‹ Le val-perdu [microforme]Chapitre 3 sur 8 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

À Beauchâtel on menait grande vie: afin de se créer des relations utiles dans le pays, Anatole Corseul multipliait les dîners planturoux, les déjeuners gais et <a réputation de prodigue hospitalité ni gagnait bon nombre de parti-

Sans parmi la jeunesse avide de Prenant un peu sans regarder distribue, Des dons faits adroi du Val-Perdu, une distribution des pauvres gens lui méritèrent de charité. Beauchâtel, meublé miers tapissiers de Paris, Bance raffinée, Les jeunes gens dus aabitations voisines, manoirs, gentilhommicres ou simples maisons de campagne, s'émerveillaient des recherches d'un luxe dont ils n'avaient pas l'idée. Quand ils rentraient chez eux, tout leur semblait mesquin et triste; Le de goût leur prenait des vieux meubles, des fauteuils fanés, des pa- Piers peints Couvrant les murs. Dans leurs conversations ils ramenaient sans fin le nom le ce Parisien brillant, à la fois spirituel et généreux, dont les causèries les transportaiont au milieu d'un monde nouveau. L'existence de petits hobereaux qu'ils menaient leur paraissait indigne de leur jeunesse et de leurs aspirations. Les mères et les Sœurs entendaient revenir comme un rèfrain dangereux ce mot éternel: Paris! Paris! Plus d'un fils demanda à son père de lui permettre l'hiver suivant, d'y aller lui aussi; les uns donnèrent Pour prétexte des études de droit ou de médecine à faire; les autres une irrésistible passion artistique, L'influence de Corseul fut telle que trois jeunes gens, jusque-là respectueux et Soumis, réclamôrent des comptes à leurs mères. et exigèrent qu'on les mît en Possession de l'héritage paternel. En même temps Anatole professait gi hautement son admiration pour Mile Vauvilliors. que nul no dou tait dans Je Pays qu'il Jui fit une Cour assidue devant, se terminer par

avec dlis-

Plaisirs et: les quelle main les

ment à l'église de vitements à

une réputation Par un des preétait un miracle d'éjé-

un mariage. Angtole recevait

crétion des félicitations qu'il possédait la chance de Mlle Vauvilliers. L'affaire de la mine du mont Canigou, habilement grossie, les dépenses d’Anatole, tout convenait à établir sa situation sur des bases solides. Les Trois Maigres qui d’abord avaient en secret espéré captiver le Parisien renoncèrent à leurs espérances. Les proportions de l'intimité croissante d’Anatole avec le Maître de la fonderie devinrent telles que Mme de Verfeuil s'inquiéta, et pressa Adémar de présenter officiellement sa requôte. Celui-ci hésitait, reculait; la sympathie mysvérieuse qu’il ressentait pour Marielle arrttait la parole sur ses lèvres, à l’heure où il était sur le point de demander la main de Ualixte. Celle-ci devina ce qui se passait entre le fils et la mère ; -rêvant le bonheur de Marielle,) prise de pitié pour la ruine de cette maison, mais blâmant hautement le faux orgueil qui empèchait Adémar de s’affranchir de cette gêne, elle résolut de contribuer à l'union de deux êtres faits l’un pour l’autre, mais séparés par un orgueilleux malentendu.

Un soir, après dîner, ellè accepta le bras de M de Verfeuil, et quand ils se furent éloignés de la foule:

—Voulez-vous me parier avec une fraternelle franchise? lui demanda-t-elle.

— Oui, mademoiselle, car vous êtes digne de toute confiance.

—Je n’ignore point les vœux de votre mère, mais en fille sage que ie suis, et considérant, le mariage comme l’indissoluble contratiqui lie deux existences jusqu’à la mort, j'ai résolu de n’épouser qu’un homme que j'aimerai. Suivez mon exemple, écoutez la voix de votre cœur.

Ne m’opposez pas.la minime situation de votre

fortune, ce serait l'obicction d'un homme faible de cœur. Abandonnez à votre mère le revenu qui vous reste, acceptez d'aller pendant deux ans représenter la maison de mpn pire en Amérique,‘ quand vous reviendrez votre situation sera faite au Val-Perdu, et l'espérance aura prolong la vie de Marielle. Je me ferai son amie, ie lui parlerai de vous, Je l'emmènerai avec moi en Italie, et vous la retrouverez heureuse et ressuscitée,

— Mais ma mère! ma mère!

—Votre mère abaisserait. votre caractère en vous obligeant à contracter un autre mariage. À certains mots de mon père, j'ai deviné qu'elle avait fait une démarche près de lui, et sans doute il attend Pour m'en parler une neure propice... J'ai voulu devancer cette confidence, Dans quinze jours un homme investi d'une confiance absolue doit aller à Philadelphie, si vous le voulez vous serez ce mandataire, N'est-il pas plus noble de refaire sa fortune grâce à l’industrie, que de la devoir à la dot d'une femme. Je Vous porte autant d'intérét que de sympathie, et je suis certaine que même dans les conditions où il se fut conclu, notre mariage n'eut pas été pour moi un malheur, Mais l'estime ne suffit pas: Ja tendresse est nécessaire, vous chérissez Marielle en secret, fiancez-vous à elle avant de partir.

Calixte regarda bien en face Adémar qui lui répondit d'une voix ferme:

—Vous avez raison, et je suivrai votre conseil. Pendant mon absence cfforcez-vous de Soutenir l'énergie de MIle Aubenas.

Le soir même Calixte, avec cette franchise qui était une de ses forces, dit à son père:

—Je me suis expliquée avec M. de Verfeuil ;

nous ne sommes pas faits l'un pour l’autre:

l'inaction lui pèse, il te représentera en Amérique quand tu le désireras.

Le regard de M. Vauvillicrs alla de l'un à l'autre des jeunes gens. Il les vit calmes et satisfaits, et se contenta de répliquer:

—Je préparerai demain les actes dont vous aurez besoin, monsieur de Verfeuil, et Lourdois vous remettra quinze mille francs ppur vos Premières dépenses.

Huit jours plus tard Adémar quittait sa mère et partait pour Philadelphie. Cette nouvelle ne Surprit pas Jacques Chazelles, mais elle Jui mit au cœur une joie ‘dont la violence l'effraya.

