‹ Le val-perdu [microforme]Chapitre 5 sur 8 · PAT · texte numérisé non relu

PAT

demandé mon portrait; le lendemain j'ai exigé | des leçons de dessin; dis-lui, mon père, que son rôle de peintre ordinaire de ton enfant gâtée | est fini, que le portrait restera inachevé, que | j'abandonnerai mes crayons, qu’il restera ingé- | nieur de la fonderie sous ta direction seule et | que jamais, jamais je nu songerai plus...

| M. Vauvilliers enveloppa sa fille d'un long re- | gard, à la fois pénétrant et triste, puis il murmura:

—Aurait-il donc raison de partir.

Comme si le regard de son père l’eût glênée, Cakxte s’approcha de la fenître, et le front | collé sur les vitres elle fixa ses vèux sur les collines, du côté où la montagne éventrée avait failli l’engloutir.

ES

TX

Jacques devait le lendemain quitter le Val- Perdu; les malles étaient prêtes: Mme Chazelles avait dit adieu à tous ceux sont elle s'était fait d'humbles amis. Lourdois paraissait furieux, Auberval ne cessait de chercher le motif du départ subit de l'ingénieur. Firmin Bercy éclairé, par son propre cœur, l'avait déjà deviné. 11 éprouvait pour Jacques une sincère sympathie, et cependant qui aurait pu affirmer qu’au fond de son âme il ne se réjouissait pas de voir s’éloigner un homme devenu l’objet des préférences de tous? Avant de quitter le Val- Perdu, Jacques voulut faire une promenade ressemblant à un pèlerinage, et graver plus avant que jamais dans sa mémoire le souvenir de Trou-aux-Mâcres. Il s’y rendait seul, quand

sé

Firmin s dit:

—Si je ne vou vous allez.

Ia Suivirent, tous deux la route montueuse, ét, au bout d'une demi-heure, ils se trouvèrent près de ja Carrière abandonnée. Le jour était, sombre, et, sous un ciel plombé, l’excavation remplie d’eau Morte et couverte de châtaignes d'eau prenait “ncore un plus lugubre aspect.

d'ingénieur s'assit sou le grand noyer, et, demeur& plonré dans une rêverie profonde.

OUS AVEX vu ici Milo Calixte! dit subitement Firmin en Pressant le bras de Jacques.

Vous avez raison, répondit, Chazelles, ici je lui ni sauvé la vie.

“Et vous partez après eela ?

Cause da cela, répliqua Jacques.

—Allons, vous valez mieux que moi, L'ingénieur FeCOUa la tête.

— Non, dit-il. je suis faible, Puisqne je souffre; ie suis faible. Puisque je pleure.

1 cassa uno touffe de feuilles de noyer et la cacha dans sa Poitrine,

Au bout, d'une heure, tour. Le jour baissait.

‘AVançant vers lui prit son bras, etflui

S gêne pas, emmenez-moi où

il fallut Songer au re- On était en septembre.

ls redescencirent, en s’efforçant de parler de choses indfférentes

[ls venaiont, d'arriver ne quand il leur parut que le ciel était d’un roure étrange. En effet, le haut.

derrière ]

‘ans lequel} dominaient les tein-

tes pourpres, S'étendait an loin dans la vallée.

—Que se Passe-t-il done? demanda Firmin.

C’est lo fou! le feu !

s’écria Jacques. Fi.

tons-nous, il s’agit de payer de notre personne.

Tous deux descendirent en courant:

C'étaient en effet les lueurs d'un incendie qui se projetaient sur le ciel. Le feu avait pris brusquement au rez-de-chaussée d'une maison À trois étages, habite par des familles d'ouvriers. Il ne restait dans cette maison que des femmes, des enfants et des vidillards. © Les hommes, travaillaient à la fonderie.

Deux enfants avaient en jouant mis le feu à un amas de broussailles placées près de l'escalier. Ne soupeonnant pas le danger, ils regardèrent brûler les broussailles, jusqu'à ce que, la chaleur devenant: trop étouffante, ils se décidèrènt à sortir, insouciants du mal commis et des malheurs qui pouvaient suivre.

Cette habitation était située à une trop crande distance de la fonderie pour que les ouvriers occupés à leur bruvante hbesogne s’aperçussent du commencement d'incendie, et entendissent le cri d’effroi des malheureux enfermés dans cette maison. Le premier qui parut surpris de voir une clarté rougeâtre se répandre sur le ciel, Île fit remarquer à ses camarades, et un cri jafllié subitement de toutes les poitrines:

—Le feu! le feu!

M. Vauvilliers courut vers le lieu dun sinistre, et Calixte remplie à la fois d'épouvante et de pitié, le suivit acanmpagnée de Gloriole.

Ce fut en ce moment que Jacques et Firmin comprenant ce Gui se passait descendirent la colline. Ta maison en flammes se trouvait au bas de la montagne, tandis que les onvriers de l'usine avaient à faire un trajet assez long pour s’v rendre.

