‹ Le Valais de 1840 à 1844. Suite àChapitre 10 sur 29 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Au-dessus de St.-Maurice, sur un plateau assez élevé, se trouve la commune de Verossaz , habitée par des gens ignorants et, en majorité, dévoués à l’abbaye de St.-Maurice, qui se charge de leur fournir, en retour et sans frais, des opinions politiques et religieuses. La Jeune Suisse de St.-Maurice avait fait une ascension dans ce village et y avait formé une section : ce fut l’origine de plusieurs' querelles entre les habitants. Le fils d’un sieur Nicolas Morisod, en particulier , avait montré beaucoup d’ardeur pour propager la nouvelle société. Dans la nuit du 1 mai, le sieur Morisod étant couché près de son fils , un coup de fusil lui fut tiré presque ’a bout portant. Quatorze chevrotines vinrent s’aplatir à la paroi voisine, après avoir frisé les cheveux de ceux auxquels elles étaient destinées.

Peu de moments avant cet attentat, des jeunes gens de

Verossaz, appartenant à la Jeune Suisse, et revenant de St.-Mauriee , étaient tombés dans une embuscade que leur avaient dressée certains individus du parti opposé, à la tête desquels se trouvait un député suppléant au Grand Conseil, le sieur Jaques Woëffray ; il y eut quelques coups échangés, sans qu’il en résultât de grands malheurs*

La nouvelle de ce double attentat s’étant répandue à St.-Maurice, quelques membres de la Jeune Suisse de ce dernier lieu et de Massongex se portèrent à Verossaz, s’emparèrent de Woëffray, l’insultèrent, et lui appliquèrent des coups de bâton. Nonobstant le traitement injurieux qu’il avait reçu , Woëffray fut traduit devant la commission d’enquête du Tribunal, et un sieur Daves, appartenant au parti libéral , fut mis en même temps en état d’arrestation. Cette double opération eut lieu à là suite d'une visite d’arômes, opérée à Verossaz , visite qui servit k constater que les balles trouvées dans la maison de Morisod s'adaptaient exactement k la carabine de Woëffrav et k celle de Daves. Les recherches minutieuses, bien ou mal faites, mais au moins ré- 1 gulières, n’ayant pas fourni de éharges contre Woëffray, là commission d’enquête ordonna sa mise en liberté , et M. le vice-grand-châtelain Camille de Werra, ami du fustigé, se hâta d'aller en personne lui ouvrir les portes de sa prison. Les Jeunes Suisses crurent que le châtelain agissait de son autorité privée; ils s’émurent aussitôt, se portèrent k la prison-, où ils mirent Daves en liberté. Puis ils se précipitèrent vers le domicile de M. de Werra, en enfoncèrent les portes, l'insultèrent, et, dans la mêlée, le vice-président

de la commune de St.-Maurice , le docteur Delapierre, reçut un coup de bâton sur la tête , qui lit jaillir son sang ; acte d'autant plus coupable, que M. Delapierre est, quoique brusque , un être inoffensif, se mêlant peu , à celte époque au moins, d’affaires publiques. Tandis que ces faits se passaient à St.-Maurice, par un retour bizarre, les citoyens de Verossaz s’étaient réconciliés; gripious et ristous s’étaient donnés la main et avaient immolé sur l’autel de la patrie, non leurs mauvaises passions, mais leur recteur, le chanoine Gross, que l’on accusait d’avoir fomenté les dissensions qui avaient troublé cette paroisse ; en même temps , et ceci valait mieux, ces braves gens , décidèrent qu’une amende serait imposée à tout individu qui vexerait à l’avenir un de ses concitoyens en raison de ses opinions politiques.

