CHAPITRE Vf
— Vivante ! dis-tu? répliqua le colonel en se jetant dans ses bras et en fondant en larmes; Galatée vivante!... Mes jeux m'auraient-ils trompé? Un miracle se serait-il accompli ?
— Miracle ou autre chose, c'est maintenant la seule explication raisonnable que je puisse trouver à tout ce qui vous arrive... Mais ne nous hâtons pas de nous réjouir; le but des manœuvres du eomte commence à m'apparaitre assez clairement... Défionsnous des pièges, Armand ; on veut peut-être encore nous tromper!
Le pré des Anémones,
Les deux amis, tout à fait réconciliés, étaient enfermés dans leur chambre et causaient avec chaleur quand on gratta doucement à la porte. Ravaud alla ouvrir, et le petit Charles, dans sa plus pimpante toilette, les cheveux fraîchement bouclés, entra en sautillant. Il courut au colonel et lui baisa la main.
— Mon bon ami , lui dit-il avec sa gentil-
lesse naïve, voulez-vous me permettre de vous conduire au pré des Anémones?... Il est temps.
— Quoi ! mon petit homme, demanda Ravaud étonné, est-ce vous qui devez nous servir de chef de file? Vous êtes encore bien jeune pour marcher devant des officiers de 1 empereur.
— Allons donc, capitaine, reprit l'enfant en se redressant d'un air martial, ne m'a-t-on pas dit qu'il y avait dans l'armée de l'empereur des tambours qui n'étaient pas plus grands que moi?
— Bravo 1 bien répondu , s'écria Ravaud émerveillé ; sur ma parole, ce petit drôle est un prodige pour son àgel
Et prenant l'enfant dans ses bras, il lui râpa les» joues avec sa rude moustache. Le colonel souriait.
— Pourquoi ne le suivrions-nous pas?
dit-il ; un pareil messager ne peut annoncer que joie et succès... Partons.
CHAPltRE VII. 20o
On descendit dans la cour. Aucune personne de la famille de Rancey ne se présenta ; le jardin et les alentours de la maison étaient déserts. L'enfant se dirigea résolument vers l'avenue de tilleuls, et les deux militaires le suivirent en silence.
Le temps était beau ; néanmoins des nuages blancs passaient par intervalles sur le soleil, et formaient dans le Val-Perdu mille accidents de lumière. Armand, dévoré d'impatience, cherchait à percer du regard les massifs d'arbres qui s'élevaient à droite et à gauche ; mais cette partie de la vallée paraissait solitaire et abandonnée comme le reste.
En désespoir de cause, il se retourna vers le petit Charles qui marchait gaiement à son côté.
— Eh bien! mon garçon, lui demanda-t-il d'un ton caressant, ne pouvez-vous me dire ce que nous allons voir là-bas, au pré des Anémones?
— Quoi ! vous ne le savez pas , mon bon
ami? dit l'enfant en levant sur lui ses yeux aussi bleus que l'azur du ciel ; il y a une grande, grande fête...
— Et qui assistera à cette fête, mon cher enfant? demanda Ravaud devinant l'intention du colonel.
— D'abord, il y aura M. de Rancey, puis mon oncle le vicomte , puis ma tante la vicomtesse, et puis ma petite maman...
— Votre tante la vicomtesse, interrompit Armand avec précipitation ; que dites-vous donc, étourdi? Est-ce que Estelle, c'est-àdire la vicomtesse de Rancey n'est pas votre mère?
Charles sourit d'un air fin.
— Comme vous êtes enfant, mon bon ami, dit-il; vous savez bien que ma tante la vicomtesse est ma tante.
— Mais alors , quelle est votre mère, à vous; où demeure-t-elle?
— Elle demeurait en France, là-bas, bien loin, bien loin ; mais elle est revenue depuis