amandiers et des pêchers.