Cependant M. Vauvilliers avait mis un tel empressement à courir sur le lieu du sinistre,

qu'il se trouva en face de la maison emhbrasée avant que Firmin et, Jacques pussent offrir leurs services. A l'instant où M. Vauvilliers arrivait, des femmes, des enfants éperqus, penchés aux fenêtres, criaient en appelant au secours, Nul n'était plus brave que l’ancien ca- Pitaine de cavalerie. I ne calcula point que CEUX Qui se trouvaient en danser de mort étaient des gens Pauvres, malades, dont, le présent était triste, et dont l'avenir serait, douloureux; il ne COMPara point à ces humbles existences sa vie heureuse et le complet borheur dont il jouissait. Des êtres faihleg allaient perir, il Jui appartenait de les sauvop.,

Quand il se jeta dans la maison, il acquit la cotitude que l'escalier, à demi-brülé, ne laissait aucun moyen de parvenir aux étages en proie à l'incendie.

—Une échelle! une échelle! cria-t-il.

Des ouvriers en dressèrent, une con: re la muraille, et les malheureuses créatures à demi-asphyxiées répondirent Par une exclamation de reconnaissance à l'apparition du maït re dela fonderie. Mais au Moment où M. Vauvilliers plaçait son Pied sur le premier échelon, deux mains se cra Mponnèrent à son bras.

—Ne va pas! ne va pas! c'est la mort!

—C'est le devoir! répondit Vauvilliers en re- Poussant doucement, sa fille.

—Mon père est, perdu! répéta Calixte en <e tordant les bras. Toute ma fortune à qui me rendra mon père.

[ fallait de l'héro’sme Pour tenter le sauvetage des malheureux enfermés dans les chambres embrasées. Leurs Corps se dessinaient en noires silhouettes sur le fond clair des Panneaux. La vue du brasier, les cris d'épouvante, les ex-

clamations arrachées par la torture à œu x. fe le feu mordait déjà, les craquements sinistrégise "x

| da succédant sans relâche formaient une scène ‘&i | terriblement, tragique que plus d'un homme \ | énergique aurait reculé. .

| Vauvilliers avait disparu dans la fournaise. | —Mon pèæ! mon père! répétait Calixte de- | venue folle d’angoisse.

| — Où est-il? demanda une voix mâle à l'oreille de la jeune fille, —Là! là! répondit-elle en désignant la fenêtre

par laquelle le-maître de la fonderie était rentré.

—Priez pour moi, Calixte... ajouta La même voix.

Get accænt était si douloureux, que Mile Vauvilliers ne l'avait pas reconnu, Quand elle ouvrit ses yeux que l’épouvante avait fait fermer, | elle vit l'ingénieur gravisant lestement lé | chelle. Il était temps qu'il arrivât au secours | du maître, Au gcoond étage se trouvait un pa- |

ralytique auquel les jambes refusaient, tout ser-

vice, mais qui conservait la vigueur de ses bras, puis deux enfants, l’un de trois ans, l’au- | tre de cinq. Les parents travaillaient, dans la | mantagne. Courir aux petits, les prendres dans | ses bras, et les porter sur le bord de a fenêtre | fut l'affaire d’un moment. Il attacha «olide- | ment les deux corps frêles à un câble, et le fit lentement couler en bas. Dès que la corde fut | dénouée, il la tira à lui et se dirigea vers le | vieillard. 11 s'agissait de le sauver eu emplo- | yant le même moyen: mais le malade saisi d'é- | pouvante ne gardait plus asce de sang-froid | } |

Pour aider à son sauveur. Semblatle à un noyé qui compromet son salut et, l'homme qui vient À son aide en l’étreignant avec violence,

les deux bras du Pa. alytique so jetèrent autour du corps de M. Vauvilliers,

Sauvez-moi! disait-il,

Sauvez-moi!

répondait, le maître, … laissez-moi faire. Je suis ro- Cralgnez rien.

Le feu gayne! le feu gagne!

Confiance et courage, dénouez vos brag buste, he

Lâchez- moi

donc malheureux, vous allez Me perdre avec vous.

Vous voulez m'abandonner! non! non!

fous nous

“aUVerons ensemble Vauvillicre es

- Sortons d'ici.

“ava de détacher les mains cris- \ pées du malade, mais une contraction nerveuse semblait avoir soudé ses doigts osseux. Vau- Villiers avanca d'un pas, alor les jambes im- Potentes du vicillard traînèrent sur le sol, et le poids de SON vieux corps impossible à soulever.

immobile devint

Les flammes Zawnaient, elles léchaient déjà la plante des" pietls du Paralytique: Vauvilliers se jeta en avant, et, $e rapprocha de la croisée, …—Descendezt descendez! Jui cria-t-on,

Impossible! répondit Vauvilliers, La fra Yeur rend ce malheureux à demi fou.

Descondez ! abandonnez-le!

En aucun cag Vauvilliers n° Conœæil. C’est en

aurait suivi ‘ce ce moment que Calixte entendit murmurer à son ordlle:

Priez pour moi!

Un eri de désospoir ques montait,

EXpira sur ses Jôvres. Jac-

Il aperçut Vauvilliers et le Paralvtique for- ! : Pour ainsi dire un seul être. Que faire ? Les soulever tou deux paraissait impossible, I] fallait Je tentor cependant. Relevant, la corde

Qui traïnait À terre, Jacques lia les deux corps,

Lui

les souleva, les posa sur le sommet de l'échelle, puis il cria en bas:

-Deux hommes de cœur! en haut!

Les deux hommes arrivèrent à temps pour faire opérer sans danger cette perilleuse descente. On s'attendait à voir reparaître Jacques : mais celui-ci ouvrant une petite porte s'assura qu'à l’aide d'une échelle de meunier il lui serait possible de gagner l'étage suivant, et il monta. Il trouva ure fillétte de douze ans à demi-asphyxiée et la remit à un ouvrier qui, s’aidant de la wouttière, arrivait hardiment sur le toit.

