‹ Le val-perduChapitre 57 sur 96 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

— A votre air consterné, mon cher Verneuil, dit Ravaud amicalement, je devine que les choses prennent une mauvaise tournure... Voire parent serait-il, par hasard, un noble encroûté qui ne fait aucun cas des ordres de l'empereur?

Le colonel gardait toujours un silence farouche. Il dit enfin :

— Vous èles mon compagnon d'armes et mon ami depuis dix ans, Ravaud, et malgré la différence de nos caractères , nul n'a jamais eu une aussi large part dans ma confiance... Je vous prie donc de répondre avec franchise et sincérité à la question peut-être étrange que je vais vous adresser. Avez-vous observé que j'aie jamais donné des signes de bizarrerie, d'égarement, enfin que j'aie perdu la raison?

Le capitaine ouvrit de grands yeux effarés.

— Que diable me demandez- vous là?

répliqua-t-il; sans doute vous ne parlez pas sérieusement?

— Très-sérieusement, au contraire ; et c'est au nom de notre vieille amitié que je vous prie instamment de me dire si vous avez reconnu en moi quelque tendance a devenir visionnaire ou fou.

La question était précise. Le brave militaire se gratta l'oreille d'un air d'embarras, sans remarquer que son hésitation était passablement désobligeante pour son ami.

— Eh bien! ma foi, Verneuil, balbulia-t-il enfin, je ne voudrais pas vous offenser, mais il y a quelques années, dans ce même village de Rosenthal où nous sommes maintenant, je crus un moment que vous aviez reçu un mauvais coup de sabre sur la tête, là- bas à l'affaire de l'Albis ; véritablement, à cette époque, vous parliez de bergers et de bergères, de Philémon, de Némorin et d'autres particuliers de ce genre, plus qu'il ne convenait à un homme sensé.

— Fort bien ! Mais depuis?...

— Oh! depuis, je suis prêt à jurer que vous

Page 1