CHAPITRE VII. 2li
les gens de service avaient été occupés depuis le matin. Mais ce qui attirait d'abord l'attention, c'était une grande tente de soie pourpre qui s'élevait sur le bord du lac, précisément au-dessus du petit monument commémoratif. La roche elle-même avait disparu .sous de riches tentures garnies de dentelles, et formait un somptueux autel que dominait la croix. Un calice précieux el d'autres vases sacrés décoraient cet autel ; des cierges brûlaient dans de magnifiques candélabres d'argent; et quand le vent soulevait par intervalles les voiles du fond, on apercevait le ciel lumineux et les eaux miroitantes de l'étang. A l'entrée de la tente on avait étalé un tapis des Gobelins et deux coussins de velours à crépinesd'or. L'un de ces coussins était inoccupé; sur l'autre était agenouillée une femme de mise élégante, mais soigneusement enveloppée d'une gaze épaisse qui la cachait tout entière. Debout, à son côté, se tenait un vieux prêtre catholique, revêtu de ses or-
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nemenls sacerdotaux ; il semblait attendre quelqu'un pour commencer une pieuse cérémonie. Le comte de Rancey, en habit à la française, décoré du cordon bleu qu'il avait reçu autrefois des mains de Louis XV; le vicomte et la vicomtesse, en brillants costumes de salon, occupaient des fauteuils derrière la dame voilée. Enfin M. Guillaume, son frère Victorien et un personnage grave qui semblait être un homme de loi, formaient, à quelques pas, un petit groupe immobile et respectueux.
Ce tableau, où la nature et l'art confondaient leur luxe et leur magnificence ; ces riches étoffes et cette verdure émaillée de fleurs, ces bougies parfumées et ce ciel éblouissant, ces voiles de pourpre, ces ornements d'or, en regard de cette fraîche prairie, de ces eaux tranquilles, de ces lointains pittoresques, étaient bien capables de frapper vivement l'imagination, et l'attitude solennelle des personnages qui environnaient la
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tente ajoutait encore à cette impression. M&W les regards d'Armand s'étaient portés exclusivement sur la femme agenouillée au pied de l'autel, et son cœur avait bondi d;m poitrine.
— C'est elle! s'éeria-t-il . ce ne peut être qu'elle...
— C'est petite maman, s'écria l'enfant en .Réchappant des bras de Ravaud.
Et il se mit à courir vers lé monument. Verneuil allait l'imiter ; le capitaine le retint :
— Je ne devine pas à quoi tend cet appareil, dit-il tout bas; mais, de par le diable! Armand, ne vous pressez pas trop de faire ce qu'on exigera de vous...
En ce moment, le comte s'avançait \eieux. Il devina les soupçons que Ravaud cherchait à inspirer an colonel . et il lui adressa un sourire dédaigneux.
— Je vois, dit-il . que M. Ravaud conservera jusqu'à la tin ses injustes défiances...
Heureusement, je l'espère, il n'est pas par-
venu encore à les faire partager à son ami. i — Non , non , mon cher parent , répliqua Armand avec agitation ; mais, de grâce, que signifient ces étranges apprêts? Quelle est cette femme que je vois là-bas prosternée à cet endroit fatal?...
— Armand, il s'agit d'une expiation au lieu même où deux personnes ont commis de grandes fautes... L'une des coupables est prête; son complice voudra-t-il se joindre à elle?
— Au nom du ciel ! monsieur, cessez de me parler par énigmes... Cette femme, quelle est-elle ?
— On ne songe pas à vous cacher ce secret plus longtemps... C'est une pauvre créature, autrefois innocente et pure, dont vous avez flétri l'existence, dont vous avez abusé la jeunesse candide. Réduite au désespoir, elle osa attenter à ses jours, mais elle fut sauvée miraculeusement des eaux par mon fils, qui l'avait suivie de loin...