— Est-ce tout” demonda Jacques.

— 1 reste une jeune mère et son nourrisson au dernier étage.

—Attendez-moi, fit l'ingénieur.

Il 'essayva de traverser un couloir; mais le couloir brulait. Reprenant un autre chemin il se cramponna à un balcon de bois, et se haussa à la force des poiynets.

TÜn cri d'admiration et de stupeur suivit cet acte de hardiesse et de sane-froid: Jacques se trouvait dejà dans la chambre. Il àrracha la couverture de la ieune mère, la souleva, la pla- Ça au centre avec son nourrisson, noua les quatre angles, déchira des draps en longues lanières, puis reparaissant sur le balcon, il descendit avec len“cur ce double fardeau. Au moment où il approchait de terre, un sinistre craquement se fit entendre à la fois dans le balcon et dans la toiture, Jacques se rejeta en arrière, le balcon croula dans la cour, tandis qu'un pan de la toiture s’effondrait dans la petite chambre où se trouvait l'ingénieur,

I y eut un moment d'angoisse inexprimable

au milieu de la foule pressée autour du lieu du sinistre, Perdu! il est perdu!

Les flammes débordèrent à travers la agrandie par la chute du balcon de bois:

terbes de feu Mmontèrent vers le ciel s'asenouilla. Mais avant de recommander à Dieu l'hé

baie des . et la foule qu'elle eut le temps ‘oique jeune homme, un être hérissé, chevelu, la barbe et les vûtements à demi-brûlés, traversant le brasier dans lequel S'abimaient Jos pans de murailles, parut au milieu de la foule, tenant dans ses bras Jo COrps inanimé de l'ingénieur.

Une largu blessure Coupait son front, mains pendaient inertes,

Le berger! vive le berger! criait, Ja foule,

Celui-ci déposa sur l'herbe

homme, demanda d'une voix

Ses

le corps du jeune

impéricuse de l'eau et du linge, Java, banda la blessure, puis il s'efforça de verser entre les dents serréos de Jacques Chazelles quelques gouttes d'une liueur vivifiante.

n'est pas mort! I ne peut Pas tre mort! répétait-il: Dieu ne m'a pas maudit à œ point...

Autour de Jui S'était formé un “ærcl silcncieux; Vauvilliers se pencha vers Jacques, et dit le premier:

— Il revient à lui! Dieu nous le gardera.

En effet Chazelles venait d'ouvrir les yeux; il reconnut le maître de la fonderie et Jui adressa un regard rempli d'affection, puis il essaya de se Soulever, Alors deux bras se tendirent, un sanglot éclata, Mme Chazelles venait d’arriver.

—Ne pleurez plus! dit le berger, il vit! il vit!

Alors Broussailles, sentit deux lèvres cffleurer

ses mains, les mains qui avaient emporté Jacques hors de la fournaise.

—La Demoiselle! murmura-til,

Jacques fut transporté chez lui; M. Vauvil liers, sa fille et le berger suivirent les ouvriers qui le soutenaient. Avant que la porte du pavillon se fût refermée, Broussailles s'était ét bli dans un coin de la chambre du jeune homme,

Un domestique partit en voiture pour Perpi gnan; l& foule se dispersa en partie: mais un groupe d'ouvriers demeurn danz les jardins, Chacun d'eux tremblait pour la vie de Chazelles et nul ne sentit le besoin de se reposer, Le doc teur arriva dans la nuit, et l'examenqu'il fit de la blessure le rassura. Jacques ne revenait point de son épanouissement, et le chirurgien pansa ses brûlures sans qu'il s’en aperçüt.

Lorsqu'on l'eut transporté dans uu lit frais, on

* le ramena lentement à la vie; ses veux #'ouvri

rent, ils se fixèrent sur sa mère en pleurs et sur le maître de la fonderie, Alors avee un sourire il murmura:

—Ne te tourmente pas, mére, je vivrai; puis il ajouta: Dieu vous conserve pour ceux qui vous aiment, monsieur!

—Vous ne me quitterez jamais! jamais! se.

cria Vauvilliers avec l'expression d'une reconnaissance passionnée. À

Le médecin ayant recommandé le repos pour son malade, il ne resta près de son lit que Mme Chazelles dont le courage surmontait ln douleur.

Le jour se levait. Rassurés sur le sort de l'i: génieur, les ouvriers se rendirent à leur tra vail. Calixte avait employé je reste de ja nuit, à disposer une sorte de dortofr pour les incendiés. Par ses ordres on leur distribua des vi-

— Mi—

vres; ces soins d'humanité terminés elle resta dans le hall attendant le retour de son père,

Quand celui-ci parut elle se jeta dans ses bras avec un cri de joie, puis le front, appuyé sur son épaule:

— Et lui, lui, père, est-il qu'il mourra ?

L'expression du visage de Calixte, Le son profondément troublé de sa voix jetèrent subite ment une clarté dans l'âme de Vauvilliers. il attira sa fille sur son cœur, et lui dit d'une Voix empreinte de tendresse:

—Calixte, ne sais-tu Pas pourquoi Jacques voulait partir ?

—Non! répondit-elle, mais je sais pourquoi jo veux qu’il reste!

