CHAPITRE VI
Nous observons souvent dans nos montagnes , aux moments qui précèdent l’explosion de ces ouragans terribles , dont le passage laisse des traces que le temps n’efface point, nous observons, disons-nous, une transparence remarquable dans l’atmosphère, un silence profond dans la nature. Elle rassemble ses forces pour la lutte qui va survenir. L’art exercé du montagnard découvre seul ces signes imperceptibles, qui lui dénoncent l’approche de quelque grande catastrophe. Il en était ainsi dans le Valais, après les agitations violentes des derniers mois de l’année qui venait de finir le calme avait reparu , les premiers jours de l’année de 1844 furent exempts de ces scènes de violence , que nous avons déplorées tant de fois dans le cours de cette narration. L’agitation ne se maintenait que dans la presse, et ici, comme en toutes choses, on put voir que le génie du mal est un trompeur. La destruction sauvage de la Gazette du Simplon avait enlevé au parti
ultramontain et réactionnaire son seul organe. Privés de ce précieux fanal , qui pouvait seul les guider dans les ténèbres dont ils étaient entourés, les libéraux , comme ces enfants mutins , qui se persuadent qu’en déchirant le livre d’étude, la leçon qui les ennuie ne recommencera pas; les libéraux , disons-nous , qui semblaient avoir fait trêve à leurs querelles intestines , pendant quelque temps , pour diriger leurs efforts contre l’ennemi commun, convaincus probablement que cet ennemi était mort, parce qu’il ne parlait plus, recommencèrent h faire feu les uns sur les autres pour la plus grande édiücation du pays, et la plus grande joie de leurs adversaires. Nous sommes injustes, peut-être, en faisant peser ainsi sur toute une opinion des reproches qui ne sont applicables qu’h une partie; reproches durs h entendre , et plus pénibles encore à articuler. Ceux que ces reproches concernent sont dans l’exil ou sous l’oppression, et nous , qui voudrions au prix de notre sang leur rendre la position qu’ils ont perdue, nous, qui partageons une grande partie de leurs idées , et qui avons souffert pour la même cause, nous venons aujourd’hui raviver les blessures et parler avec amertume de gens malheureux ! Mais ces considérations doivent faire place h d’autres d’un ordre encore plus relevé; il faut préparer un avenir, dont , grâces à Dieu , il n’y a point à désespérer , il est donc nécessaire d’illuminer , pour ainsi dire , le passé , de mettre h découvert ses recoins les plus cachés , afin qu’en montrant dans son étendue la route qui a été suivie, lorsque le moment sera venu , on puisse se décider en connais-
sance de cause, et ne pas prétexter cause d’ignorance, si si l’on veut persister dans les mêmes errements.
Nous le dirons donc sans détour , Y Echo des Alpes recommença ses attaques incessantes contre le parti libéral modéré et contre le Courrier du Valais, organe de celte opinion, et ce dernier s’attacha niaisement à réfuter et à contredire son infatigable antagoniste. En vain, dans ces jours où s’organisait une révolution à l’orient de Sion , cherchonsnous dans ces prétendues sentinelles du libéralisme, dans ces soi-disant organes de l’opinion, en vain cherchonsnous des faits notoires , clairement énoncés , indiquant les projets des hommes de la réaction. Un plan d’opérations préliminaires se préparait et s’exécutait dans le Haut-Valais; l’armement de cette partie du pays s’opérait ; toute la population virile était enrégimentée ; des achats d’armes, de munitions étaient effectués, en un mot, tout annonçait un projet sérieux, définitif, et c’était à peine si de loin en loin quelques phrases assez vagues faisaient entrevoir ces préparatifs. Jamais celle comparaison, si souvent reproduite, des Grecs, qui se perdirent en querelles théologiques, tandis que le bélier de Mahomet frappait à coups redoublés les murs de la ville des Césars; jamais celte comparaison ne fut plus applicable qu’au parti libéral du Valais à cette époque. Qu’importait, en effet, à Y Echo des Alpes, que M. Kalbermatten, traversant depuis Evian le Piémont et les Alpes, se trouvât à Sierre, où il travaillait avec d’autres, activement et en vérité loyalement, à préparer l’invasion du chef-lieu et des dixains occidentaux ? Il y avait une chose bien plus
essentielle , bien plus urgente , bien plus utile à la patrie, c’était de déverser chaque jour l’injure et le blâme sur les hommes les plus honorables du pays , de les mettre en état de suspicion aux yeux de leurs concitoyens, de les représenter comme des gens sans bonne foi, sans courage politique, sans vues d’avenir, comme des égoïstes et des ambitieux, de récriminer sans cesse contre le gouvernement de 1 840.