Possédait-il donc assez d'influence sur cette jeune fille pour qu'elle réglât sa vie d'après ses conseils. Tantôt il s'exavérait l'importance du départ de M. de Verfeuil, tantG. il essayait de l'amoindrir, Une seule chose demeurait visible dans sa conduite, la volonté de s'éloigner. de Calixte autant que le lui permettaient et les obligations de son emploi et l'affection crois- Sante que lui témoignait M. Vauvilliers.

Quatre mois à peine s'étaient écoulés depuis l'entrée de Jacaues à a fonderie, et déjà tout marchait d'après les soins @& les ordres du jeune ingénieur. Quand on consultait le Maître, comme on appelait M. Vauvilliers, celni-ci ré- Pondait le plus souvent: ‘“Adresæz-vous à M.

Chagelles’”’. On en prit l'habitude et Jacques devint rapidement le véritable directeur du Val- Perdu. 11 ne se passait plus guère de jours sans que le Maître allât chez Mme Chazelles, L’esprit aimable de la veuve, sa droite raison, les

délicatesses de son cœur le charmaient, chaque jour davantage, 1] eut souhaité maintenant, que Jacques et sa mère eussent leur couvert à

sa table, mais Jacques ce que la veuve eut accepté par amitié pour Calixte. Un matin nieur, prit dans «

VOS appointements

CS; Vous en avez

dépensé mille avant l'arrivée de Mme votre mere. [Il est temps que je mette mes écritures en ordre.

— Etes-vous certain du échiffre? demanda Jacques; la somme me semble supérieure aux serv! ces que je rends ici.

—Supérieure! Non pas. On ne jure que par Vous, et si cela continue on croira que M, Vauvilliers se ménage un associé. de

Jacques signa et sortit rapidement. Une joie soudaine lui envahit Je cœur. Si cela était vrai Pourtant, si le maître de la fonderie du Val- Perdu pensait à lui créer une position importante... Il s’arrôtait, n'osant Poursuivre, s’effrayant de l'audace en son espérance, Certain que Sa présence n’était pas indispensable, avide d’air et de liberté, afin d'essayer de voir clair dans son jeune cœur il prit sans en avoir conscience le chemin de la carrière abandonnée. Au

moment où il débouchait du bois de noyers, sa surprise fut grande d’apercevoir Broussailles assis au pied du grand nover. Ses moutons broutaient l'herbe autour de l’abîme, et les chiens rassurés par la docilité du troupeau demeuraient allongés sur le sol, le museau entre les Pattes, suivant d’un œil demi-clos les mouvements des bêtes. Broussailles, les,deux mains aPpuyées sur la crosse de son bâton, couvert de sa vieille limousine rayée regardait au loin. Son vaste chapeau de paille ne couvrait plus son

front, et Jacques demeura un instant immobile à considérer le vieillard. Son visage tranisseit une certaine noblesse, son attitude n'avait plus rien de la timidité servile qu'elle trahissait d'habitude. Sa taille haute et croite gardait une sorte d'élégance virile. Enfin, bien que ses cheveux fussent blanchis aux tempes, le berger ne semblait pas à cette heure avoir plus de cinquante ans. Un de ses chiens trahit la présence d'un étranger en se dressant sur ses pattes, et en aboyant avec force.

Le père Broussailles tressaillit' en reconnaissant l'ingénieur, .et fit un mouvement pour reprendre son chapeau. Jacques s’assit sur une souche, prit un crayon et commença l’esquisse de ce qu'il avait sous les veux. C'était en réalité un tableau complet. Les roches à veines rouges, semées de distance en distance de touffes d’arbustes, de bruyères roses s'étendant en tapis épais, enfin ce berger bizarre, avec ses chiens énormes composeraient une scène qui n’était pas sans grandeur.

Broussailles paraissait suivre avec intérêt le travail du jeune homme.

Celui-ci dessinait depuis une heure, il referma son album de poche, et le berger s'approdhant lui dit d’une voix saccadée:

—Nous autres nous lisons dans les étoiles et nous connaissons la vertu des plantes. Ayez confiance... Je vous souhaite du bien. Où vous êtes assis vient souvent la fille du Maître. Et quand elle se penche sur le trou noir, c’est pour chercher ia place où elle était prête à périr quand vous l’avez saurée.

—Comment sais-tu cela? demanda Jacques.

—Les bergers sont devins... Elle est bonne et

belle, vous l'aimez, elle sera votre femme, et votre sort à tous deux se décidéra ici.

—Si tu disais vrai, berger.

—Je ne mens jamais.

—-Je suis pauvre!

—Un malheur t'a ruiné, Vauvilliers le répare-

ca... N'aie crainte, le père Brousvailles te pro-

tège. J'ai trouvé pour la demoiselle du trifle à

cinq fedilies, et pour toi des cailloux rouges.

prends-les ils te porteront bonheur.

Jacques, quoi qu'il n'eut point la faiblesse d'être superstitieux accepta les pierres bizarres que le berger lui tendait. Comment cet homme connaissait-il son secre? Fallait-il donc croire à la double vue de certains êtres accoutumés à la contemplation du ciel, et vivant en commun avec des créatures infimes? Pourquoi lui conseillait-il l'espérance ?

La rencontre de Broussailles lui parut un présage heureux; il lui sembla que la Providence venait; de lui répondre et qu'il ne commettrait point une folie en s’abandonnant aux réves de sou cœur.

Comme il rentrait, Firmin Bercy lui apprit que le secrétaire'de M. Vauvilliers le cherchait.

Jacques se rendit au cabinet du maître de la fonderie.

Celui-ci était en conférence avec Anatole Corseul.

