CHAPITRE Vf
i\-rr mes impressions. Nooj mes sens ne m'ont point trompé, et je joui^jis. en ce moment de crise, du plein exercice de mes facultés... D'ailleurs, ajouta-t-il en dégageant son bras des couvertures, ne puis-je pas vous fournir une preuve irréfutable de la vérité de mes assertions? Regardez!
Et il montrait à son doigt la bague en cornaline qu'il avail recouvrée d'une manière si incompréhensible.
Cette preuve était décisive , et Ravaud se remit à se gratter le front afin de faciliter le travail de sa pensée.
— Cette persécution impitoyable . dit-il enfin , ne peut évidemment avoir d'autre cause que la rancune de votre parent pour vos anciens torts envers lui , et. selon toute probabilité , la dame voilée qu'il a ramenée de France est l'instrument de sa lâche vengeance. Certainement la femme en question se trouve encore au Val-Perdu, quoique les domestiques se soient montrés d'une diecré*
18v2 LE VAL-PERDU.
tion incroyable à cet égard. C'est sans doute quelque aventurière à laquelle le comte de Rancey aura trouvé une grande ressemblance avec votre Galatée , et qu'il aura dressée pour servir ses projets. On a vu des exemples de ces ressemblances singulières exploitées par des intrigants... Vous êtes bien jeune, colonel , pour avoir entendu parler de la fameuse affaire du collier de l'ex-reine Marie- Antoinette ; mais il est notoire qu'une actrice, du nom d'Oliva, parvint à se faire passer pour la reine dans les jardins mêmes deTrianon, et qu'elle dupa ainsi ce pauvre benêt de cardinal de Rohan...
Armand secoua la tête avec incrédulité.
— Eh! que diable! s'écria Ravaud impatienté, qnand on ne trouve pas d'explications raisonnables, il faut bien en chercher de romanesques... Enfin, mon ami, j'avoue que je suis à bout de suppositions; mais si j'étais à voire place, j'emploierais un moyen énergique pour en finir sans retard.
CIUPITRE VI. 183
— Quel est ce moyen, Ravaud? De grâce, conseillez-moi, car je suis incapable de penser et d'agir par moi-même.
— Demain malin je prendrais un des pistolets qui sont là, et j'irais trouver le comte de Rancey... Je lui poserais l'instrument sur le front, et je lui annoncerais poliment l'intention de lui brûler la cervelle s'il ne m'apprenait à l'instant la cause de ses indignes momeries. Je parie cent contre un que le vieux se le tiendrait pour dit , et vous donnerait le mot de l'énigme sans rechigner davantage.
Armand s'agita convulsivement.
— Menacer un vieillard, mon parent, mon tuteur! balbutia-t-il, ce serait lâche... Si pourtant , comme la pensée m'en est venue déjà, continua-t-il avec égarement, un pouvoir occulte, indéfinissable, dont l'existence confond la raison humaine, s'était réellement manifesté à moi pour me rappeler mon devoir? J'ai douté toute ma vie... mais que
sais-je? Quand l'intelligence est vaincue, il est bien permis de penser...
— Ah! si nous retombons dans la "sorcellerie, interrompit Ravaud avec humeur, je retire mon épingle du jeu, et il nous vaudrait mieux dormir.
Armand lui adressa un sourire triste, et lui serra la main.
— Excusez-moi, mon vieux camarade, lui dit-il; je dois vous faire pitié, je le sens; mais vous ignorez combien un amour profond change notre nature et peut aisément fausser nos facultés... Enfin, nous causerons plus à loisir de tout ceci demain matin. Vous paraissez accablé de sommeil, et moi-même je me sens fort abattu... Adieu donc: demain, au jour, nous serons mieux en état de reconnaître la vérité.
Le capitaine ne put que balbutier de faibles objections contre cette proposition. En dépit de lui même, ses paupière* étaient apj -anties, et ses sens engourdis. Il se résigna