Alors elle raconta le danger couru jadis, l'h6 roïsme de l'ingénieur, et le courage dont la veille encore il avait donné une preuve éclatante.

—Tu lui dois la vie, il à sauvé la mienne! Pe. re, garde-le! j’aimo tant sa mère!

—Mais lui? demanda Vauvilliers.

—Lui ne songe point à moi, puisqu'il s'éloignait...

M. Vauvillicrs embrasen le front de Calixte.

—Je te veux heureuse, lui dit il, et tu ne pouvais faire un meilleur choix. Jamais je n’ai rêvé pour Loi un mari plus noble de cour, plus brave, plus intelligent que Jacques Chazelles… et je crois pouvoir t’affirmer, avec la connais- Sance que je possède du cœur humain, que son départ si brusque et si mal expliqué, n'avait d'autre motif qu'un excès de délicatesse, Tu lui semblais trop belle pour qu'il ne t'a mais trop riche pour qu'il osät te demander en mariage,

— Oh! père! serait-ca ‘à

—Je questionnai sa mère.

—Les pauvres auront une part de ma joie, père; rebâtis à tes frais la maison incendiée, et fais un cadeau aux pauvres gens qui l'habitaient,.

—Les ouvriers déblaieront les décombres aujourd’hui.

—Tu peux aller embrasser Mme Chaseiles.

Calixte attendit avec impatience que la matinée fût assez avancée pour entrer dans le pavillon. Coudrette se tenait dans la petite antichambre comme si elle voulait interdire à tous l’appartement de son maitre; et de temps en temps elle frissonnait en apercevant, le visage collé aux vitres, le père Broussailles, les cheveux et la barbe brûlés, les yeux cerclés de rouge.

1ercher sa maîtresse. Elle arriva at toutes deux s’em-

appelle, et quand les accès redoublent, d'intensité, il me semble que votre vue lui ferait du bien.

—Le croyez-vous?

—Oui, et si j’osais..

—Essayons, dit doucement Calixte.

Elle pénétra dans la chambre dont les rideaux étaient fermés, s'approcha du lit, et regarda, avec un sentiment d’inexprimable pitié, le beau visage de Jacques Chazelles entouré de bandelettes de toile.

—Ne partonsnous plus, mère? demanda Jacques en se soulevant, je ne veux Pas rester ici

davantage. L'air du Val-Perdu est mortel...

Rentrons à Paris, j'y trouverai un autre emploi, et l’on ne m’accusera pas d’une bassesse… Mais emmenez-moi donc! Si je restais je deviendrais coupable... Va, je triompherai de la lâcheté de mon cœur... Ou plutôt nor! je garderai son éternel souvenir... Si nous étions morts tous deux dans la carrière abandonnée… Dieu ne voulait pas: il nous éprouve et nous purifie.. Elle ne saura jamais, jamais!

Calixte se jeta au con de Mme Chazelles.

— Est-ce done vrai? demanda-t-elle,

Hélas! dit la mère!

Calixte saisit dans ses doigts frêles le poignet fiévreux du blessé:

—Calmez-vous, mon ami, mon frère, lui ditelle: guérissez-vous et ne songez point à quitter le Val-Perdu.

Jacques ne comprit point les mots qu’elle lui disait, mais la prière de la jeune fille lui apporta un soulagement presque instantané, et quand elle passa sa main sur son front, il crut qu’un ange lui enlevait la souffrance causée par sa blessure.

—Je suis bien, je suis heureux, dit-il.

Tacques parut s'endormir.

Mme Chazelles emmena Calixte jusqu’à la porte du pavillon. Alors toutes deux reconnurent le herger.

—Madame, dit Calixte, c’est Broussailles qui arracha votre fils à l'incendie.

Quoi! dit la veuve, il a sauvé Jacques.

Elle s'élanca vers le berger, et voulut lui prendre les mains, mais celui-ci recula avec une sorte d’épouvante:

—Vous ne me devez rien! rien! dit-il, et il s'enfuit à travers le pare,

Durant cette même matiné

seul rentrait, à Beauchâtel en conquérant, en at-

tendant qu'il Commençat Je sièce du Val-Perdu. Machinalement, tandis qu'on lui servait, son

chocolat, il demanda à son valet de chambre:

—Rien de nouveau. dans le pays?

—Au contraire, monsieur, des événements dramatiques.

—Bah!

—La nuit dernière le fe d'ouvriers.

— Une masure!

—De trois étages, ot, Qui flambait comme vn feu de Saint-Jean. M. Vauvilliers est accouru sut le lieu du sinistre, et si M. Chazelles ne l'a. vait tiré du brasier, il était, perdu. ji

Ah! pensa Anatole, voici l'ingénieur passé à l’état, de sauveteur,

—Ft M. Chazelles.… ;

Est dangereusement, blessé,

—En mourra-t-i1?

—Je ne crois Pas, monsieur.

—Décidément il à tous les bonheurs... Blessé en Sauvant la vie de Vauvilliers, il possède maintenant, des droits à la reconnaissance de tout le

monde... Diable! si ie ne raPportais de Paris un moven certain de triompher des répugnances de Calixte, je regarderais la partie comme perdue. Mais j'arrive muni d’armes victorienses. Seulement, ie ne Pourrai entamer la lutte ausri vite que je l’aurais er. L’intérét de tous va $se Porter sur Chazelles. Sa pauvreté disparaît devant son dévouement. Ah! çà, mais Ja VOCation de ce monsieur est d’arracher an péril les membres de Ja famille Vauvillierg!

