‹ Le val-perduChapitre 62 sur 96 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

pas de Verneuil sur les larges dalles de granit éveillait mille petits échos. A ce bruit, le comte, qui, armé d'un sécateur, élaguait les feuilles flétries d'un magnifique ananas, se retourna lentement. En reconnaissant le colonel, il fit un mouvement de surprise, mais il se remit aussitôt.

— Vous voyez, mon cher Armand, dit-il en s'avaneant au-devant de lui, que le comte de Rancey a conservé les goûts de l'horticulteur Philémon.

Puis, prenant la main du colonel, il le ut asseoir auprès de lui sur un banc au-dessus duquel des lianes rouges et jaunes, dont la graine provenait des forêts vierges de la Guyane, formaient un joli berceau ; c'était la place favorite de M. de Rancey pour lire ses vieu\ livres de philosophie et pour mé- (hier.

Jamais encore le vieillard n'avait montré a son parent autant de laisser-aller et de bienveillance. Aussi Armand crut-il le mo-

ment favorable pour parler de Ravaud ; il demanda la faveur de présenter son ami au Val-Perdu comme une chose toute simple et qui ne pouvait soulever aucune objection. Quel fut son étonnement de voir les traits du comte se rembrunir et son sourcil se froncer!

— C'est impossible, dit M. de Rancey avec quelque sécheresse; y pensez-vous, colonel ? Introduire un étranger dans notre intérieur où tant de souvenirs palpitent, où tant de passions frémissent sous une apparence calme!... D'ailleurs je suis parfois morose, taciturne, et je ne voudrais pas faire peser sur un hôte les caprices de cette humeur sombre... Vous m'obligerez donc de ne pas insister à ce sujet.

Et comme le colonel restait tout étourdi de ce refus inattendu :

— Serait-il donc vrai , mon cher parent , continua lecomte amicalement, que vous vous ennuieriez déjà parmi nous et quevouscher- ( lieriez en dehors d<* voire famille des

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distractions qu'elle ne peut vous fournir?

— Oh! ne croyez pas cela, répliqua Armand; je ne saurais éprouver au Val-Perdu rien qui ressemble à de l'ennui ; mais en revanche je suis incessamment obsédé de réflexions pénibles, ri^e regrets amers ; je suis découragé, abattu, et...

— Je comprends , dit le vieillard , muis il faut qu'il en soit ainsi; car si, à la vue des lieux où vous avez commis d'aussi grandes fautes, vous n'aviez pas senti les aiguillons de votre conscience , ces fautes seraient sans excuse. Xe vous plaignez donc pas de vos souffrances secrètes ; elles seules peuvent vous absoudre aux yeux de celui que vous avez offensé... je veux dire aux yeux de Dieu.

Le comte s'exprimait avec une exaltation presque haineuse, bien capable de justifier les soupçons de Ravaud. Il continua d'un ton plus calme :

— Néanmoins, mon cher Armand, je m'efforcerai d'abréger votre supplice dans ici le

maison autrefois si paisible et si heureuse... Prochainement nous la quitterons tous, je vous le promets.

— Quoi! monsieur, vous êtes décidé...

— Les gazettes , arrivées aujourd'hui de France , contiennent de graves nouvelles. D'un moment à l'autre, la guerre européenne peut recommencer, et votre alliance avec la famille de Sancy serait indéfiniment ajournée. Nous devons donc nous hâter de profiter des bonnes dispositions de votre empereur.

Armand ouvrit la bouche comme pour combattre ce projet; mais, se ravisant aussilot, il reprit avec agitation :

— Eh bien ! soit ; que ce mariage s'accomplisse, puisqu'il le faut! Qu'importe un arrangement d'ambition où le cœur n'entre pour i-ien!... Je n'aimerai jamais cette orgueilleuse héritière ; mais puisque l'univers entier se réunit contre moi, je l'épouserai... Mes amis, ma famille et mon puissant bienfaiteur ne peuvent exiger davantage.

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