Le fringant Parisien, cachant depuis de longs mois sous les dehors voulus d’une frivolité luxueuse d’énormes besoins d'argent,- pressé, de tous côtés par ses créanciers, et voyant approcher le terme où il se verrait obligé de renoncer à l'affaire du Canigou, faute d’un commanditaire, avait résolu de brûler ses vaisseaux. Très-

engagé dans une affaire de crédit dont l’écrou-

EN

lement pouvait amener à la fois le déshonneur et une ruine complète, il devait pour échapper aux conséquences auxquelles l'exposait son titre d'administrateur se démettre de cette situation et vèrser une somme importante, Græn ce moment sa considération mondaine, et sa sécurité commerciale, dépendant pour lui du traité à signer avec Vauvilliers, il devait avant trois jours se rendre à Paris et y porter cent mille francs, sous peine de voir son crédit crouler dans un désastre. Jacques connaissait d à i:

valeur de la mine, mais mis en défiance par les demi-mots de Firmin, il était résolu à s’opposer de tout son pouvoir à !« conclusion de l’affaire, afin d'être édifie sur ;. valeur morale de l’homme, avant de mettre une, signature à côté de la sienne.

—Je vous attendais, dit M. Vauvilliers, M.

Corseul, obligé de partir, me demande une décision. Avez-vous étudié la question sous toutes ses faces ? |

—J’ai pu apprécier le rendement de la mine, et l'affaire serait excellente d'y jeter deux millions. Les deux premières Compagnies se sont ruinées pour avoir commencé les travaux avec cinq .cent mille francs. Mais si de ce côté je me sens rassuré, je le suis beaucoup moins quant aux détails, et je vous demande, monsieur, une semaine pour achever mon travail.

—Mais voilà quatre mois que vous avez les pièces en mains, eb vous faites des expériences! dit Anatole.

—Qu'’est-ce que cela prouve? Ma prudence quand il s’agit des intérêts qui me sont confiés.

—Cette mine est maintenant sans valerr puisqu’elle ne me rapporte rien. Je ne c<mande

qu'une part assez faible dans les bénéfices et quatre cent mille francs comptant.

—Peut-ître abaïisserez-vous un peu votre chiffre? dit froidement Chazelles.

—Non, monsieur, et je ne cèderai la mine à ce prix qu'à la condition de signer, aujourd’hui même.

—Et moi, monsieur, j'userai de toute mon influence sur M. Vauvilliers pour le prier de m'accorder huit jours.

Le maître de l'usine regarda Jacques avec attention et fut frappé de l'expression calme mais résolue de son visage. Il éprouvait tant de confiance dans la raison précoce du jeune homme qu'il se demanda s'il ne devait pas se fier entièrement à lui pour la conclusion de cette affaire. Après un moment de réflexion, il dit donc à M. Corseul:

— Vous partez pour Paris dans deux jours, et vous y testerez bien trois jours encore. A votre retour vous aurez ma décision, quelle qu’elle sois!

Anatole ne put réprimer un mouvement de colère.

Jacques se leva, ne voulant point paraître insister davantage, et peser sur la décision du maître de la fonderie,

Ën quittant M. Vauvillicrs. Jacques traversa le jardin. Calixte s'v promenait cucillant des roses,

—Monsieur Chazelles, dit-elle, vous me donnez aujourd'hui ma première lecon de dessin?

Je suis à vos ordres, mademoiselle.

—Tenez, dit-ellè en lui tendant un bouton de rose d’une teinte soufre charmante, je paie d’avance les cachets.

Jacques prit la fleur et regarda Calixte qui détourna la tête.

—Mademoiselle, balbutia-t-il.

Mais elle s'enfuyait déjà, car elle venait d’apercevoir Anatole sortant à son tour du cabinet de M. Vauvilliers.

Celui-ci n'avait rien perdu de cette seine. Il avait vu le geste de Calixte et Jacques tenait encore à la main la rose qu'elle lui avait donnée.

Un sourire d'une méchanceté cruelle passa sur ses lèvres minces, et il s’avança rapidement, du côté de l'ingénieur.

—Je suis bien aise dk vous rencontrer, monsieur, lui dit-il, afin d'apprendre de quelle fa- Çon je dois interpréter votre attitude à mon égard. Depuis que j'ai l'honneur de venir chez M. Vauvilliers, je vous trouve sur ma route, contrecarrant mes projétk, vous opposant à mes désirs, usant de votre influence et de votre savoir pour empêcher la réalisation d’une affaire à laquelle j’attache une haute importance.

Jacques arrêta son regard clair sur la figure pâle de M. Corseul.

—Permettez-moi de vous répondre que je ne dois compte à personne de mes actes. Investi de la confiance de M. Vauvillikrs, je m’efforce de la mériter. 11 n'existe aucun danger à montrer une excessive prudence. On s'expose souvent en agissant sans réfléchir. “

— Voudriez-vous dire que l'affaire du Canigou peut présenter des chances mauvaises?

— Encore une fois, monsieur, je ne prétends rien, cb n'ai surtout rien à déméjer avec vous. Je ne suis point le futur acquéreur de cette mine. Chargé d’en analyser les produits je l’ai

fait suivant ma conscience, et ce résultat vous a été favorable,

—Soit! Mais M. Vauvilliers allait signer un acte d'association.

— 11 peut se contenter d'un acte de vente.

—M'apprendrez-vous la raison de la distinction que vous établissez?

—En dehors du cabinet de M. Vauvilliers ou du mien, je n'ai l'habitude de traiter aucune affaire, répliqua Jacques froidement.

Il salua d'une façon hautaine, et il allait s'éloigner quand la main d'Anatole se posa sur son bras.

—Vous vous trompez, répliqua Corseul d’une voix incisive. Il existe différentes façons de traiter les affaires, voilà tout. Je le fais moi hardiment dans le salon ou dans le bureau du père... Vous agissez. vous, d’une façon clandestine et honteuse.. Je demandais quatre eent mille francs, au père, vous mendiez des roses à sa fille. Belle spéculation! Calixte possède huit cent mille francs de dot et vous êtes pauvre! Plus que pauvre, puisque jusqu’à ce jour votre mère a vécu de bienfaits mystérieux et d’aumônes déguisées…

—Misérable! s’écria Jacques en s’avançant vers Anatole le geste menaçant.

—Si vous vous jugez offensé, je suis à vos ordres, ajouta le Parisien:

Jacques secoua la tite.