En vérité, en revenant sur ces tristes débats, nous ne pouvons nous les expliquer qu’en admettant, chez le parti le plus avancé, nne sécurité complète. 11 paraît que l’issue d’un conflit n’était pas douteuse à ses yeux , qu’il ne pensait pas qu’il y eût lieu de s’y préparer, et qu’il regardait comme bien plus utile de régler d’avance les conséquences de la victoire certaine, que de l’assurer. Ce parti regardait comme assurée la chute du régime de 1845, et il voulait à tout prix prévenir le retour de l’influence qui avait prévalu en 1840, 1841 et 1842. C’était à lui, c’était aux siens qu’était réservé l’honneur et la possibilité d’asseoir sur une base indestructible les destinées du Valais, et pour ne pas priver le pays de ce bonheur , il ne fallait pas combattre, pensaient-ils, le fantôme de la réaction, mais bien plutôt cette réunion d’hommes éclairés dont on avait fait l’épreuve et qu’il eût été si affreux de voir dominer de nouveau.
Cependant pour ne pas laisser perdre l’habitude des actes inconsidérés, peut-être aussi pour les provoquer, deux hommes connus par leur principes ultramontains et réactionnaires, MM. Dunoyer, chancelier de l’évêque, et Jardinier, ex-vicaire, se rendirent le 17 janvier à Monthey, dont ils
étaient l’un et l’autre ressortissants, sous le prétexte, vrai ou faux , de vaquer à des affaires de famille. Aussitôt leur présence fit sensation , on les surveilla et on eut raison ; mais on les surveilla d’une manière inconvenante , et l’on eut tort. On appliqua des échelles contre les fenêtres de la maison du curé de Collombey, où ils se trouvaient, pour écouler leurs paroles, entendre leurs chansons et examiner leurs actions , on barricada la porte pour empêcher leur sortie. Le lendemain ces deux ecclésiastiques voulaient aller coucher au couvent des religieuses de Collombey; là, ils furent assaillis par des hommes exaspérés, qui exigèrent leur départ immédiat. Nonobstant leur résistance, ils furent obligés de se soumettre, et furent ainsi reconduits par une bande jusqu'aux limites du district, après que l’un d’eux en passant sur le pont où avait été frappé Codonnet, eût été contraint de faire une espèce d’acte de contrition en expiation de cet attentat. U Echo des Alpes ne trouva que des phrases longuement approbatives pour justifier ces excès. C’est, selon nous, un des symptômes les plus fâcheux pour un parti, que de prétendre organiser froidement , légalement et logiquement, l’anarchie. Que des hommes ardents et que l’on a voulu peut-être pousser à bout, se livrent à des désordres, on le conçoit; mais après qu’ils sont accomplis, il ne leur reste, suivant nous, que le choix entre trois partis : s’excuser franchement s’ils reconnaissent avoir dépassé les bornes qu’une vindicte légitime leur permettait d’atteindre; garder un dédaigneux silence, s’ils ne veulent pas reculer; jeter enfin un énergique défi à leurs
adversaires , s'ils s’applaudissent de ce qu’ils ont fait ; il y a de bonnes chances pour eux dans l’un ou l’autre de ces modes d’agir, mais il n’y en a aucune dans l’emploi d’arguties de procureurs , destinées à prouver que le blanc est noir, que le noir est blanc; de ces raisonnements, qui détrempent toutes choses , qui réduisent toute énergie aux manifestations mesquines d’un ergoteur.
Le gouvernement ordonna avec raison des poursuites contre les faits qui avaient eu lieu à Monlhey et à Collombey ; mais, chose étrange, le tribunal de ce district était presque en entier récusable en raison des relations de ses membres avec les inculpés; il fallut assembler le collège électoral et procéder h de nouvelles élections de juges.
Si nous nous sommes abstenus de reproduire cette polémique injurieuse des journaux libéraux , nous ne pouvons passer sous silence une discussion plus sérieuse, qui s’éleva à l’occasion d’une série d’articles publiés par le Courrier du Valais dans le courant du mois du février, sur les causes de la réaction qui s’opérait dans le pays. Après avoir rappelé la juste confiance, l’estime générale, qui entouraient le régime de 1810, il signale comme les causes qui ont amené le changement, l’affaire d’Argovie, qui malheureuse en elle-même, fut exploitée en Valais d’une mauière déplorable ; le seul organe de la publicité que possédât alors ce pays , n’ayant pas assez de louanges à donner à un acte qui avait été accueilli en Valais par une désapprobation presque générale ; il ajoute que dès lors le langage de V Echo des Alpes , injurieux contre toute personne et toute chose,
le soin qu’il prenait de justifier tous les actes irréguliers qui se commettaient dans le canton , langage dans lequel on persuadait à un peuple crédule et ignorant , que se traduisait la pensée des hommes de 1840; qu’en un mot, cette funeste direction du journalisme en Valais a été la première cause du changement qui s’opéra dans les esprits. 11 faut chercher la seconde cause dans l’influence du clergé, de ce clergé qui, hostile h toute réforme politique, soumis en apparence à des faits qu’il avait cherché vainement à prévenir, n’avait cessé de saper sourdement la position qu’il voulait enlever. Le rejet de lois importantes rendit notoire, dès l’année 1841, que la puissance du clergé n’était point abattue, et cet essai de ses forces l’encouragea à marcher plus vigoureusement dans la voie de la réaction. Alors fut conçu le projet de faire intervenir directement la religion dans les faits politiques , en excommuniant la Jeune Suisse et en ravivant ainsi, par l’intérêt qui s’attache toujours h ce genre de proscription, une société qui s’éteignait. Alors encore, sortant des mystères du confessional ou de l’action secrète dans la vie privée, le clergé éleva la voix du haut des chaires, proclama la religion en danger, et jeta, h la face d’un gouvernement loyal, l’odieuse accusation de connivence avec les fauteurs de ce prétendu système antireligieux.