Certes, à quelque parti que l’on appartienne, on ne peut s’empêcher de qualifier d’énormités les guet-à-pens organisés, l’assassinat, une justice populaire prévôtale, un député outrageusement maltraité, les lois impuissantes, les fonctionnaires puhliçs injuriés, le domicile violé, un desservant banni de sa paroisse sans le concours de ses supérieurs. Les conséquences nécessaires de ces faits sont la haine , la défiance, le mépris de toute règle et de toute autorité; ces maux, si grands par eux-mêmes et par ceux qu’ils faisaient présumer , demandaient un rémède prompt et énergique. C’était le droit, c’était le devoir du gouvernement de le tenter. Voici la marche qu’il crut devoir adopter; il est important de bien préciser les faits, car le moment viendra où l’on pourra en faire une appréciation calme et réfléchie et rendre à chacun selon ses œuvres.

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Dès le 4 mai , c’est-à-dire , après les scènes de Verossaz, mais avant les excès commis à St. -Maurice, le Conseil d’Etat du Valais s’adressa au Vorort pour le prier de commander de piquet quatre ou cinq bataillons *. Cette lettre est remarquable sous divers points de vues; en premier lieu, le Conseil d’Etat fait un rapport au Vorort, tel qu’un agent de police pourrait le faire à son supérieur immédiat; il raconte, dans un style trivial et avec exagération, les mésaventures du sieur Woëffray , et ne dit pas un mot des moyens qu’il devait au moins essayer, lui pouvoir exécutif, pour rétablir l’ordre et faire respecter les lois. 11 abandonne la partie, sans l’avoir commencée. Que penser d’un gouvernement, qui sans essayer aucun moyen de répression contre un désordre local , appelle contre son pays l’intervention étrangère , oui étrangère, le mot est écrit à dessein ; car, grâces au pacte qui les régit, les cantons sont étrangers les uns aux autres, et nous préférerions, au besoin, l’intervention d’un prince juste et loyal, à celle d’un Siegwart. Mais la partie la plus remarquable de cette lettre est dans le second paragraphe. Le gouvernement signale, comme une cause probable de conflagration :

1° La réunion du Grand Conseil convoqué pour le 20 du même mois.

2° Divers projets de lois qui lui seront soumis comme moyens de ramener le calme au milieu de nous.

1 V. ta lettre du Conseil d’Etat du Valais du h mai. (Maurice Barman , pièces annexes.)

Si la réunion du Grand Conseil devait exciter la conflagration, pourquoi ne pas l’ajourner? et si les projets de lois destinés à ramener le calme, étaient incendiaires, pourquoi les présenter? on ne sait ce qu’on doit admirer le plus dans cet aveu.

Celte lettre fut suivie d’une seconde, écrite le 6 du même mois. Après les événements du o, à St.-Maurice, le Conseil d’Etat annonce un déploiement de forces , la convocation extraordinaire du Grand Conseil, et il demande » que le Vorort hâte ses dispositions pour le prompt secours » que...» arrêtons-nous ici ; la copie de celte dépêche, fournie par la chancellerie du Yalais, termine ainsi la phrase : a pour le prompt secours que nous serions dans le cas de solliciter incessamment des cantons , etc. » mais la copie de la chancellerie fédérale n’est pas conforme à celle du Yalais, on n’v trouve pas cette expression dubitative, nous serions, qtii ne serait qu’une locution fautive, si elle ne présupposait certaines conditions, telles que l’impuissance constatée du gouvernement pour légitimer la demande d’un secours fédéral. La copie de la chancellerie fédérale dit expressément : « pour le prompt secours que nous serons dans le cas de vous demander, etc. » Or, en admettant que cette copie soit conforme à l’original , il est évident que la demande expresse de secours est annoncée, non comme possible , mais comme certaine, et que, dès ce moment, l’intervention est décidée : c’est ainsi que la chose fut comprise h Lucerne , car le Yorort donna immédiatement des ordres pour mobiliser des troupes et nommer des représentants, destinés à se

Fendre en Valais. Avant d’entrer dans les détails d’éxecution de ces mesures et de rappeler les conséquences qu’elles entraînèrent, il est utile de pénétrer un peu avant dans l’intérieur du Conseil d’Etat directorial.