—On n’est offensé que par ses égaux, dit-il, et, vous n'êtes pas mon égal. Je représente le travail, vous êtes la paresse vicieuse, j’ai le droit de marcher le front levé, et Dieu sait dans quelle fange vous roulerez. Je ne pense donc point à moi, mais je vous défends, entendez-vous, de lever les yeux sur Mile Vauvilliers. Celle-là est

une de ces femmes qu'on n'attaque jamais im-

Punément devant, un homme de cœur.

— Vous avoue-t-elle déjà pour son champion?

demanda Corseul de plus en plus ironique, M.

Vauvilliers vous garderait-il Ja confiance dont, VOUS vous targuez s'il savait que vous essayez d'attirer à vous la tendresse ingénue de sa fille. Je l'ai, moi, officiellement, demandée en mariage'à son père. Il ne m'a iusqu'à ce jour ni accepté ni refusé, mais je ne me cache point, Pour faire à Mlle Calixte une cour respectueuse, comme vous le faites Pour recevoir ses roses. Vous jouez votre jeu! Les jeunes gene pauvres ne sont-ils pas tous destinés à jouer cette éternelle comédie de la Passion cachée. Vous me semblez plus adroit que beaucoup d'autres, voilà tout!

Jacques baissa la tête atteint en plein cœur, et ce fut Anatole qui s'éloigna le front haut en Sifflotant un air de chasse,

— Allons, Murmura-t-il, le Coup a porté!

Jacques ne bougeait pas. D'un mouvement,

se offerte par Ca-

Corseul éclairaïent, brutalement le mystère

—C’est. vrai, disait-i] vrai! je l’aime! Mais ce qui est un mensonge, c’est que j'aie jamais songé qu’elle était, riche. Je l’ai trouvée belle, puis Mes chagrifns

a vie pour - Mais si elle Si cette jeune ima”ination se laissait prendre à un charme romanesque... je semblerais avoir Pourtant, savais-je

Alors. Eh bien! oui, alors oué un rôle odieux. Et,

soh nom seulement quand je l'arrachais à l'abime... Lui ai-je jamais reparlé du jour où je l'enlevai demi-morte au risque de rouler aveo elle dans l’eau morte de la carrière... MN n! non! ma conscience est pure, si mon cœur csv faible. Je ne me reproche rien, et cependant... Cependant ma place n'est plus ici. Je trahirais malgré moi mon secret, peut-être à son tour... Doisje troubler la paix de cette maison? Je quitterai le Val-Perdu. Je rotournerai à Paris... Je me dirai que le bonheur n'est pas fait pour moi... Ah! maudit sois le misérable qui me fit pauvre! Si j'étais riche je pourrais dire à M. Vauvilliers: J'aime votre fille, donnez-la moi pour femme!

Jacques frissonna de la tâte aux pieds, aspira l’aër fortement comme pour se donner des fprces, puis il se dirigea du côté du pavillon,

Sa mère l’attendait.

—Tu @s en retard, J acques.

—C’est vrai, je te demainde pardon; je n’ai pas faim... déjeune sans moi.

Mme Chazelles s’approcha de son fils.

—Comme tu es pâle, souffres-tu !

Alors le cœur de Jacques éclata. 11 se jeta dans les bras de sa mère; il lui dit tout: son amour naïf, son respect pour Calixte. Il répéta qu’il avait mis en elle toutes ses espérances de joie, et que les paroles de M. Corseul lui faisant comprendre sa folie, dans la crainte de Compronttre la jeune fille et de passer pour un chercheur de dot, il ne voyait d'autre moyen de salut qu’un prompt départ.

—Mais si elle t’aimait, elle aussi ?

—Ne me le dis past Je le redouterais aujourd’hu'. Nous partirons. Que tout soit prêt dans trois jours. Pardonne-moi de bouieverser

ainsi ta vie. Nous agirions mal en demenrant au Val-Perdu.

—Que ta volonté soit faite, mon enfant!

—Tu es une sainte, une généreuse mère! Je t'aime, je te bénis. Nous nous suffisons l’un et l’autre, et nous oublierons le rive que j'ai fait... 1] me reste quelques billets de mille francs qui suffiront pour attendre que j'aie trouvé un autre emploi.

—Comment annonCeras-tu cette nouvelle à M.

Vauvilliers ?

—Je vais lui écrire.

—Fais vite alors, les sacrifices douloureux

oivent s’accomplir d'un seul coup,

Jacques prit une foville de Papier et commen- £a une lettre qu’il avait, d'abord résolu de faire

rève; mais il: s'était attaché trop sincèrement à M. Vauvilliere Pour ne point trahir les généreux sentiments de son âme. La plume courait sur le Papier; il ne voulut, Point relire ce qu’il avait écrit, mit les Quatre pages dans une enveloppe et chargea la vieille Coudrette de Porter la lettre chez M. Vauvilliers.

Celui-ci se trouvait dans le salon avec sa fille, Anatole Corseul faisait une dernière visite avant de quitter le Val-Perdu.

—Je serai de retour dans trois jours, je l’espère, dit-il à M. Vauvilliers, et cette fois j'aurai votre décision.

—Je crois qu’elle sera favorable à vos désirs

Le valet de chambre parut apportant une lettre sur un plateau.

—Vous permettez ? demanda Vauvilliers.

I décacheta la lettre et ne put retenir un cri e Surprise,

—Qu’'avez-vous done, mon père? demanda Calixte.

Ce UT OUR

—Chazelles nous quitte.

—Bah! dit Anatole, comme cela, brusquement?

—Je n’y comprends rien!! Oh! s'il croit que je vais lo laisser faire! 'ant de science et de loyauté ne se rencontrent pas souvent. Tout, s'expliquera, S'il veut une augmentation...

—Mon père Pouvez-vous lui supposer un actif semblable?

—Mais alors quelle folie!

Anatole se leva, prit congé et dit sur le seuil:

—Si vous le souhaitez, je puis vous ramener un autre ingéniour.

—Oh! je ne perds pas encore l'espoir de faire changer M. Chazelles de résolution, Si j'ai besoin de vous, je vous écrirai.

Lorsque le père et la fille se trouvèrent seuls,

Vauvilliers demanda à Calixte:

—Ÿ comprends-tu quelque chose?

Elle était pâle comme im lis et. œæ fut d'une voix très faible qu’elle répondit:

—Rien! mon père, je n’y comprends rien!