Avatole Corsaul déjouna, se reposa durank

trois heures, puis il fft atteler & «e rend X Ja

e M. Anatole Cor-

U à pris à une maison

fondwrie. Ce fut en vain qu'il tenta de Vauvilliers, celui-ci se grave avec des Américains. Anatole laissa sa carte, eb compris qu'il ne Pourrait revenir avant le dimanche suivant.

Or on était au mardi. Il eut enragé de ce Contre-termps si l'arme qu’il possédait contre Vauvilliers, cette lettre payée à l’aide d’un bon

de quatre cent mille francs, ne l’eut rassuré sur l'avenir.

I1 se consola de ce re tes dans les châteaux tant des dîners jusqu'au samedi.

Pendant qu’Anatole se divertissait avec ses amis, Jacques soigné avec un admirable dé- Votement sentait revenir «es forces. La fièvre ne dura pas. Au bout de trois jours il se leva, 6 put rester étendu dans un fauteuil sous les grands tilleuls formant: un couvert impénétrable AUX rayons du soleil. A côté de lui sa mère travaillait à une tapisserie. Jacques parlait peu, et d’une voix faible: Mme Chazelles, au contraire, ne cessait, de Pentretenir du maître de la fonderie, de Cilixte qui, deux ou trois fois par jour, traversait les massifs et s’arrêtait, un moment devant le jeune malade. La douceur de Son regard, l’harmonie de ga voix rendaient à Jacques des loies qu’il avait cru à jamais évanouies.

Pour la première fois ils paraissaient s’entendre, et, l'affection expansive avec laquelle la jeune fille embrassait, Mme Chazelles confirmait cel-

le-ci dans la certitude que le bonheur de son fils était ehfir. assuré,

Contre l’espfranco

voir M.

trouvait en conférence

tard en faisant des visiavoisinants, et en accep-

d’Ânatole, M. Vauvilliera À une letau sujet

ne reçub point lo dimanche suivant, tre de Corseul sollicitant, une décision

de la mine du Canigou, il répondit que l’état de M. Chaselles ne lui permettant point de s’occuper d’affaires, il ajournait celle-ci jusqu'à la guérison complète de Jacques, le maître de lo. fonderie ne manqua point de passer près de lui toutes ses soirées, et quand il le crut assez fort pour apprendre de quelle façon il comptait arranger sa vie, il lui dit:

—Je devrais vous en vouloir de la dissimulation dont vous m'avez donné des preuves... Je vous pardonne à la condition que vous userez à mon égard d’une complète franchise... qui sait d'ailleurs si elle ne vous servira pas plus que ne le faisaient vos restrictions... Vous êtes bien peu semblable aux jeunes gens que j'ai rencontrés dans ma vie. Loin de solliciter la reconnaissance, vous paraissez Ja. craindre... U a fallu que l'angoisse de ma fille lui arrachât le secret de votre premier dévouement. Je vous devais le trésor le plus précieux que je possède, et vous me Je laissiez ignorer... C'était déjà mal! Mais enfin je comprends l'excès de cette délicatesse... Pourquoi partiez-vous, dites, pourquoi? Ne valait-il pas mieux me dire: Je suis pauvre, mais je possède de l’intelligence :! de la bonne volonté; je suis sûr de rendre votre fille heureuse.

—-Vous m'auriez chassé, murmura Jacques.

—Je vous aurais tendu les bras, répondit Vauvilliers.

Chazelles devint si pâle qu'il parut près de s'évanouir.

—Allons! allons! fit Vauvilliers, il est temps de faire intervenir ma fille... Heureusement je l'aperçois à l'extrémité de l’allée. Viens vite, Calixte, tends ta main à M, Jacques, et paie

d'un seul coup ta dette et, la mienne en devenant sa femme.

Ualixte s'approcha silencieusement ct ce fut dans les mains de Mme Chazelles qu'elle pix.

ses doigts tremblants.

—Aïmez-vous! dit Vauvilliers, je me rajeunirai à votre joie.

Chazelles regarda Calixte et des larmes de bonheur roulèrent dans ses yeux.

—C'est Lien vrai, Vous serez ma femme?

Oui, répondit-elle, votre heureuse femme,

—Docteur, cria Vauvilliers au médecin qui arrivait, enlevez-moi vite les bandaves de la tète de ce garçon-là, et qu'il soit possible de le marier dans un mois.

—Je garantis qu'avant une semaine il sera guéri s'il veut obéir à mes prescriptions.

—J'obéirai, docteur, j'obéirai, dit Jacques dont la figure pâle rayonneit; mais sans nuire à votre science, je vous affirme que le bonheur dont je suis comblé aujourd'hui est enore le meilleur moyen de me rendre la santé!

— Allons! fit le docteur avec un affectueux sourire, je ne vous en veux pas, et j'estime même que vous avez raison. Ceux qui gardent la foi et, l'espérance guérissent plus vite que les athées et les méchants. Un peu de prudence, mais en dehors de cette recommandation, il ne me reste rien à prescrire.

En effet la convalescence de Jacques fut rapide. Quinze jours après l'incendie qui faillit avoir de si terribles suites, il reprenait sa vie habituelle: quoiqu'il travaillât moins, on Je revit cependant parmi les ouvriers, Le jour où 4 ÿ reparut pour la première fois il fut l'objet

* d’une véritable ovation. Cette preuve de svm- ‘ pathie le toucha jusqu'aux larmes, et, pendant

qu’il serrait les mains calleuses tendues vera lui, il répéta à plusieurs reprises:

—Mon Dieu que c’est bon d’être aimé.