De cette attitude du clergé , de l’impression qu’elle produisit sur les populations, résulta une alliance toute naturelle entre le clergé , le parti réactionaire et les hommes qui regrettaient des positions perdues , et qui avaient été
froissés dans leur amour-propre de famille et d’individus ; ces alliés, secondés par ces influences du dehors, qui seront toujours au service de ceux qui attaquent le progrès de l’espèce humaine, l’émancipation de la pensée et la réalisation de l'égalité des citoyens par l’égalité de leur développement intellectuel; ces alliés, disons-nous, avaient une grande chance de succès, parce que, ne se préoccupant que d’une seule chose, la destruction de ce qui existait, ils agissaient avec toute la puissance de l’unité contre des forces dispersées. C’était une colonne serrée qui, après avoir été forcée de battre en retraite, revenait , compacte, tomber sur des ennemis présomptueux , qui, au lieu d’assurer leur victoire et d’observer les mouvements de leurs adversaires, s’amusaient à piller le camp momentanément abandonné.
Nous partageons la manière de voir qui vient d’être exprimée, mais nous ne pensons pas que l’énoncé des causes qui amenèrent la réaction en Valais soit complet , et le journal auquel nous avons emprunté les citations qui précèdent, ne pouvait pas compléter cet énoncé. Constitué sous le point de vue gouvernemental, ayant accepté le rôle difficile et honorable de repousser les attaques injustes auxquelles les partis opposés se livraient sans cesse contre le gouvernement, *1 ne pouvait, il ne devait pas courir le risque d’affaiblir encore un gouvernement si ébranlé en se livrant à une critique même modérée de ses actes. Mais ce qui est interdit au journaliste qui écrit dans le paroxisme de la fièvre, est ordonné au contraire au narrateur impartial qui , placé à distance, recherche les causes qui ont amené de si tristes
résultats. Daos cette recherche l’action gouvernementale ne saurait nous échapper, et, quel que soit notre respect et notre affection pour plusieurs des hommes qui eurent la direction des affaires de 1840 h 1843, nous ne pouvons donner une approbation complète à la marche qu’ils adoptèrent. 11 nous semble qu’ils ne se pénétrèrent pas assez de l’importance du changement qu’ils avaient eux-mêmes opéré-, on croirait qu’ils envisagèrent le 1 er avril 1840, comme un incident isolé, après lequel les choses reprenant leur cours, il n’y avait qu'à leur imprimer une meilleure direction. Ils nous apparaissent comme un cocher qui, pour faire droit aux réclamations des voyageurs en remplace un autre sur le siège d’une voiture; le nouveau est ferme , courageux , il tient bien les rênes ; l’ancien était un ivrogne, un poltron, un homme usé; l’échange est donc excellent. Mais avant de faire claquer son fouet et de pousser les chevaux dans la même route , le nouveau conducteur n’aurait-il pas fait sagement en s’enquérant si cette route était sûre , si elle n’était pas semée d’ornières et bordée de*fossés dangereux ; en un mot, n’aurait-il pas dû examiner s’il devait se contenter de changer l’allure on s’il ne devait pas tenter de prendre un meilleur chemin? Le gouvernement de 1840 a été un gouvernement éclairé, une réunion d’administrateurs fermes, habiles, probes, actifs, passionnés pour le bien , oublieux d’eux-mêmes et sans cesse préoccupés de la patrie, une réunion d’hommes qualifiés pour faire le bonheur du Valais , dans une époque paisible et dans une situation normale ; mais ce n'a pas été un
gouvernement politique , et la secousse avait été assez forte pour qu’une main politique fût nécessaire, afin de rétablir sur sa base l’édifice ébranlé. Le gouvernement crut tout faire par l’administration , s’y voua exclusivement , et il eut tort. Dans sa marche administrative même , il parut guidé, s’il est permis de nous exprimer ainsi , par une tendance un pen puritaine, un peu trop littérale, ne voyant que le fait à accomplir , sans chercher h en apprécier les résultats. C’est ainsi que, par une suite de maladresses, il permit h celte question toute spéciale des marchés de Marligny de devenir une cause d’irritation entre deux localités très-rapprochées, irritation qui rompit uu parti