M. Vauvilliers sortit et Calixte fondit en larmes.

VIIT

Contrats, act s de société, baux, commandites,

premier clerc. Ceux-ci s'accaparaient les grandes affaires, confiant celles de second ordre à Justin laucheux, que son habileté en droit rendait apte à débrouiller et à prévoir bien des choses.

Il existait dans la vie de Justin Faucheux des côtés obscurs. On savait vaguement que la destitution d’un emploi dans la magistrature le jeta sur le pavé sans ressources et à demi déshonoré! Cette situation lui fermant l'entrée des carrières louables, il s’estima trop heureux d'entrer dans une étude d enotaire, en qualité de second clerc, et très vite il s'y ménagea une situation à part. Son habileté de jurisconsulte, son grade de docteur, ct cette finesse qui faisait le fond de son caractère le rendirent indispensable. Ostensiblement il gagnaïit six mille francs, mais les méchantes langues affirmaient, qu’il triplait cette somme en rendant aux client de la maison de mystérieux services. Sous prétexte d’ajouter à ses émoluments par des travaux supplémentaires, Justin Faucheux restait souvent fort tard dans l'étude, Alors, après avoir préparé des actes, élucidé des affaires, écrit des consultations, il ouvrait les cartons, fouillait dans les dossiers et préparait les éléments de fondation d’une de ces maisons qu’on appelle ‘cabinets d'affaires.” 1] savait qu’en raison de sa position morale, il ne deviendrait, jamais officier public, mais il s’en consolait par l'espoir de réaliser une fortune non point en suivant la voie roite, mais en prenant des chemins de traverse, Silencieux à l'égard des autres clercs, obséquieux avec le maître, recherché de la clientèle, soigné dans sa tenue et presque élégant, Justin inspirait une sorte de: crainte AUX nouveaux venus, et de respect à bon nom-

bre de gens. Maître Froideveau ne pouvant s'occuper de prêts d'argent et d'emprunts, de trafics d'affaires, et de certaines liquidations, Justin aCCaparaïit ce genre de négociations et s'en tirait Souvent à la satisfaction des deux Parties. A celui qui demandait de l'argent il trouvait un prêter; à quiconque cherchait, un placement, avantageux il] pProcurait des fonds, et prenait un double Courtage. De jour en jour il augmentait, un capital qu'il commençait à faire valoir sous les noms divers de prêteurs fictifs. Les fils dû famille commençaient à apprendre le nom de Faucheux, et, le trouvant Moins exigeant que la plupart des autres usuriers, ils Je Protégeaient à l'envi. Maître Froideveaux ignorait, ces Manœuvres, Justin ne traitait rien à l'étude où trop d'yeux étaient, ouverts, où trop d'oreilles ve trouvainnt tendues. TI] <e contentaÿt d'y recevoir et d'y Hindiquer ses rendez-vous. L'étude fermée, alors commençait l'existence véritable de Justin. Il trafiquait, Prêtait, recevait, des renseignements Par l’entremise d'agences borgnes: puis après s'être occupé durant deux heures de ses affaires Personnelles, il dînait. dans un cabaret, élégant, et se rendait à un théâtre. Pour son Plaisir ? Non pas. Au théâtre comme partout il faisait! des affaires. Au fover, durant, les entr'actes il écoutait des demandes d'argent, en refusait ou en promettait selon la solvabilité du client. Certes déja riche comme il] l'était, Justin Faucheux aurait pu se dispenser de travailler chez maître Froideveaux. mais aussi il ui fût. devenu impossible de puiser, comme il le faisait, des documents au fond des archives de l’étude, ot, il avait hosoin de ces documents Pour l'avenir. C’est à Faucheux qu'Anatole Corseul devait

l'acquisition de Beauchâtel; c’est à lui qu'il comptait s'adresser afin de se procurer les fonds dont il avait un besoin urgent.

La première visite d'Anatole fut done le clerc de maître Froideveaux. En le reconnaissant ; Justin lui adressa une sorte de signe maçonnique, recommandant à la fois la patience et la discrétion; puis il se hâta de se débarrasser de ses autres clients, et quand il $e trouva libre, il appela Corseul dans un angle de l'étudè.

—Eh bien! lui demanda-t-il, les affaires”?

—Mauvaises. Il me faut deux cent mille francs dans trois jours. -

—Dialle! c’est fort et e’est court.

—Si tu ne me les trouve pas, je suis perdu,

—De quelle façon?

—J'ai commis une sottise en acceptant d'être administrateur de la Société des Chemins de fèr du Congo. Nous croulons, et je tomberais du mauvais côté.

—Pourquoi ne point m'avoir prévenu ?

—Parce que j’espérais trouver œtte somme dans la caisse d’un millionnaire, en échange d'une association pour l'exploitation des mines du mont Canigou. Une superbe entreprise, celle-là..

— Pourquoi ne s’est-elle pas terminée?

—On demande du temps pour se décider, et je te l’ai dit la crise est imminente... la Société, en croulant, conduira ses administrateurs en police correctionnelle, Trouve deux cent mille francs, ct ma fortune est assurée.

— Avec le mont Canirou?

—Non, j'épouserai la fille d’un millionnaire.

—T'aime-t-elle ?

—Pas encore; je crois même qu'elle éprouve une secrète inclination pour un autre.

—C'est dangereux.

—Celui qui s'est laissé prendre aux beaux yeux de cette charmante fille, car elle est aussi jolie que riche, possède l'orvueil des pauvres. Avant de quitter le Val-Perdu. je lui ai lancé un coup de Parthe... 11 quittera la fonderie afin de ne plus.être soupçonné de rechercher l'héritiêre quanc il aime simplement la jeune fille, 1 est des gens qu'on prend par leurs vices, et d'autres par leurs vertus. Un mariauwe avec la belle Calixte est encore lointain ce j'ai besoin d'argent tout de suite.

—Avec un délai de deux jours, nous ne pouvons parler d'hypothèques.

—Elle serait du reste impossible à prendre: le n'ai pavé qu'un à compte de vingt-cinq mille francs sur Beauchâtel, et le vendeur reste créancier privilégié.

— Quelle prime offriras-tu? demanda Justin Faucheux.