Qu’il y eût eu des rapports antérieurs entre la pen, sée dirigeante de Lucerne et la pensée dirigeante du Valais, c’est là un fait qu’on ne saurait nier sans une grande mauvaise foi, ou sans une profonde niaiserie. On se rappelle la première arrivée de M. Bernard Meyer en Valais an mois d’août précédent, le voyage des délégués de la conférence de Tourlemagne, à la même époque, à Lucerne. Ce qui est moins connu, c’est qu’au moment où nous sommes arrivés, de nouveaux émissaires du Haut-Valais s’étaient rendus à Lucerne, en particulier M. E. de Courten , et les renseignements qu’ils donnèrent furent transmis au Conseil d’Etat directorial.

Nous croyons que pour être un exact appréciateur des faits, il faut distinguer entre ce Conseil agissant régulièrement et l’influence secrète qui dominait dans le gouvernement de Lucerne. Sous le premier point de vue, il ne nous parait pas que l’on puisse équitablement adresser au Vorort des reproches fondés, et, nous le déclarons immédiatement, nous ne faisons pas état de cette politique méticuleuse qui sacrifie la raison d’Etat à des arguties de procureurs; nous n’irons donc pas, comme certains gouvernements, éplucher quelques articles du Pacte et nous enquérir si le gouvernement du Valais aurait dû s’adresser directement aux Etats dans lesquels ils avait confiance, pour réclamer

leur appui au lieu de faire passer les demandes par l’intermédiaire du directoire. Nous avons pu remarquer quelque irrégularité de formes dans cette manière de procéder; mais loin de nous la pensée que cette irrégularité fût suffisante pour motiver un refus direct et positif d’obtempérer.

Le directoire, saisi de la question par les lettres du Conseil d’Etat du Valais des 4 et 6 mai, eut à se prononcer .entre la demande d’intervention faite par le gouvernement, et la demande de non-iptervention adressée par les émissaires du Haut-Valais ; ces derniers, connaissant l’état respectif des forces des deux partis et la mesure de leurs préparatifs, pensaient avec raison que la réussite de leurs plans était assurée. Ils craignaient qu'elle ne fût compromise par l’intervention, quelque favorable que celle-ci pût être à leurs vues et h leurs projets. « Laissez-nous faire, disait M. E. de Courten, notre affaire est certaine. »

Tiraillé entre ces avis opposés, le Conseil d’Etat directorial, nous le déclarons sans détour, prit le parti le plus fédéral, le plus loyal, décréta l’intervention et, sans être arrêté par l’opposition de deux de ses membres , il procéda nettement dans l’exécution. Il choisit pour représentants deux hommes prononcés dans l’opinion qu’on est convenu d’appeler conservatrice , mais deux hommes honorables et incapables de donner les mains à une bassesse et à une trahison, M. le lamlamman Schmidt, d’Uri, et M. le bourgmestre Bourcard , de Bâle. Le premier accepta ces fonctions, le second les refusa, et fut remplacé par M. je landamman Blôsch, de Berne. Ce second choix était

moins heureux que le premier. M. Bourcard était sous la responsabilité d’opinions franchement avouées et franchement soutenues depuis treize ans, on savait avec lui sur quoi l’on pouvait compter. C’est un de ces hommes qui inspirent de la confiance à leurs amis et de l’estime h leurs adversaires. Nous nous regarderions comme présomptueux si nous nous exprimions avec autant d’assurance sur son successeur. Au demeurant, celui-ci refusa également, et dès ce moment le directoire, quittant la voie droite où il avait marché jusqu’alors, au moins extérieurement, entra dans la route creuse dont il ne nous a pas été donné de sonder toutes les profondeurs. Le sieur Bernard Meyer, secrétaire du Conseil d’Etat de Lucerne, que nous avons déjà vu figurer en Valais dans l’année 1843, fut renvoyé dans ce pays avec des pouvoirs en poche, qui l’autorisaient à prendre au besoin la qualité de représentant fédéral; nous ignorons si ces lettres de créance ont reçu le contre-seing de la chancellerie fédérale. 11 nous semble que c’était faire bon marché de la dignité de la Suisse, qui, toute déchue que certains esprits le prétendent, n’en est pas, toutefois, au point d’être obligée d’accepter pour son représentant un quidam qui se glisse comme un pauvre honteux , pour écouter aux portes, sauf à couvrir plus tard son rôle misérable de l’honorable manteau des Confédérés.

