CHAPITRE H
pereur, j'avais cru voir percer dans son ton une sorte d'ironie de mauvais augure.
m Je passai une nuit fort agitée ; le lendemain matin je courus chez M. de Z***, qui est, vous le savez, un des ministres les plus influents, et lui demandai de quoi il s'agissait.
« Ml de Z*** me reçut amicalement, et me dit :
H — 11 n'y a rien dans tout ceci qui doive vous alarmer, mon cher colonel, et, comme vous allez le voir, vous avez bien plutôt sujet de vous réjouir. L'empereur aime à se mêler des affaires de ceux de ses officiers pour lesquels il a une estime et une affection particulières ; à ce titre, il devait penser à \niis. Vous n'ignorez pas qu'il cherche en ce moment à relever l'ancienne noblesse, et, autant que possible, à opérer sa fusion avec la nouvelle. Vous appartenez à une famille qui remonte aux croisades; votre mérite personnel vous rend digne de devenir le chef et le restaurateur de votre illustre maison.
C'est pour vous donner les moyens d'atteindre ce but que l'empereur a résolu de vous marier et qu'il a voulu lui-même vous chercher une femme.
<: Ici le ministre s'arrêta et me jeta un regard oblique. J'étais troublé; cependant je répondis respectueusement que , malgré ma vive reconnaissance pour les bontés de l'empereur, je jugeais les devoirs de mon service militaire incompatibles avec le ma-
riage.
— Comment ! interrompit Ravaud avec une espèce d'effroi, vous avez osé refuser une femme que l'empereur lui-même avait daigné vous choisir?
— Cela ne vous étonnerait pas, mon vieil ami, répliqua le colonel avec mélancolie, si vous n'aviez pas considéré comme des visions mes vieilles aventures dans ces montagnes. .. .Mais laissez-moi achever.
AI. de Z*** sourit de son sourire fin de vieux diplomate :
CHVPITRE II. 39
« — Attendez, me dit-il, vous ne savez pas encore ce que vous refusez.
« Et il se mit à me détailler les avantages qu'aurait pour moi le mariage projeta. La femme que Ton me destinait était mademoiselle de Sancy, fille du marquis de Sancy , qui avait été longtemps grand maître de l'artillerie sous Louis XV. R( *st. '■■■ orpheline de bonne heure, elle avait été élevée par un ancien ami de son père, qui l'avait emmenée avec lui en émigration. Depuis son retour, elle vivait avec sa famille d'adoption dans une province éloignée. Elle était pourvue de tous les talents qui font une femme accomplie, et sa beauté, disait-on, surpassait l'imagination. De plus, elle avait une dot de doux cent mille écus, et l'empereur, pour me prouver sa satisfaction de cette alliance, me donnait à moi cent mille francs avec le titre de baron pour cadeau de noces.
« Ces offres magnifiques ne me séduisirent pas d'abord; je répétai au ministre que je
ne voulais pas me marier, et j'employai toutes sortes île raisonnements pour justifier ma résistance ; mais M. de Z*** ne se rebuta pas: il me fit entendre que si j'avais dans le cœur quelque ancienne passion, ce ne pouvait être une raison de refus; qu'on se. mariait plus souvent par convenance que par affection; que j'encourrais le mécontentement de Sa Majesté en paraissant mépriser ses généreuses intentions à mon égard , et que tout mon avenir pourrait être compromis par une semblable faute. Enfin, il me retourna de tant de manières , employant tour à tour la persuasion et la menace, que je finis par céder,et que je promis d'obéir.
« Quand M. de Z*** m'eut amené à ce point, il me sembla voir briller dans son œil gris quelque chose de cette ironie que j'avais cru remarquer déjà dans le regard de l'empereur, mais ce ne fut qu'un éclair.
« — Ce n'est pas tout, colonel Verneuil, repiit-il bientôt; la politique doit avoir sa