—Cinquante mille franes, à la condition que j'aie deux ans pour me libérer.

— C'est impossible, répliqua Justin. Peutêtre aurais-je pu trouver deux cent mille francs, mais à un terme fort court: trois moispar exemple.

Dans trois mois ma situation n'aura peutêtre pas changé.

—Si, d’abord tu ne craindra pas la police correctionnelle, ce qui est déjà quelque chose: ensuite tu auras traité pour les mines. Avec qui comptes-tu t'associer ?

—Le Val-Perdu est la propriété d'un homme de haut mérite et de grande fortune: M. Vauvilliers.

—Le maître de la grande fonderie ?

—Oui; Froideveaux est-il son notaire”?

—Pas absolument, et, cependant nous sommes chargés de Payer une rente à un vieux serviteur de la maison... Attends un peu...

Justin se dirigea vers un cartonnier, ouvrit, un dossier gt y prit une liasse de Papiers.

—Voici, dit-il, une lettre de M. Vauvilliers, nous enjoignant de remettre tous les mois à Bertrand Corseraie, son ancien domestique, la Somme de cent francs. et des poignées de reçus du même Corseraie.…. Nous sommes au ‘0 juillet, il est probable qu'il viendra toucher sa ren-

‘te aujourd’hui. Nous ne traitons pas d'autre

affaire avec le Propriétaire du Val-Perdu… Dix clients m'attendent.…. viens ce soir chez Bignon, ie &’y rejoindrai, et j'espère avoir trouvé un moyen de salut.

Anatole quitta son ami, et se rendit au siège de la Société des chemins de fer du Congo. On Y était dans une grande agitation, Des avis mystérieux parvenus au président l’avertissaient, que plainte ayant été Portée contre les agissements extra-légaux des membres du conseil, une intrusion de la Justice était imminente, C‘hacun des administrateurs la tête perdue en présence d’une menace de cette gravité se demandait comment ;i] sortirait de cette situation, lorsque Corseul fit son entrée dans la salle des délibérations.

— C’est votre faute! s’écrièrent plusieurs Voix, si nous sommes dans un pétrin semblable. Nous vous devons un mauvais exemple. La seule chose qui nous console, c’est que vous partagerez notre part de responsabilité,

Messieurs, répliqua Anatole, je remettrai à la Société deux cent mille francs et je resterai comlètement indemne. Faites-en autant.

no

En faire autant! Cela était plus aisé à dire qu’à exécuter.

—Je connaissais le péril avant vous, reprit Anatole, car je suis venu pour y parer.

Est-ce que d’habiles gens se laissent désar- Sonner pour si peu! Payez et la justice n'aura rien à voir dans vos affaires! Croyez-vous que sans la gravité de la crise j'aurais quitté Beauchâtel pour revenir dans votre étuve parisienne ? lamais de la vie! Nous sommes en face d’un gouffre, jetons-y non Pas nos personnes comme Curtius, mais une Part de notre fortune, Quand le navire est en danger on lance le lest, à la mer.

Corseul possédait ane facilité d'élocution et une audace qui le servirent doublement. En un quart d’heure il calma l’animosité dont il était l’objet, et rendit quelque courage à ses compagnons d’infortune. Le comité des chemins de fer du Congo se sépara et les administrateurs promirent de se mettre en quête, chacun de son côté, de trouver les fonds nécessaires pour être en mesure, au moment où la justice ferait son entrée dans les bureaux.

Mais si Anatole se vantait bien haut. de tenir tête à l’orage, il n’en gardaït pas moins une crainte cuisante au fond du cœur. Réussirait-il à emprunter la somme indispensable? L’auraitil pour un temps suffisant? Il nc pouvait se dissimuler qu’il offrait des garanties nulles comme une foule de gens adroits, il ne possédait qu'une surface de convention, et c'était sur cette conventlion que s'appuyait sa destinée. Assez hardi pour risquer beaucoup de choses, il s’était cependant toujours efforcée de rester en règle avec le code. En ce momert encore, il ne Songeait guère aux actionnaires ruinés par sa faute, il se préoccupait uniquement d'éviter que

les livres fussent saisis, quitta le bureau des chemins de fer du Congo et l'instant où il se rendit chez Bignon, il demeura en proie à uné impatience nerveuse, Enfin sept heures sonnérent, En entrant au restaurant i] aperçut, Justin Faucheux qui l’attendait.

Celui-ci paraissait, rayonnant, —Aurais-tu trouvé des fonds?

—Je sais que J'ai en mains Je notre fortune à tous deux.

—Ah bah!

—Vauvillier —Oui.

—Une fille.

—Ravissante, je te l'ai dit, —Tu l’épouseras.

—Je ne demande Pas mieux, — Et tu me remettras la moitié de la dot.

— Pour la faire valoir ?

—Pour fonder mon cabinet d'affaires.

—Ah! répliqua plus froidement Anatole.

—Trouves-tu cela cher?

—Usuraire, tout, simplement.

—Cela dépend de ta manière de voir.

—Explique-moi la tienne.

—Mlle Calixte possède en mille francs, chiffre que tu m'as fait le pl à l'Etude pour de tenu sur 1]

moyen de faire

S possède des millions?

Propre huit cent

très-respectable… Depuis aisir de me venir trouver mander mes services, j'ai oba fortune du Propriétaire du Val-Perdu des renseignements complets. Tu ne te doutes même Pas combien ta Passion pour Mlle Vauvilliers est une heureuse chance. Elle sera un jour héritière d’une dizaine de millions.

—Je me sens de force à les dépenser,

—Tout, le monde est de cette force-là. Seule-

Entre le moment où il

ment je ne te crois Pas assez habile pour les Savoir conquérir. Ju ne pousses pas la fatuité jusqu'à croire que cette charmante fille, élevée Par un père qui l'adore, dans des Principes en Opposition complète avec les tiens, va subitement tomber amoureuse de toi. Les élégances de Parisien peuvent très bien échouer devant sa simplicité de provinciale. De plus, car tu as témoigné quelque franchise, il te & mbie que Mlle Calixte à distingué un rival. Grâce à ton adresse, tu crois qu'il renoncera à la lutte, c'est possible; mais Je départ de M. Chazelles… C'est bien le nom de l'ingénieur. n'arrachera pas Son souvenir du cœur de Mlle Vauvilliers. Elle Songera d'autant plus à lui qu'en partant il aura fourni une preuve de désintéressement, Le meilleur moyen de.faire connaître un profond attachement dans l'âme de cette jeune fille, scrait justement d'agir comme il le fait. Le politique le plus habile ne trouvera jamais rien de plus que ce simple honniîte homme, et la vertu obtient souvent, des résultats que le vice ne saurait Prévoir.

