VAUVILLIERS
Regardez, maintenant, est-ce bien l'écriture de votre père.
Calixte jeta un regard sur la lettre ef fut secouée d’un frisson vite réprimé.
—Ce secret, demanda:t-elle d’une voix altérée. est connu de vous seul.
—De moi seul.
—Alors mon père ne court aucun danger.
—Veuillez vous expliquer, mademo#alle.
—En homme de cœur vous allez me rendre cette lettre.
—A la condition que vous deviendrez ma femme.
—Je vous ai déjà répondu à ce sujet.
—Alors laissez-moi poursuivre.
—Mon Dieu! murmura Calixte.
—Vous ne devinez pas de quelle gravité est la nature du crime dont votre père s’accuse? Je le sais encore... M. Jean Chazelles, le père de Jacques, fut un soir, qu'il revenait de toucher une somme importante, assailli par un voleur audacieux ct dépouillé de quatre cent mille francs. Vous connaissez déjà cette histoire... Le remords s'empara du coupable, et tout en détenant la somme dérobée avec violence, il adressa à la veuve des secours suffisants pour l’empêcher de mourir de faim et pour lui permettre d'’élever son fils. Chaque année à partir du vol, Mme Chazelles reçut par des moyens anonymes et détournés cinq mille francs; elle leur dut de vre jusqu'au jour où M. Jacques Chazelles fut appelé par votre père au Val-Perdu.
C’est horrible! horrible! monsieur, répéta Calixte, vous me torturez à plaisir, mais je ne vous crois pas, je ne veux pas vous croire. La lettre que vous me montrez est d’un faussaire, comme vos accusations sont d’un calomniateur.
En achevant ces mots, Calixte se détourna du côté d’un massif d’arbres où il Jui semblait avoir entendu du bruit.
—Nous sommes bien seuls, fit Anatole avec un rire cruel, très seuls, et je ne vous quitterai pas avant de savoir si en échange de cette lettre vous me ferez un serment.
—Vous m'avez dit que vous m’aimiez, monsieur.
—.}e vous le jure encore.
— Alors déchirez cette lettre devant moi.
—Que vous importe! puisqu'elle est d’un faussaire.
—Oui, mais le faussaire est, tellement habil que d’autres que moi Pourraient s’y tromp r.. —Je vous la remettrai contre une signature contrat de mariage. .
Calixte essaya de rassembler ses forces:
—Voyons, monsieur, je suis fille d'un commer-
Gant, nous pouvons parler affaires. Vous m'aimez pas!
de
ne Je le sais, je le sens. La preuve que vous ne m'aime pas, c’est que vous menacez au lieu de prier. Cette lettre vendez-la moi à prix d’or... Du chef de ma mère je possède huit, cent mille francs... Ils sont à vous abominable papier.
Anatole ne <e hâta point de répondre acceptait la Proposition de Calixte la spéculation du chantage ébauchée avec Justin Fau-
cheux avortait, et il n'était, nullement oblicé du remettre la moitié
de cette somme au ciere de M. Froideveaux. 11 y avait là une spéculation rapide à faire, et, une fortune à établir sur de solides bases. Mais en acceptant le marché proposé par Calixte, il perdait Za mise en rapport de Ja mine du Canigou et de plus la succession du père. Certes'il n'aimait, point Calixte. Cette chaste fille possédait pour lui trop de noblesse et de vertu. ]] révait une compagne d'une élé- £ance tapageuse, et dont, le luxe devait étre pour lui un moyefñ d'employer ses revenus et de ieter de la poudre AUX yeux. Trop égoïste pour prendre en pitié la douce créature qu'il venait de jeter dans le désespoir, il n'aurait du reste Pas trouvé habhila, <étCpter tout de suite cette transaction. 1] regarda Calixte, ct tandis que le son glacial de Sa voix démentait les Paroles
* il lui répondit:
contre cet,
S'il
Passant sur ses lèvres mi nces
— Comment pouvez-vous à ce point méconnattre le sentiment qui me fait agir. Au moment r. Même ‘où je vous parais cruel et dur, je souffre
“uh martyre inoui à Ja pensée de vous attrister. Ma seule excuse est dans la violence du senti. ment que vous, m'aveg}tinepiré.
—N'ajoutez Pas ironie à la cruauté, monsieur. Vous savez que jamais je n'éprouverai Pour vous que duymépris. En pourrait-il être “futrement? Vous imposez violence à mon cœur GéFimon cœur s’est, donné avec l'autorisation de on père. Dans quelques jours je devais êtra fiancée à M. Chavelles, et vous venez me dire épousez-moi ou je déshonore votre père... comme un bandit embusqué près d’un chemin âlemande la bourse ou la vie. ('ontentez-vous de la bourse, monsieur! et laissez-moi la vie, c’est-à-dira la liberté d’épouser M. Chazelles…. I me prendra sans dot, et saura me gagner une fortune.
—Vous employez, matlemoiselle, un mauvais moyen pour tâcher de faire plier ma volonté.
Vous serez ma femme, et ie m'efforcerai de vous faire oublier par mes bons procédés et par ma tendresse, la violence que je vous impose aujourd’hui.. Me donnez-vous votre parole?
—Je ne puis, monsieur, non, je ne le puis encore, j’ai besoin de me recueillir et de prier.
—Demandez à Dieu, mademoiselle, le courage de sauver votre père.
Anatole s’éloigna en abattant d'un geste brusque quelques digitales grandies dans les herbes
Calixte s’était laissée gliscer à terre, et les bras croisés sur je tronc d'arbre, elle pleurait & sanglots, quand une main se posa légèrement sur son épaule.