jusqu’alors compact. C’est encore ainsi que , dans le remaniement qu’il ordonna de la grande commune de Bagnes , par un scrupule assez mal fondé, il assura, dans l’Entremont, la prépondérance à l’opinion qui était adverse aux institutions de I 840. C’est ainsi qu’après des preuves manifestes de mauvaise foi et des falsifications qui ressortaient de l’examen des procès-verbaux de communes , lorsque le peuple fut appelé h se prononcer par le referendum; après ces preuves qui constataient que le nombre véritable des rejetants avait été scandaleusement dépassé, on ne vil aucune pénalité, aucune mesure énergique mettre un terme h ce scandale , qui anéantissait la libre volonté des citoyens. C’est ainsi encore qu’il n’osa rien tenter pour changer la position du clergé et c’est surtout en cette occurrence qu’il a été au-dessous de sa mission. Il nous paraît que, dès le premier jour de son avènement au pouvoir, le gouvernement devait avoir pour but unique de
s’étudier à régler d’une manière compatible avec l’état du pays, les rapports de l’Eglise avec l’Etat. Assistant avec tout le Valais à la lutte entre le clergé et le parti que représentait Y Echo des Alpes , qu’a-t-il fait pour la prévenir ou pour la faire tourner à son profit ? Rien , il est resté neutre , et par conséquent il a été désavoué partout. Celte neutralité il faut la conserver quand l'agitation n’est qu’à la surface ; mais quand la matière est remuée jusqu’au fond du vase, alors que le métal est en fusion , il ne faut pas s’en remettre au hasard pour le diriger dans les creusets , où il doit perdre sa forme primitive et en revêtir une nouvelle. Ces creusets, ces moules, il faut les préparer soi-même, pour que le nouveau composé soit utile et bien ordonné. Le gouvernement ne devait avoir qu’un but : faire rentrer l’Eglise dans l’Etat, et ne pas permettre qu’on entraînât de force l’Etat dans l’Eglise. Pour atteindre ce but, il ne fallait pas, sansdoute, prendre sous son patronage les attaques inconsidérées d'hommes de désordre, qui croyaient faire de la philosophie et du progrès en recueillant, dans les ana et les recueils de facéties , toutes les turpitudes vraies ou supposées que l’on peut reprocher aux ministres des autels. Il fallait, au contraire, se déclarer hautement l’ami de ces derniers, leur protecteur ; il fallait les entourer de considération, les faire jouir d’un grand bien-être ; mais aussi les forcer, oui, les forcer à asseoir leur crédit sur leur instruction, leur désintéressement, leur moralité, la pureté de leur vie; il fallait que ce bienêtre, supérieur à ce qu’il estactuellement, dépendit de l’Etat, et non de l’Eglise elle-même ; qu’il résultât d’une meilleure
répartition des biens du clergé, et que l’Etat ne lésinât pas, s’il avait fallu y ajouter peut-être , pour que le desservant de l’autel vécût heureux, et qu’il pût sans contrainte se livrer à cette adorable pratique de la bienfaisance éclairée , le plus solide fondement de sa juste influence et de son propre bonheur. Il fallait déclarer une guerre franche, ouverte, mais loyale, aux ordres monastiques et à ces sociétés religieuses, qui sont elles-mêmes à l’Eglise ce qu’une venta de carbonari est à un gouvernement régulier. Il fallait faire tout cela , non au détriment , mais au plus grand avantage du clergé séculier. En un mot , il fallait attaquer immédiatement la question des immunités ecclésiastiques, mais en même temps en imposer aux hommes qui dans le prêtre attaquaient peut-être la religion, les forcer à se faire connaître pour ce qu’ils étaient réellement, une imperceptible minorité. Enfin, il fallait combattre avec une épée à deux tranchants , rôle difficile , nous le savons , situation périlleuse , nous le reconnaissons , entreprise , où l’on serait peut-être mort h la peine, mais qui eût marqué d’un sceau indestructible le passage aux affaires des hommes qui auraient osé la tenter.
Nous ne nous étendrons pas davantage dans ce champ sans limites; mais nous terminerons comme nous avons commencé, en déclarant que, selon nous, les hommes auxquels la direction des affaires du Valais avait été confiée de 1840 h 1845, furent trop exclusivement administrateurs et pas assez gouvernementaux.