Le soir, tandis que M. Vauvilliers, Calixte, Mme Chazelles et son fils causaient dans le hall, Calixte dit à Jacques:

—Vous m'offrirez comme cadeau de noces deux toiles, l’une représentant mon ascension du fond du Trou-aux-Mâcres, l'autre l'incendie où vous avez failli périr.

—Je commencerai demain, répondit l'ingénieur. nn NET |

En effet il se mit au travail plein d'une ardeur joyeuse, et deux jours plus tard l'esquisse se trouvait terminée.

Firmin Bercy qui fut admis à la voir la trouva fort belle, et dit à Jacques en lui serrant, la main:

—Vous êtes heureux, vous! bien heureux!

Un moment après il ajouta:

—Vous ai-je dit que l'ambition me reprend ?

Eh bjen! c’est vrai, je suis las de voir mes œuvres coulées en fonte noire, et'jerêve les marbres éblouissants. D'ailleurs, la solitude dans laquelle je vis pourrait me devenir funeste. Excepté avec vous, je ne puis parler beaux-arts avec personne; l'esprit s'emtretient par la communion d’autres esprits. J'ai cru qu'il me serait possible d'oublier Paris, et de vivre au Val-Perdu dans la paix qui nous enveloppe et la contemplation de la nature, ce n'est pas vrai ; la nostalgie me reprend de ce Paris adinirable et fatal, ct j'y retourne...

—M. Vauvilliers connaît-il votre décision?

—Pas encore.

—Firmin, permettez-moi de croire qu’elle n’est pas irrévocable.. Je comprends en partie

les motifs qui vous poussent à quitter le Val- Perdu, et cependant, j'avoue qu’un des côtés de votre départ m'échappe. Il y à six mois, lorsque j'arrivai ici, vous me vantiez le bonheur de vivre dans ce milieu plein de grandeur et de paix. Vous vous applaudissiez d’avoir ce qui manque à tant de jeunes artistes, la possibilité de travailler sans que la production fut rapide et forcée. Vous «aviez qu'un jour vous quitteriez le Val, mais vous sembliez reculer cette date dans le lointain de quelques années, Qui peut avoir changé vos idées d’une façon si subite? Qu'est-il survenu dans votre existence. Quelque chose a-t-il varié dans votre vie? Ne gardez-vous point, ici les amitiés qui se groupent autour des gers de cœur?

—Si, si, je garde tout cela! C’est en moi, au plus profond de mon étre que quelque chose s’est brisé,

Jacques regarda Firmin avec une expression de sympathie et de pitié qui remua profondément le cœur du jeune homme. ;

—Je ne vous demande plus votre secret, dit-il d'une voix lente ct basse, comme s'il redoutait: d'exciter une lancinante douleur; je respecte les mystères des grands CŒurs; mais je vous supblie en mon nom de demeurer au milieu de nous. Je puis bien parler ainsi, puisque vous savez...

— Vous épousez Calixte, Jacques, dit Firmin, et je me réjouis de Penser que cette créature charmante aura la félicité dont elle est: digne. Ne craignez point que je jalouse le bonheur dont Vous jouissez. J'aurais souffert bien davantage 8i Mile Vauvillicrs était devenue la compagne d’un homme comme Anatole Corseul. A propos, fe l’ai rencontré l’autre jour en compagnie de

deux ou trois £&ommeux de province, Il rôde

autour du Val sans pouvoir encore y rentrer.

Tenez! jamais je ne regarde le visage de cet homme sans y découvrir tous les signes de la perversité! J'ai reçu de Paris des lettres qui éclairent, pour moi certains côtés de cette natur: perverse. C’est un faiseur, peut-être pr Je ne sais pas si, même cn reconnaissant la valeur de la mine qu'il vous offre, vous ne feriez pas bien de retarder pour conclure. D’après ce que m'affirme mon correspondant, la promesse de vente de la mine est limitée à une certaine date, date à laquelle s'il n'a point payé, il perd tous ses droits à cette acquisition fructueuse. Attendez donc que la mine revienne à son ancien propriétaire, vous achèterez dans des conditions meilleures, et vous gagnerez en plus de n’avoi

aucun rapport avec M. Anatole, ce qui me semble déjà un beau bénéfice.

—Eh bien! fit Jacques, j'attendrai.

—De plus, veillez sur votre bonheur. J’ignore si vous le savez, mais Anatole ne se cache point d’éprouver ce qu'il appelle une passion pour Mlle Vauvilliers. O2 affirme même qu’il a juré de devenir son mari... et que ce pari a été fait durant un souper où le champagne ruisselait dans les coupes. Tenez, si je ne croyais que mon respect pour Mlle Calixte m'oblige à garder le silence, il y a longtemps déjà que j'aurais provoqué ce misérable!

—Gardez-vous en bien, répondit Jacques.

Vous avez eu raison de vous taire. Qu'importent, les propos d’un fat! Ni vous ni moi n'avons le droit de demander raison à cet homme de propos tenus au milieu d'une orgie... Si M. Vauvilliers les dédaigne.…..

—Dites qu’il les ignore.