En même temps que le Vorort prenait ces dispositions diplomatiques, il ordonnait des mesures militaires, il nommait un commandant fédéral , dans la personne de M. le colonel fédéral de Salis-Soglio , plaçait sous ses ordres

on bataillon de Lucerne, un d’Uri et de Zug, deux compagnies de carabiniers d’Uri et d’Unterwalden, une demi-compagnie de Lucerne , un bataillon d’infanterie de Berne, un de Fribourg, un de Vaud, et une compagnie d’artillerie bernoise ; une demi-compagnie de cavalerie de Fribourg était destinée à servir d’escorte aux commissaires fédéraux. Tous les cantons ainsi désignés, se hâtèrent d’obtempérer aux ordres du Vorort, a l’exception des cantons de Berne et de Vaud ; ceux-ci déclarèrent qu’ils n’obéiraient pas ; ils refusèrent de mettre leurs troupes de piquet, se fondant sur un article du pacte, qui veut que la demande de secours soit adressée directement par le canton requérant aux cantons requis; ils prétendirent que le Vorort ayant fait directement les réquisitions susmentionnées , cette informalité viciait la demande au fond. Cette politique, conforme au vœu du parti réactionnaire en Valais, produisit l'effet que ce dernier en attendait. Berne, non content de refuser ses troupes, déclara qu’il empêcherait le passage, sur son territoire, des soldats d’autres cantons destinés à marcher en Valais ; l’histoire appréciera cette conduite et demandera compte à qui de droit du sang qui a coulé dans ce pays. Il nous parait qu’il y avait, en cette occurrence, à choisir entre l’un ou l’autre des deux systèmes , que nous nous permettons d’indiquer. L’un d’eux aurait consisté à examiner, avec quelque hauteur de vues, les convenances, ou plutôt les nécessités impérieuses de la situation; à être attentif aux progrès de la réaction, au travail continu de cette alliance absolutiste et ultramontaine , dont les deux centres d’action sont à

Lausanne et à Lucerne ; à jeter ies yeux sur l'état de la Suisse, depuis trois ans ; à interroger les présages, qui annonçaient que cet horizon, déjà si sombre, allait se rembrunir encore. Une fois manifeste qu’il était question de toute autre chose que de querelles entre quelques dizains du Valais ; une fois reconnu qu’il s’agissait d'une lutte d mort entre les principes de 1830 et les principes immuables qui prévalent par delà les monts du Tyrol ou de l’Italie , on pouvait écouter la raison d’Etat , le sentiment de l'intérêt personnel , bien compris, la notion du devoir, oui, la notion du devoir. On doit quelque chose de plus aux peuples qui tournent les yeux vers vous , comme vers leurs tuteurs, leurs protecteurs et leurs guides ; aux peuples qui vous demandent de les soutenir dans la route que vous leur avez ouverte , et où vous leur aviez promis que vous marcheriez toujours les premiers; on leur doit quelque chose de plus qu’à un papier sur lequel quelques ministres de la Ste.-Alliance, réunis, il y a trente années, à Zurich, ont écrit Pacte Fédéral. Voilà un système , et il n’est pas tellement excentrique, qu’il n’ait trouvé, dans le Conseil exécutif de Berne , un éloquent défenseur. * 11 ne suffit pas , dit » M. de T...., de refuser nos bataillons ; il ne suffit pas » d’empécher le passage sur notre territoire, il faut aller * plus loin et jeter deux bataillons par la Gemmi , dans le » Haut-Valais. > Vous aviez raison , M. de T.... ! vous vouliez que le drapeau de Berne fût arboré quelque part; vous vouliez qu’il fût le guidon du mouvement ; d’autres auraient

pu souhaiter qu’il devint l’étendard de la résistance; on à préféré le planter dans l’encrier d’un procureur,