Quant à leurs successeurs , nous pensons que , lorsque
le récit des faits aura été achevé , nos lecteurs arriveront à celte conviction, qui est la nôtre, que ces hommes ont complété par une détestable astuce l’œuvre que le trop de confiance ou de laisser-aller de leurs prédécesseurs avait laissé commencer.
Les scènes de désordres matériels, qui avaient cessé depuis l’incident des deux ecclésiastiques h Collombey , recommencèrent dans le milieu du mois de mars, et le village d’Ardon en fut de nouveau le théâtre.
Nous avons déjà dit que le curé de ce village , le chanoine de Rivaz , homme supérieur sous beaucoup de rapports, et dont il eût fallu, à tout prix, conserver le concours au lieu d’en faire un adversaire implacable, que ce curé, représentant du clergé an Grand Conseil, avait depuis deux ans pris une position si tranchée , qu’il était l’objet, dans tout le pays, de l’admiration fanatique des uns, et de l’animadversion prononcée des autres. Plusieurs de ces derniers étaient ses propres paroissiens, et déjà il avait éprouvé leur mauvais vouloir , lorsque sa cave fut dévastée et son domicile envahi , au départ de la colonne Joris , à la fin du mois d’août de l’année précédente. Rentré dans sa cure , il parait qu’il conçut ou qu’il feignit de concevoir des craintes pour sa sûreté personnelle. Il adressa des plaintes au Conseil d’Etat ; celui-ci en référa au conseil communal , qui déclara que la commune était paisible. Cependant le parti opposé prétendait que des conciliabules inquiétants avaient lieu dans la cure , que l’on y formait des approvisionnements d’armes et de munitions, qu’on la disposait pour
oOülenir un siège. Ces accusalions réciproques excitaient de la fermentation, et deux conseillers d’Etat, MM. François de Kalbermatten et Torrent furent délégués pour s’enquérir de l’état réel des choses dans celte paroisse. A peine l’avaienl-ils quittée , qu’une rixe sanglante éclata entre les partisans du curé et leurs adversaires. Vaincus ce jour-là, ces derniers , renforcés d’auxiliaires de Riddes et de Saxon, eurent leur revanche le lendemain. Le curé prit la fuite et se retira à Sion, les Jeunes Suisses envahirent la cure, la visitèrent de haut en bas et y saisirent six fusils et des cartouches ; ils se retirèrent sans commettre de dégâts.
L’irritation occasionnée par cet événement s’accrut à la nouvelle de projets vrais ou supposés, qui avaient pour objet d’attaquer la maison de M. Joris, à Illarsaz, au bord du Rhône, projets qui n’eurent point de commencement d’exécution, mais qui amenèrent une réunion de Jeunes Suisses à Vionnaz, et un échange de coups avec les hommes de la Vieille Suisse de cette localité.
La commune de Fully, cette Provence du Valais, fut aussi le théâtre de sévices et d’excès , le 30 mars. Là encore les Tous et les Pious 1 se provoquèrent et en vinrent aux mains; selon le programme généralement adopté, ce furent des coups de bâton , des coups de pierres, du sang versé , des gens assommés. Nous ne redirons pas ces détails monotones ; mais nous transcrirons les lignes suivantes,
* Les aristocrates sont appelés en Valais ristous, et par abréviation tous; les libéraux gripious, et par contraction, pious
pour donner une idée du dévergondage d’ex pressions, auquel étaient parvenus certains hommes en Valais , dévergondage de paroles qui se liait h des idées justes quelquefois. Elles furent adressées au Nouvelliste Vaudois par un correspondant de Bagnes, le 1 er avril 1844. « Mêmes luttes
» et mêmes hommes qu’en 31 et 33, les organiques et les » batonistes, les ennemis du vote direct et les excommuni- » cateurs. Si le peuple savait qu’il est souverain , il serait » le maître chez lui; mais qui commande au logis? le pre- » mier venu qui se sent la force de renverser l’Etat , soit » par le canon, soit par les bulles, au moyen de la jeu-
» nesse militaire ou de la vieillesse dévote , etc » et
ailleurs :
» Dispensons-nous des indispensables, excommunions les » excommunicateurs, plus de conférences ecclésiastico-poli- » tiques de prélats et de moines, plus de clubs d’avocats, » de diplomates et de généraux, mais des comités de com- » munes, de dixain et de canton, comme en 1838, etc. »
Tandis qu’on se battait à Fully , la Vieille Suisse se rassemblait à Savièse’, commune importante, près de Sion, où le parti réactionnaire comptait de nombreux adhérents.