—Laissons M. Corseul pour ce qu'il vaut ;

avant un mois Calixte sara ma femme, et je saurai la protéger. Quant à la mine, je suivrai votre conseil, et je ne donnerai aucune suite à cette affaire jusqu'à ce que la promesse de venite soit périmée.

—M. Vauvilliers donne une fête la semaine prochaine.

—Oui, et ce jour-là, je crois que mon mariage avec Calixte sera officiellement, annoncé. Firmin, je vous en conjure, ne parlez plus de vos projets d'éloignement. Vous trouverez en moi un frère, et ma femme sera votre sur.

Firmin détourna la tête. ’

Jacques l’entraîna dans les jardins, s'efforça de distraire cet esprit malade et ce cœur souffrant, et tous deux rentraicent dans la maison de M. Vauvilliers quand une voiture bien attelte tourna devant le perron.

—Tiens, dit Firmin, je reconnais l'équipage de M. Ferron notre préfet.

—Je cours chercher le maître, dit Jacques.

M. Ferron introduit au salon par le domesti que fut rapidement rejoint par Firmin.

—Enchanté de vous voir, cher monsieur, di!

préfet; certes je serai charmé de causer avec M. Vauvilliers, mais figurez-vous que j'aime mien: vous apprendre ce qui m’amène que de le Jui dire à lui-même. A mon instigation la croix de la Légion d'honneur vient d'être accordé à celui que vous appelez tous le Maître du Val, il me semble que quand une distinction de ce genre est donnée à un grand industriel, c’est une récompense accordée à tous: je désirerais donc que l'on célébrât par une fête générale la nomination de M. Vauvilliers. Je m’invite à passer chez lui une semaine pendant laquelle nous nous entendrons comme des conspirateurs, et à la fin

du banquet j’attacherai la croix à la boutonni' re de M. Vauvilliers. De la sorte nous au ‘‘un effet,’ comme on dit au théâtre. Voulervous devenir mon complice? M. Chazelles nous aidera, de même que M. le secrétaire Auberva!, et le brave Lourdois, le modèle des caissier Que dites-vous de mon idée?

—Je l’approuve d’une façon absolue, et 1e réponds de tous les conspirateurs. Voyez comme cetté nouvelle arrive à propos; dimanche M Vauvilliers compte donner une grande fête en honneur de Mlle Calixte... Les préparatifs qu'il ‘eut été difficile de dissimuler se feront sous les yeux du maître sans qu’il soupçonne qu’on lui cache un secret. Il sera charmé de vous avoi: au Val-Perdu.…. A certains moments de la \i on ne compte jamais trop d'amis!

Vauvilliers entra la main tendue.

—Votre appartement est prêt, mon cher préfet. Nous ferons tout ce qui nous sera possibl: pour vous aider à oublier ici les tracas du gou vernement et de la politique.

Une heure après le déieuner était servis.

Depuis que M. Vauvilliers avait promis à Jacques la main de sa fille, Mme Chazelles et son fils dînaient avec le maître de la fonderie.

Rajeunie par le bonheur, la veuve retrouv::

au milieu de ces cœurs aimants et dévoués assez de force pour être i -ureuse. Calixte la chir sait profondément, et jamais famille ne se trouva plus près de goûter un bonheur absolu.

On parla de la fabrique, de l'incendie; Vauvilliers raconta comment Jacques avait failli périr en le sauvant, et il ajouta:

—Ï1 était déjà mon ami, j'en ferai dans huit jours mon associé et mon fils.

Après le déjeuner Calixto et Mme Chazelles s’é-

loïignèront; le préfet et le maître de la fonderie restèrént Séuls. M. Férron était un homme de talent et de’borfne éducation. Son estime, son admiration four Vauv illiers ‘étaient absolues.:1-. Et'tétait véritablement, pour lui üne joie’ très ” EE Sincère d'être au Val-Perdu le messager d'une * nouvelle heureuse.

[ls fumaient en causant dans le hall, lorsqu'on annonça M. Anatole :'orseul. ’

Pardon, mon cha préfet, dit, Vauvilliers,

permettez-moi de le recevoir; gomme je n'ai rien de particulier à Jui dire, sa visite ne sera pas longue.

Depuis qu'Anatole connaissait les dramatiques Épisodes de l'incendie, en dépit de son audace et, de l'arme terrible qu'il possédait, il ne goûtait

Pas Un moment de repos. I] éprouvait une hàte impatiente d'en finir, de s’expliquer avec M. Vauvilliers et sa fille, et C'était pour solliciter officiellement la main de Calixte qu'il se présentait au Val-Pérdu.

La présence du préfet le dérouta. Il comprit qu'il ne pouvait solliciter en ce moment une audience particukère: encore moins pouvait-il laissor doviner ses intentions. Le but de sa visite étant, manqué, il l'abrégeag M. Vauvilliers ne fit rien pour le retenir: mais au moment où Anatole prenait congé, le maître de la fonderie Jui dit:

11 y aura fête la semaine prochaine au Val- Perdu, et l'espère que vous serez des nôtres. Notre héroïque Jacques Chazelles est tout à fait guéri, at ee jour-]à le signe avec Ini un acte d'association,

—Je ne manquerai certes Pas de répondre à votre gracieuse invitation, répondit Anatole.

Et tandis qu’il traversait le vestibule il murmura:

—Il est temps d'agir! La nouvelle qu'on m’annonce va chanyer mes plans de campagne.