En effet, à l’opposite du système que nous venons d’esquisser , il y en avait un autre : il consistait à se déclarer le défenseur respectueux du pacte de 1815, dans son véritable esprit. 11 fallait alors ne pas contester sur des mots ; mais obéir aux injonctions de Lucerne et se déclarer prêts à marcher.

En prenant le premier parti , on assurait le triomphe de la cause libérale en Valais ; en se rangeant au second , on arrêtait la guerre civile et les malheurs qui l’ont suivie.

On ne fit ni l’un ni l’autre, on ergota , on chicana , on plaida , et la cause de la liberté, de la tolérance politique et religieuse, la cause du progrès fat étouffée dans des flots de sang 1

Vaud suivit l’exemple de Berne ou plutôt le dépassa ; il refusa ses troupes ; mais il accorda le passage aux Fribourgeois ; puis il revint sur ses pas, prit une décision embrouillée, et nonobstant tous ces changements de dire et de faire , mérita cette note piquante que nous retrouvons dans Une brochure écrite par un homme qui a joué un rôle actif dans ces événements. « On appelle, dans le canton de > Vaud , bataillon fédéral , dit-il , un bataillon destiné au » service fédéral, mais qui ne marche pas sur l'ordre du » Vorort. * » Après ces refus, le Vorort ordonna au canton de

* Einige Blâttcr aus dcr Brieftasche eines eidgenossischen Offiziers, im Mai bis Juni 1 84 fl ira Wallis flüchlig aufgezeicbnet , von J. U, von Salis-Soglio.

Genève de mettre en disponibilité une compagnie d’artillerie.

Ce canton obtempéra. Nous verrons plus tard que les lauriers cueillis par Berne et Vaud, dans la carrière des arguties, empêchèrent le gouvernement genevois de dormir et ce > qu’il advint de cette préoccupation. Nous devons revenir sur nos pas, pour examiner ce qui se passait en Valais.

Le 6 mai, ce même jour où il avait réclamé de nouveau l’assistance fédérale, le Conseil d’Etat adressa à toutes les communes du canton une circulaire, pour leur enjoindre de combattre « et d’arrêter, sans autre invitation, par leur con- » tingent fédéral et leurs landwehrs , toute troupe armée > ou suivie d’armes, non autorisée par la loi , et qui se met- » trait en mouvement sans l’appel du gouvernement. >

Cet arrêté est intéressant, parce que les deux partis s’en sont servi plus tard pour justifier leurs procédés.

Immédiatement après avoir lancé cette circulaire et sous la date du 8 mai, le Conseil d'Etat convoqua le Grand Conseil extraordinairement, pour le 14 du même mois. Il appela en même temps au service actif six compagnies du contingent fédéral : une de carabiniers et une de chasseurs du Haut-Valais, et quatre compagnies des dixains du centre. Deux d’entr’elles devaient se rendre à St.-Maurice, à Massongex et à Verossaz , pour prêter main forte au tribunal ; et les quatre autres devaient rester en réserve à Sion et être campées sur la Planta.