Une réunion nombreuse eut lieu k St.-Maurice au 1 er avril ; elle se composait des hommes les plus marquants du parti libéral des quatre dixains occidentaux. Cette réunion avait pour objet de célébrer, comme les années précédentes, l’anniversaire du 1 er avril 1840, de tenter un rapprochement entre les diverses fractions du parti libéral, et de mettre un terme aux voies de fait qui compromettaient la cause du progrès.
Le comité de la Jeune Suisse ne se rendit pas à la réunion; on s’y entretint spécialement de la position critique du pays et des préparatifs militaires qui s’effectuaient dans le Haut- Valais; on résolut de nommer un comité provisoire, avec le mandat de provoquer la formation d’un comité définitif, en s’adressant aux sept dixains occidentaux, qui seraient invités k envoyer des délégués , le 9 avril, k Martigny.
Les Jeunes Suisses, nonobstant l'absence de leur comité, étaient en majorité dans l’assemblée; ils n’adoptèrent qu’avec répugnance la proposition que nous venons d’indiquer, quoique formulée par un d’entr’eux. Les plus ardents croyaient voir partout le projet de rompre l’unité de leur association. Ils se retirèrent pour délibérer k part et consentirent k la formation du comité provisoire , dont ils choisirent la majorité dans les membres de l’association , dans la personne de MM. Joris, Abbet et Morand. Le nom de ce dernier souleva de violents murmures. M. Joris refusa formellement de siéger avec lui ; les Jeunes Suisses consentirent alors k remplacer M. Morand par le major Crettex , et le comité provisoire fut ainsi composé de MM. les frères Barman, Joris, Abbet et Crettex.
Cette réunion, destinée k rapprocher les nuances du parti libéral, contribua au contraire k augmenter les dissentiments et les méfiances, et rendit ainsi plus graves les circonstances où le pays était placé.
C’étaient, en effet, des circonstances extraordinaires; le Conseil d’Etat ne cessait de prêcher et d’ordonner la tranquillité; il fit paraître, le 27 mars, une espèce de procla-
malion ou sommation aux communes , pour leur enjoindre de garder la paix , les menaçant d’une sorte d’exécution et les rendant solidairement responsables des désordres qui se commettaient dans leur circonscription. Celte pièce, transmise aux autorités communales, fut renvoyée par le président de celte commune de Fully, dont nous avons parlé; il se refusa à la publier et accompagna ce refus d’une lettre outrageante, dans laquelle il accusait formelloment le gouvernement d’avoir laissé naître et accroître les maux du Valais, en ne tenant pas sa parole.
Le gouvernement se contenta de faire publier à Fully, par un commissaire spécial, la proclamation renvoyée ; plus tard, il intenta un procès à l 'Echo des Alpes, à’eause des réflexions injurieuses dont il avait accompagné l’insertion de la lettre de M. Bender, qui, lui même, fut aussi traduit devant un tribunal.
La réunion annoncée pour le 9 avril avait eu lieu à Martigny; les délégués de 33 communes y avaient été présents. L’assemblée , après avoir pris connaissance de ce qui s’était passé à St.-Maurice et s’être constituée sous la présidence de M. Valentin Morand, prenant èn considération les approvisionnements d’armes et de munitions qui se faisaient dans la partie orientale du canton, sans que le gouvernement parût être en mesure de l’empêcher ; l’assemblée, disons-nous, résolut à l'unanimité de nommer un comité définitif, dans le but de prévenir la guerre civile. « Il fui chargé de prendre » les mesures les plus promptes et les plus efficaces pour » repousser, à main armée, s’il le fallait, toute agression
* contra l’indépendance et le droits du peuple , de s’appli- » quer essentiellement à faire renaître la confiance entre » tous les citoyens, h populariser les principes démocratiques » et à en obtenir l’application *. »
Ce comité fut composé de sept membres , pris chacun dans un dixain différent ; ce furent :
MM. Joseph Barman , de St.-Maurice ;
Joris, de Monthey;
Creltex, d’Orsières ;
Abbet, président de la Jeune Suisse;
Maurice Barman, ancien conseiller, deMartigny;
De Bivaz, ancien conseiller, de Sion ;
Udry, de Conthey.
On nomma quatre suppléants: MM. Rion, avocat à Sion; Joseph Torrent, h Monthey; Amacker,à St.-Maurice; Alphonse Morand , rédacteur de Y Echo des Alpes.