—Tu me fais un sermon, je crois.

—Je pose mes prémisses, Done {tu ne bplairas point à Mlle Calixte qui est une fille de la nature, comme aurait, dit Jean-Jacques, et tu ne l'obtiendras Point pour femme du moins de son plein gré.

— Veux-tu dire que je la dhvrai à la volonté de son père?

— Encore moins.

—Pour Dieu ! finis-en avec tes énigmes.

—Eh bien! tu ne deviendras lo mar: de Calixte que si tu emploies l’intimidation.

—Je ne comprends pas,

—Elle chérit Passionnémènt son père ?

—Passionnément.

—Pour lui sans doute ell les sacrifices ?

— J'en suis certain.

—Prête à donner sa vi les sacrifices ?

—S'en suis certain,

—Prôte à donner ment son Cœur.

—Elle le briserait.

—Eh bien: nous sacrifierons Calixte à

e serait prête à tous e, elle briserait, à tous

sa vie, elle briserait, certaine-

kon ambition,

—C’est mon plan.

—L'honneur de M. Vauvilliers est, intact, n'est-ce pas?

—On le vénère dans le pays qu’il habite, —Tu mettras sa fille à même d

aître de la fonderie a com-

que je te mettrai À même de le prouver.

—Et c’est cette preuve vendre.

—La moitié de la dot de Mlle Calixte.

—De quelle nature est cette Preuve?

—Convaincante… Vauvilliers a écrit et signé la lettre qui le condamne...

—Cette lettre précisc-t-elle le crime?

—Non; mais elle révèle qu’il en existe un témoin,

—Au fait! au fait !

bons ardents…

—Jo t’ai parlé œ matin de Bertrand Closeraie, ce vicillard qui, chaque mois se présente à l'étude afin d’y toucher une somme de cent

que tu prétends me

Tu me tions sur des char-

LS

francs, dont, le montant se trouve dans la caisse du patron.

—Je me souviens,

—Ce bonhomme est venu avant la fermeture de l'étude. Je l'ai Payé.. En ouvrant son por-tefeuillè pour enfermer son billet de banque, il la laissé tomber une lettre.

—Tu ne la lui as Pas rendue?

—On ne doit jamais rendre une lettre, avant de savoir si elle Peut être utile,

—-Peux-tu me la mpntrer ?

—Tu la liras.. Si tu crois le marché avanta- Beux tu me remettras en échange d'une obliga-

J'ai dans mon Carnet; si ta délicatesse s'effnrouche d'employer un moyen violent afin d’obtenir la main de Mlle Calixte, moi qui n'ambitionne point de devenir son mari, je me rendrai au Val-Perdu, et j'échangerai tout simplement mon papier contre une somme égale à celle are j'exige. Ainsi, tu le vois, c’est un cadeau que je te fais, avec les épingles d'usage Pour la conclusion de tout marché. Car, enfin, bien que je sois nullement amoureux de l'héritière qui te tient, au Cœur, je pourrais Pour moi le moyen que je t'offre.

—1l reste à en supputer la valeur.

—Tu la Connaîtras au dessert. Nous pouvous

sabler quelques bons vins en attendant, que Ja

fortune nous arrive. Bois, mon Pauvre Anato-

le! pour oublier qu’il te faut payer deux cent, mille francs dans trois jours.

—Peu m'importe de les payer pourvu que les ‘trouve.

—A ton mariage! s'écria élevant son verre.

Anatole but comme Je lui conse

garder

le

Justin Faucheu x, en

illait son ami,

et pourtant il n’oubliait, Pas même au milieu d'une demi-ivresse que sa situation dépendait à cette heure du deuxième clerc de M. Froideveaux.

Ce fut seulement avant de q'itter le cabinet dans lequel ils venaient de dîner, que Justin tirant son Portefeuille, étendit dessus la lettre dont il parlait, Puis, le retenant, des deux mains, il permit seulement à Corseul de la lire des yeux.

Si préparé que celui-ci fut à apprendre une chose grave, il devint très pâle, et laissa échap- Per Un cri de surprise.

Quatre ceht mille francs! Jui répéta Faucheux, c'est donné.

Anatote poussa le bouton Correspondant à la Sonnerie électrique. Une seconde apris un gar- Çon parut:

-Que désire, monsieur ?

—Du papier, de l'encre, une plume.

—De l'encre et une Plume seulement, corrigea Justin.

Lorsque le garçon eut apporté ce qu'on lui demandait, Justin dit en souriant à Corseul:

—Pensais-tu me faire ton obligation sus papier libre... J'ai toujours du Papier timbré dans ma poche, moi! affaire d'habitude.

I dicta la formule qu'Anatole écrivit, docilement sous sa dictée, puis, tandis que Corseul lui rem tait l'obligation, i] tendit la lettre qui devait exercer une si grande influence sur sa fortune.

— Voici pour l'avenir, dit-il; mais le présent, ? —Tu auras deux cent mille francs, contre un reçu de deux cent, Cinquante mille, à trois mois.

—Trois mois, c'est m'étrancler.

— Avant trois mois tu seras marié ou tu n’es

qu'un so. Viens demain à l'étude, tu t:ouveras les fonds.

Ils finirent leur soirée au théâtre, et ne parlèrent que de musique.

Justin rentra che- lui le visage rayonnant.

Cette fois, il allait, vraiment saisir la fortune par les cheveux.