Ces mesures en elles-mêmes étaient parfaitement convenables; si le Conseil d’Etat y fût demeuré fidèle, il aurait été soutenu par tous les honnêtes gens; on était fatigué de désor-

(1res. Mais ce n’était pas le compte de la fraction du Conseil d’Etat qui obéissait aux ordres de la réaction. L’agent et l’organe le plus actif de cette fraction , M. le chanoine de Rivaz, était à Lucerne, où se jouait le drame sérieux dont on n’avait que la parodie en Valais*

Tandis que le Grand Conseil allait se réunir, pour tenter la pacification du pays , avec le seul concours des forces nationales, on apprend le 11, par la Gazelle de Lucerne , que le Conseil d’Etat du Valais a demandé l’intervention, que le Vorort a accédé à cette demande, que les représentants fédéraux et un commandant fédéral sont nommés , que des troupes sont commandées.

A l’ouïe de cette étrange nouvelle , l’indignation fut générale; on le conçoit, le parti libéral comprenait le danger d’une intervention fédérale, qui, partout où elle a été appelée en Suisse, n’a laissé que des souvenirs amers. Il y voyait, en raison des sympathies du Vorort et du choix de ses mandataires, un instrument d'oppression dirigé contre la cause du progrès. D’autre part , le comité de Sierre , nous l’avons dit, ne souhaitait que faiblement l'intervention ; il se croyait sûr du succès, et l’intervention , surtout si Vaud et Berne n’eussent pas refusé leur concours, pouvait empêcher que la contre-révolution fût aussi complète que ce comité dirigeant se proposait de l’opérer. L’évêque élu de Sion , enfin , désirait plus qu’un autre que rien ne contrariât cette levée en masse qu’avait préparée M. de Kalbermatlen. Il avait appris de Rome, dit-on, que son frère de Belhléhem (l’abbé de St.-Mauricc) faisait des démarches fortement ap-

puyées, pour foire convertir en évêché effectif son évécbé m partibus, en démembrant celui de Sion. Monseigneur de Preux, pensant avec raison qu'une contre-révolution mettrait fin au projet , redoutait tout ce qui pouvait paralyser les plans arrêtés h Sierre, et il voyait juste; le projet de démembrement fut abandonné , et le chanoine qui le suivait h Rome , fut rappelé.

Ainsi, toutes les opinions sincères s’accordèrent au moins à repousser l'intervention. Une fraction seule du Conseil d’Etat la désirait; isolée, au milieu du pays, agitée comme le sont toujours les hommes sans conviction et sans courage, cette fraction sympathisait avec le comité de Sierre, mais elle craignait sa domination , elle redoutait bien plus encore la Jeune Suisse, et détestait cordialement le comité de Martigny. Ainsi tiraillée et timorée, cette fraction du Conseil d’Etat se tournait avec angoisse vers l'intervention, comme vers son unique protectrice. Est-il nécessaire de dire que le loyal conseiller Torrent, étranger h ces intrigues dont il devait être la première victime, se contentait de gémir des maux dont il pressentait l'approche, mais qu’il ne pouvait plus prévenir ?

Cependant la majorité du Conseil d’Etat recula un moment devant la clameur publique et tenta de désavouer son propre ouvrage.

Ce corps adressa le H mai au Vorort une lettre fort extraordinaire ; « il prétendait n’avoir eu connaissance des l opérations du Vorort , que par la Gazette de Lucerne ; il » remerciait le directoire de ce haut témoignage d’attache -

» ment, et lui demandait la continuation de sa précieuse et » puissante protection. » « Cependant , » ajoutait-il , avec une élégance de style qui fait honneur à la chancellerie du Valais , « si vos ultérieures prévisions vous le permet - » lent , vous nous aideriez, pensons-nous , de vous borner » à mettre de piquet les troupes dont vous avez disposé. » Il annonçait qu’il envoyait semblable missive aux cantons de Vaud, de Berne et de Fribourg. Ce ne fut pas tout : ce Conseil d’Etat, toujours préoccupé de la crainte d’une explosion prématurée, lit publier ce même jour, 11 mai, dans la ville de Sion et au son de la caisse, qu’il n'avait appelé ni représentants ni bataillons fédéraux. Sans se livrer à une appréciation trop sevère de ces faits, nous pensons qu’il était permis aux citoyens du Bas-Valais de voir, dans cette étrange conduite, une grande ineptie ou un calcul très-machiavélique. Les désordres des jours précédents, concentrés dans deux communes, avaient cessé aux lieux mêmes où ils avaient éclaté; l’action gouvernementale n’était pas contestée; les tribunaux pouvaient continuer leurs enquêtes sans opposition.