Puisque Vauvilliers devient invisible, c'est à sa fille que ie m'adresserai.

Calixte faisait dans les maisons pauvres du bourg une de ces visites durant lesquelles elle prodiguait à la fois l’or et la consolation, La matinée s'avançait. Il lui restait une dernière course à faire, et lasse d’avoir beaucoup marché, elle s’assit sur un tronc d'arbre; le cœur joyeux, en face de cette magnifique vallée dont les richesses lui appartenaient, elle se mit à rêver au bonheur attendu.

Quelques jours encore et Calixte serait fiancée. Un mois plus tard, et elle deviendrait la femme de Jacques. Cette pensée remplissait son âme d’une joie profonde, sans ombre, sans crainte, Estimant profondément l'homme qu'elle avait choisi, liée à lui par une double reconnaissance, elle possédait la certitude délicieuse d'être ardemment chérie et d'aimer de toute la force d'une âme pure.

Autour d'elle régnait le grand silence de |:

campagne, silence plein cependant de murmures discrets, de bruits mystérieux: froissements d’élytres d'or ou de bronze, gazouillements d’oiseaux, frémissements de feuilles, murmures de

sources s'épandant sur des lits de cailloux à l'abri de grandes herbes molles. Elle s’absorbait dans son bonheur et le savourait avec un

ere

recueillement, ra vi, quand, subitement, une om. bre se dessina à ces pieds,

En levant les veux, elle reconnut Anatole Corseul, Fa

—Mademoiselle, lui dit il, ce matin vous avez sem® l’aumône ct recueilli des bénédictions.…. Me Permettrez-vous d'implorer votre bonté pour un dernier malheureux.

— Certes, répondit Calixte, nomme le moi, je le visiterai avant de rentrer.

Mademoiselle, tous les pauvres ne tendent pas la main, et bien des infortunés n'ont besoin de l'or que vous prodiguez à la misère … I est des hommes dont, le cœur souffre, do:

vie est brisée.

—J'’apprendrai à ceux-là que la resignation et la prière nous rendent le courage.

—Vous avez grandi dans une atmosphère de vertu, ct la vertu vous semble facile: pour les hommes, les tentations sont grandes, les fautes aisées à commettre, et un jour ils s’aperçoivent qu’ils se sont laissé entraîner sur une pente dangereuse... [ls Je comprennent surtout lorsqu'ils se trouvent en présence d'un ancre...

—Monsicur, dit Calixte en se levant, veuil] me donner l'adresse de ceux Pour qui vous ::| citez ma pitié.

Anatole prit la main de Mile Vauvilliers,

—Ecoutez-moi, lui dit-il, un instant, un seul... Depuis que je vous ronnais je vous aime...

—Monsieur! s’écria Calixte, silence; me l’apprendre est déjà m'outrager.

—Vous m'écouterez, mademoisel! d'un mot vous déciderez non pas de ma vie, mais de |:

vôtre et de celle de votre père.

—Vous vous trompez monsieur, je n’écouterai

rien. Même si vous tenez dans vos mains notre

sort à tous. Assez, encore une fois, assez | quittez-moi sous peine de me faire injure.

—Ma volonté s’est souvent imposée, mademoiselle, elle n’a jamais plié. Je vous aime avec une telle puissance que cette tendresse ne saurait être repoussée. Vous serez ma femme.

—Jamais!

—Parce que vous ne ressentez pour moi aliCune affection?

—D'abord, oui, monsieur.

—Ensuite?

—Parce que mon père refusærait son consentement. a

—Vous oubliez la meilleure de vos raison, mademoiselle, c’est que vous êtes presque fiancée à M. Chazelles.

—Quand ce serait, répondit Calixte, vous dois-je compte de mes pensées, et de mes actes ? livrez-moi passage, monsieur, et rendez-moi grâce de taire à mon père l’offense que vous me faites aujourd’hui.

—Vous serez la première à me la pardonner...

Vous chérissez profondêment M. Vauvilliers....… Vous sacrifierriez pour lui votre existence, vous briseriez votre bonheut sans regret. ÆEh bien ! votre père, cet homme honoré de tous, le mai du Val-Perdu, le roi de ce pays où il fonda une magnifique industrie, court aujourd’hui un danger. On menace plus que sa vie, on attaque son honneur!

—L'honneur de mon père! Qui donc oserait y toucher? ï

—La réputation de M. Vauvilliers est cepren dant menacée...

—Calommnie!

—Vérité, mademoiselle, pourquoi mentirais-je? si je vous trompe vous serez libre de retirer a

Promesse que j’exige de vous. Ecoutez-moi avec le sang-froid exigé par la situation. Votre père, ce père que vous adorez a commis un crime.

—Ah! vous mentez! s’écria Calixte, vous mentez comme un misérable lâche! Je réponds de lui, honneur pour honneur, entendez-vous.…

—J’ai les preuves de ce que j'avance, mademoiselle.

—Osez me les fournir.

—Je le ferai si vous l’exigez.

—Eh bien! oui, je l’exige, Pour vous prouver que je ne redoute rien,

— Vous connaisse: l'écriture de M. votre père ?

—Comme la mienne.

—Ecoutez donc, je vous montrerai la Igtre

après:

“Bertrand, je fais tenir chez Me Froidevaux la somme dont vous toucherez les revenus, à Ja condition que vous garderez un éternel silence Sur le crime qui pourrait, déshonorer mon nom.”

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