Ôn voit, par celte composition, que l’assemblée avait eu en vue de représenter non-seulement chaque dixain , mais encore les nuances de l’opinion. C’est ce qu’indiquaient les nominations de MM. Abbet et Morand , h côté de celles de MM. Joseph Barman et Ch. de Rivaz. Cette combinaison n’eut pas de succès; M. le docteur Barman et M. Joris, qui n’assistaient pas à la réunion , mais qui prévoyaient qu’on réélirait le comité provisoire .du 1 avril , avaient fait savoir qu’ils n’accepteraient pas cette nomination. On passa outre , ils persistèrent , et le comité se trouva ainsi privé , dès le
1 Procès-verbal de l’assemblée du 9 avril (v. de la contre-révolution en Valais, par M. Barman, p. 15).
début, de deux de ses membres les plus éminents; ces messieurs se défiaient, à bon droit, de la fusion qu’on voulait opérer, et l’événement ne tarda pas à les justifier. En effet, à peine le comité était-il installé , que MM. Abbet et A . Mor rand déclarèrent qu’ils n’acceptaient le mandat qui leur était confié, « que sous réserve qu’il ne préjudicierait en rien aux » engagements qu’ils avaient contractés par les statuts de l’as- » sociation de la Jeune Suisse. * Il résultait évidemment de cette réserve, nonobstant les explications subtiles que ses auteurs en ont données, que la fusion tant souhaitée entre les diverses nuances du parti libéral était une chimère. La Jeune Suisse restait sous ses tentes, et daignait seulement accepter la coopération des hommes modérés auxquels, depuis deux ans, son organe officiel prodiguait chaque semaine des invectives. Il en résultait encore, que la Jeune Suisse était un but et non un moyen, que ses membres contractaient envers elle des devoirs et des engagements qui pouvaient différer des devoirs et des engagements que la réunion de Martigny avait imposés à son comité. Peut-oa s’étonner, alors, que MM. de Rivaz, Rion et Udry , suivant l’exemple de MM. Barman et Joris, aient décliné les fonctions auxquelles ils avaient été appelés? Leur retraite empêcha le concours actif des dixains de Sion et de Conthey, et paralysa les opérations du comité. Ainsi, tout le fardeau de cette immense responsabilité retombait sur le brave et malheureux Maurice Barman; tous ses amis politiques s’étaient retirés ; il restait aux prises avec deux hommes dont les prétentions exorbitantes étaient inconciliables avec ses vues drojtes et loyales ; hommes qui ne
pourvurent à aucune organisation et qui, au moment de la crise, ne prêtèrent aucun secours.
Il est bien difficile au narrateur consciencieux d’asseoir ici un jugement. Faut-il louer sans réserve MM. Joseph Barman, Joris, de Rivaz, Udry et Rion de s’être hautement séparés de la Jeune Suisse lorsqu’elle prétendait ainsi à une prépotence absurde? ou (levons-nous reconnaître qu’il y eût eu peut-être un plus grand mérite, un plus grand courage , à rester à la brèche , quels que fussent les alliés ; à compter assez sur l’influence du talent, du patriotisme et du caractère pour dominer des gens turbulents et sans importance réelle, et à n’avoir qu’un but, qu’une pensée: combattre l’ennemi commun ? Cet ennemi , il agissait autre-? ment, il ne formait pas des comités; il ne demandait pas des explications , il ne faisait pas des réserves et des contreréserves, mais il agissait. M. de Kalbermalten avait été mandé à Sierre. Lk, chez M. de Courten d’où il fit quelques excursions particulières à Sion chez l’évêque , on lui avait dit: vous avez pleins pouvoirs, organisez-nous , et M. de Kalbermalten avait organisé. Toute la population virile du Haut-Valais avait été mise sur un pied militaire. Sans s’arrêter à ces scrupules légaux qui ne préoccupent que les âmes vulgaires, un chef de parti menaça d’imposer des amendes, de priver des droits politiques ceux qui ne répondraient pas à son appel; on lui obéit et l’on eut raison de lui obéir. Tant il est vrai que le premier besoin des démocraties, lorsqu’elles ont le sentiment du danger, est de se rallier k la force; l’instinct leur dit que, pour être sauvées, il
leur faut des ordres du jour et non des protocoles. Ainsi , M. de Kalbermatten , sans mot dire, fit beaucoup, et le comité de Martigny , en disant beaucoup , ne fit rien.
Il était temps pour le parti réactionnaire de se prononcer, s’il souhaitait disposer de la totalité du Ilaut-Yalais. Eu effet, des idées d’émancipation et d'indépendance pénétraient aussi dans cette partie du pays. Dans le dixain le plus reculé , celui de Conches , quelques hommes , fatigués de ces tiraillements, s’étaient formés en une espèce de corps franc, pour se soustraire à l’organisation Kalbermatten, et ils avaient déclaré qu’ils n’obéiraient qu’aux ordres du gouvernement. Celte détermination excita la colère des réactionnaires, qui résolurent de dissoudre par la force ce noyau d’hommes modérés et indépendants. Le gouvernement eut connaissance de ce projet ; il voulut protéger ceux qui déclaraient ne reconnaître que lui; il écrivit à cet effet au présidentdu dixain de Conches sous la date du 21 mars 1844; son autorité fut méconnue par les défenseurs du trône et de l’autel ; le corps franc fut dissous, et il fut permis à chacun de conclure de cet acte qu’il ne faut ni obéir ni marcher aux ordres du gouvernement. La Jeune Suisse, elle-même, commençait à faire des prosélytes dans les dixains orientaux et au Val d’Illiers; l’avocat Abbet, son président, reçut gratuitement le droit de bourgeoisie dans la Vallée d’Anniviers.
