‹ Le val-perduChapitre 47 sur 96 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La plus grande confusion régnait dans £eS idées. Les révélations s'étaient succédé si vite depuis son arrivée, il avait été emportent ' brusquement par les événements, qu'il n'avait pas eu le loisir de se rendre compte de ses impressions; aussi ne pouvait-il croire encore qu'il fût réellement au Val-Perdu, que'Philémon fût le comte de Rancey, son parent, le protecteur de son enfance ; il ne pouvait reconnaître dans le jeune homme élégant et la jeune femme frivole, parlant sans cesse de modes et de plaisirs, le berger et la bergère qu'il avait. vus si simples et si naïfs au temps de Galatée. L'aspect même de cette chambrette, où il avait songé tant de fois à ses fraîches amours avec la charmante pupille de Philémon, le mettait hors de lui. Par moments ses traits s'illuminaient de bonheur, et ses lèvres souriaient avec délices en la contemplant; puis son visage s'assombrissait tout à coup, et des sanglots s'échappaient de nouveau de sa poitrine oppressée.

'Il passa ainsi plusieurs heures, qui lui semblèrent aussi courtes que des minutes. Cette agitation de l'âme s'était communiquée à l'organisation ; son sang était en ébullition, son front brûlait. Il s'approcha de la fenêtre pour respirer un peu d'air frais.

Cette fenêtre, encore encadrée de branches de vigne, était celle où il s'accoudait jadis en attendant l'heure d'aller joindre Galatée au jardin. Il retrouvait les espaliers qui lui servaient autrefois d'échelons pour sortir et rentrer pendant la nuit. Aucune modification importante n'avait été faite autour de la maison. Le jardin était toujours là, avec ses plates-bandes remplies de fleurs , avec ses boulingrins bordés d'orangers et de lauriersroses dans leurs caisses vertes. La lune, qui se levait en ce moment, éclairait d'un reflet pâle les vitraux de la serre. Partout régnait le calme le plus profond.

Peu à peu Armand se crut revenu à Tune de ces veilles délicieuses où, caché derrière

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le rideau de mousseline, sans lumière, et palpitant d'impatience, il guettait furtivement sa chère Galatée. C'étaient même calme dans l'air, même sérénité dans le ciel, mêmes émanations suaves de la campagne. Son imagination supprimait le temps et les événements passés. Armand n'avait pas quitté le Val-Perdu depuis six ans; Galatée vivait; elle était encore brillante de fraîcheur et de jeunesse; elle céderait aux instances de son amant; elle allait se glisser, toute tremblante, à pas timides, retournant la tète, au moindre bruit, vers le grand oranger. L'œil fixé sur cet arbre prédestiné , Verneuil cherchait à entrevoir une forme svelte et légère; il épiait un mouvement du feuillage , ou un pan de robe ondulant doucement à la brise nocturne.

Tout à coup il pâlit et se pencha en avant comme s'il allait tomber; sa bouche s'ouvrit pour pousser un cri ; mais le son n'arriva pas jusqu'à ses lèvres. Haletant, les cheveux hé-

risses sur la tèle, il serrait convulsivement l'extrémité d'une branche de vigne qui se trouvait à portée de sa main.

C'est que l'illusion s'était faite réalité. La forme svelte et légère venait en effet de se montrer au pied de l'oranger, blanche et vaporeuse comme la sylphide des traditions allemandes ; les branches parfumées se balançaient au-dessus de sa tête, et le pan de sa robe de soie chatoyait aux rayons de la lune.

Armand posa la main sur ses yeux, et les tint fermés un moment; puis il les rouvrit de nouveau ; il revit l'apparition à la même place.

Le colonel de Verneuil passait pour un des plus braves soldais de celte grande armée qui comptait tant de milliers de braves; cependant son visage élail baigné de sueur, et il frissonnait.

Il eut néanmoins un éclair de réflexion.

— Quoi d'étonnant, pensa-t-il, que quel-

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