I habitait un aPbartement de deux pièces, meublé Pauvrement, et ne s’en apercevait mime Pas. Justin trouvait qu'on peut supporter les Privations durant Ja jeunesse, et il n'avait point eu jusque-là la pensée de jouir rapidement d'un luxe qu'il eut aimé comme un autre, ('e qui venait de se passer, bouleversait absolument ses premiers plans. 1] fonderait, immédia.tement un cabinet d'affaires qui deviendrait Je Premier de Paris, Pour augmenter la confiance, il se marierait et chose étrange chez un homme avide gomme Justin et si peu scrupuleux sur les moyens d'arriver à son but, il ne songea Pas un seul instant à faire de son mariage une spéculation nouvelle, et son souvenir se reporta vers une jeune fille gagnant péniblement, son Pain, et celui de sa mère aveugle, à exécuter dè mignons travaux de femme. Celle-là n'aurait point sans doute assez d'élégance pour fluiter Sa vanité, mais du moins elle ne compromettait en rien la situation acquise. Chose étrange, Justin avare, usurier, Justin mettant les deux pieds dans la fange pour arriver à son but, Justin Y trempant les deux mains afin d'y ramasser de l’or, se reposait de ses bassosses dans le lointain Souvenir d’une pauvre fille honnête qui le Soig'a fraternellement, durant une longue maladie, et qui peut-être l’aimait sans douter de l'éveil de son cœur. Il ne l'a-

Vait point vue depuis Plus de deux ans, et Peut-être le Croyait-elle ingrat, En cela elle se

fut trompé; il était reconnaissant autant, qu'un ambitieux peut l'être, & j’idée de son mariage avec Mélanie était la seule pensée désintéressee i j i Il se demanda U voir la pau- Vre enfant, mais il jugea prudent, d'attendre Je résultat de Ja négociation délicate qui commencerait au Val-Perdu, aussitôt le rétour d'Anatole Corseul. Un Moment il songea qu'il devait accompagner son complice. Les roueries et les lâchetés de celui-ci l'emporteraient-elles sur la force de M. Vauvilliers ? Un homme Ccommandant à cinq cents hommes, et jouant avec les millions allait Peut-tre trouver Plus d'un mo- Yen pour rendre inutile le crime redoutable abandonné aux Mains d’un niais suffisant, Mais d’un autre côté si Corseul échouaïit dans le trafic de la lettre, ne Vvalait-il pas mieux lui laisser l'entière Tésponsabilité de cet acte misérable, Que le nom de Justin Faucheux fut prononcé, et c'en serait, fait sans retour de l'avenir de cet ambitieux, Le clerc de notaire réfléchit

es chemins de fer du PensSa que mieux valait abandonner Cinquante mille francs de bénéfice que de risquer son Capital. ]] avait sous vieille fille avide d'énormes dividendes

et peu Scrupuleuse, sur les gains illicites: c'est à elle qu'il conseillerait de remettre à Corseul les

fonds dont celui-ci avait besoin,

Tranquille de ce côté, et se Considérant comme certain de tirer de M. Vauvilliers une somme plus où moins considérable, il & Paisible Sommeil, puis à l'aube ;

endormit d'un l se trouva de-

bout. Avant de se rendre à l'étude il avait déjà vu Milo Euphrasie Langlumé, et jeté un mot à [a poste à l'adresse de son ami.

Dans la journée Anatole se rendit à l'étude, souscrivit wne obligation de deux cent cinquante mille francs à trois mois d'échéance, versa les fonds à la caisse des chemins de fer du Congo, donna sa démission de membre du comité administratif, puis l'esprit tranquille et la conscience légère, car la conscience d’Auacole Corseul était difficile à troubler, le Parisien après avoir chaleureusement serré la main de Justin prit la route du Val-Perdu.

Quand Anatole lança au visage de Jacques Chazelles l'accusation de préparer une belle affaire en feignant de céder à un sentiment involonkäaire, il fit au cœur de cet homme simple, courageux et droit une blessure que rien ne devait plus cicatriser. Ses confidences à sa mère soulagèrent d’abord son désespoir, mais à mesure qu'il se trouvait en face de l'obligation d'abandonner le Val-Perdu, il sentait son cœur s’emplir de larmes et sa volonté défaillir.

Il avait songé à écrire, manquant de force Pour parler; sa mère lui prouva qu'agir de la sorte serait mal reconnaître les bontés de M. Vauvillicrs:

—Va le trouver, dit-elle, invente un prétexte à défaut de raison, si tu ne te sens pas le courage de triompher de ta tendresse,

—Vous avez raison, ma mère, répondit, Jacques, je parlerai.

Pendant deux jours il chercha à diverses reprises à rencontrer M. Vauvilliers: il se sentait prêt à lui dire qu’il allait quitter lo Val-Perdu: mais chaque fois qu’il se trouva en face de cet, homme d’une bonté parfaite, qui le traitait

avec une affection presque paternelle, le courage lui manqua.

Le troisième jour, tandis qu’une dernière fois il accompagnait le maître de la fonderie à la mine du mont Canigou, M. Vauvilliers s’arrétant sur la première croupe de la colline, dit en lui montrant ie panorama qui s’étendait devant ses yeux: .

—Vous avez beaucoup voyagé, mon jeune ami, vous avez visité des forêts séculaires, descendu d’admirables fleuves, traversé le désert et vécu dans la Perse, le jardin des roses. Eh bien! dites-moi si jamais vous avez rencontré un coin de terre mieux fait pour reposer à la fois le cœur et les yeux. Les hommes les plus blasés y retrouveraient leur jeunesse; je ne crois pas qu’il soit possible de songer jamais à quitter le Val- Perdu quand on y est entré.

—C'est un paradis, monsieur, vous avez raison, répondit Jacques d’une voix brave, mais dans l’Eden entra le serpent.

—11 n’en existe point ici. 7

—Quand ce ne serait que le serpent de la monotonie?

— Quel mot dites-vous là, Jacques? fit M.

Vauvilliers avec tristesse.

—Je crois, monsieur, dit l’ingénieur, que le regard accoutumé aux largès espaces 8e circonscrit difficilement; que la poitrine avide de l'air des montagnes sent un poids étouffant:

l’oppresser au fond des vallées; que la tranquillité de cet uniforme bonheur peut faire regretter les grandes aventures, les chasses terribles, les combats les caravanes, et qu’il faut étre déjà fatigué de la vie pour se contenter dans le repos.

Lans. 0 SE S - à

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