Dans de telles circonstances, ces dits et ces contredits du Conseil d’Etat légitimaient tous les soupçons ; on pouvait y voir une provocation , mais c’était par ce motif même qu'il eût été, peut-être, plus sage de savoir y résister. Le comité de Martigny céda à l'entrainement général ; il se réunit spontanément , et ce fut alors que l’on put regretter l’absence des hommes éclairés qui avaient refusé d’en faire partie. Peut-être auraient-ils jeté un coup d’œH plus calme

et plus réfléchi sur l’ensemble de la situation ; peut-être la proclamation du comité de Martigny, du 12, n’aurait-elle pas paru , ou aurait-elle été conçue dans des termes différents. Quoiqu’il en soit, la proclamation parut, en allemand et en français; elle était adressée au peuple valaisan *. C’est une pièce trop importante du grand procès qui, Dieu merci, se plaide encore, pour ne pas la faire connaître en entier.

Qu’on se garde d’inférer des réflexions qui précédent, que nous blâmons la proclamation de Martigny ; elle exprimait avec chaleur la vérité; voici son passage le plus significatif : « S’abstenir de toute provocation, de tout acte répréhen- » sible ; mais se préparer en silence à obtenir justice du

* parjure et de la trahison. Tel est le devoir des bons ci- » toyens. »

Oui, c’était vérité , oui, il y avait parjure , il y avait trahison, et lorsqu’il y a parjure et trahison, on a le droit de le proclamer; on a le droit d’invoquer la vindicte publique contre les traîtres et les parjures. Mais l’exercice de ce droit est subordonné à l’accomplissement d'un devoir, et dans les circonstances où l’on se trouvait, ce devoir était impérieux. « Avant de dé-

* clarer la guerre, il fallait être prêt. » Éblouis par le souvenir de succès antérieurs, les rédacteurs de la proclamation du 12 mai crurent qu’il suffirait d’une démonstration pour faire rentrer dans l’ombre leurs adversaires. Ils ne comptèrent ni leurs amis, ni leurs ennemis; voilà où fut leur tort, tort grave, tort irréparable, bien plus sérieux,

* Voyez pièces annexes.

bien plus considérable , que d’avoir appelé traîtres et parjures ceux qui avaient trahi et qui s’étaient parjurés ; de telles proclamations doivent être datées d’un quartier général. Hâtons-nous d’ajouter que les signataires en réclamèrent noblement, généreusement, toute la responsabilité, et dans l’exil, où ils vivent, cette responsabilité, ils la réclament encore'.

Si ce vieux dicton du sage , tu te fâches , donc tu as tort , continue à être vrai , le Conseil d’Etat du Valais avait tort , car il se fâcha. Les soldats de milice appelés à Sion , prirent connaissance de cette proclamation ; un grand nombre d’entr’eux y applaudit. Le lendemain, le Conseil d’Etat fit distribuer a ces mêmes troupes un ordre du jour, où le comité de Martigny était gravement insulté ; les soldats en entendirent la lecture en silence. Cet ordre du jour démentait formellement la nouvelle de la marche (les troupes fédérales. Cependant le bataillon de Fribourg était sur pied ; le commandant fédéral en passait l’inspection * ; il le louait de sa bonne tenue !

* De la contre-révohUion en Valais, en 1844, par Maurice Barman, p. 17.

* Brochure de M. le colonel de Salis, page 1".

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