CHAPITRE H. ûl
cette affaire, continua le voyageur, quoique ce soit celle où vous avez acquis le plus de gloire; cependant, colonel, permettez à un vieux camarade de vous dire qu'il ne s'est rien passé ici dont vous ayez à rougir ou que vous ayez à regretter.
— La vue de ce pays si plein pour vous d'agréables souvenirs, répliqua le colonel d'une voix altérée, me rappelle les plus poignantes émotions, les plus terribles chagrins de ma vie.
— Voilà ce que je ne puis comprendre, à moins que votre humeur noire n'ait pour cause la mort de ce jeune paysan qui...
Le balafré s'interrompit en voyant le Iront ♦de son interlocuteur se rembrunir encore davantage.
— Eh bien , laissons ce sujet s'il vous déplaît, continua t-il ; cependant votre inexplicable aversion pour le village de Rosenthal me chagrine d'autant plus que je ferai ici peut-être une halte indéterminée...
— Que dites-vous, liavaud ? demanda avec distraction Armand de Verneuil, que le lecteur a sans doute déjà reconnu dans le colonel mélancolique ; voudriez-vous quitter le service de l'empereur?
— Ma foi, je ne dis pas non, et le cas échéant . le congé de semestre que j'ai obtenu pour vous accompagner en Suisse deviendrait un congé définitif... Écoutez donc, mon cher Verneuil, je ne suis pas comme vous du bois dont on fabrique les généraux et les maréchaux de France ; j'ai près de quarante ans, je suis capitaine et décoré , je ne peux guère aller plus loin ; je n'ai de chance désormais que pour me faire tuer ou déferrer d'un membre dans quelque bataille. D'ailleurs, le métier m'ennuie depuis que je ne peux plus être votre compagnon de tous les instants comme autrefois. Je suisdonc résolu, -si les choses tournent bien, à laisser là l'uniforme et à m'installer dans cette pai- Mble bourgade. Moitié bourgeois, moitié
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paysan . j'aurai une femme , des enfants, des lapins, je boirai de la bière, je vendrai du fromage, et je serai heureux.
— Mais enfin, Ravaud, pourquoi vous retirer ici, en Suisse, plutôt qu'en France, votre pays natal ?
— Ali çl ! vous avez donc oublié la petite Claudine, la fille du pasteur protestant? dit Ravaud en jetant un regard oblique au colonel ; si cela est, tant mieux! ear, bien que depuis plusieurs années vous passiez pour un Caton de sagesse, je me souviens , moi ; que la chère enfant avait un faible pour vous, et ma foi! l'occasion... Mais puisque vous n'y songez plus, tout s'arrange. Sachez done, mon cher Verneuil, que le jour où nous quittâmes le village, après la frottée en question à l'adresse des Kaiserlicks, je provoquai une explication avec ma jolie Suissesse; nous eûmes de la peine à nous entendre, car elle parle assez niai le français, et je ne suis pis fort comme un Turc sur la langue allemande.
Cependant jekii déclarai ma flamniedu mieux que je pus. et je parlai de mariage pour mon retour, qui devait avoir lieu à la tin de la campagne. On me promit de m'attendre ; malheureusement la guerre nous a donné force besogne depuis cette époque, et je n'ai pu encore venir sommer Claudine de tenir sa parole. Mais me voici enfin ; la petite , d'après mon calcul . ne doit pas avoir plus tle vingt-quatre ou vingt-cinq ans : c'est la fleurde l'âge et de la beauté. Dans ces familles protestantes, une promesse est sacrée; je n'ai donc pas à craindre d'être éconduit. Si je pouvais épousermajolie Claudine, à laquelle j'ai tant pensé au bivac, en garnison, dans les bons comme dans les mauvais jours!... Jugez, colonel, si j'ai sujet de me réjouir de mon retour dans ce bienheureux village de Kosenthal!
— Puisse tout vous réussir à souhait!
murmura Verneuil.
11 y eut un moment de silence pendant