Les opérations de Sierre n’étaient cependant pas tellement secrètes qu’il n’en perçât quelque chose au dehors ; et les journaux en firent assez connaître pour qu’il fût mani-
feste à tous, que la réaction était organisée et que le libéralisme ne l'était pas.
A défaut d’organisation sérieuse , les imprudences ne manquèrent pas; les articles injurieux contre le clergé, la révélation scandaleuse des secrets de la confession et l’approbation donnée h l’acte inconsidéré d’un ministre protestant, qui , dans l’état de fermentation où se trouvaient les esprits en Valais , avait eu l’étrange pensée d’aller prêcher à Sion et à Ardon , tels étaient les objets qui occupaient une partie de la presse, lorsque des signes infaillibles annonçaient l'approche inévitable de la crise.
Déjà des revues déguisées sous le nom de tir à la carabine, avaient eu lieu à Brigue et à Loësche. Le gouvernement, soit qu’il voulût masquer la connivence de la majorité de scs membres, soit qu’il fût effectivement en dehors de ce mouvement, manda à Sion un député, nommé Jossen, l’un des plus fougueux apôtres de la réaction, dout les démarches furibondes et intempestives compromettaient le succès des mesures ordonnées par le pouvoir occulte de Sierre. D’autre part, il se faisait envoyer des adresses de diverses localités du Bas- Valais contre le comité de Martignv. Ce comité bornait toutefois son action à des proclamations. Il en fit une le 25 avril , pour faire connaître le but et les circonstances de sa formation ; il faisait un appel aux honnêtes gens et expliquait dans quelle mesure il entendait l’abolition des immunités ecclésiastiques '.
1 Ceslmmunités ecclésiastiques ayant été le mot de ralliement des deux partis, il n’est pas sans intérêt de faire connaître, par quelques mots.
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Cette pièce était signée: Maurice Barman, président, et Abbet, secrétaire; c’étaient, avec M. Crettex, les seuls
en quoi elles consistaient principalement. Ils suffiront pour faire comprendre que ces privilèges exorbitants sont incompatibles avec lé jeu régulier des institutions civiles.
Les couvents du Valais relèvent directement de la cour de Rome S l'évéque diocésain n’a aucune surveillance, aucun droit sur eux, l'Etat encore moins. Ainsi les couvents peuvent recevoir autant de novices qu’il leur plaît , indigènes ou étrangers ; ils peuvent acheter, vendre ou emprunter, selon leur bon plaisir. En 1845, l’abbaye de St. -Maurice emprunta 100,000 fr. de Suisse dans le canton de Vaud. Lorsque les couvents passent un marché désavantageux, ou s’il de-*vient tel par des circonstances fortuites, ils invoquent le défaut d’autorisation du Pape, pour annuler le contrat.
S’agit-il de la plus minime réclamation adressée à une maison religieuse , du salaire d’un ouvrier, par exemple , il faut s’adresser a la cour de Rome.
Un moine de l’abbaye de St. -Maurice avait fait, en 1831, une brochure injurieuse pour le gouvernement , et pour légitimer la révolte qui avait éclaté, cette année-là , au sujet de la loi électorale. Le gouvernement de cette époque , malgré les bonnes relations qu’il entretenait alors avec la cour de Rome, ne put obtenir justice du moine.
A ces privilèges, particuliers aux ordres religieux , il en est d’autres qui sont communs à tout le clergé. Les prêtres séculiers jouissent aussi du bénéfice du for ; en première instance , ils ont pour juge l’évêque , en seconde instance fe nonce , en troisième le pape. Les tribunaux civils n’exercent aucune jurisdiclion sur un prêtre, cùt-il commis un infanticide ou un assassinat. A peu d’exceplions près, les biens du clergé ne sont soumis à aucune imposition ; aussi le clergé a-t-il eu soin de faire rejeter la loi sur la répartition des charges militaires, qui était un amendement à celte choquante inégalité ; il n’est pas besoin d'ajouter que le clergé est complé-
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membres effectifs du comité ; ils s’en étaient partagés les emplois;
temcnt indépendant , et n’est soumis à aucun contrôle de la part du pouvoir séculier pour tout ce qui se dit, se récite, ou se proclame dans l’intérieur de l’église.
Chose remarquable , avant la révolution de i798, l’Etat exerçait la haute surveillance sur les couvents , il intervenait dans leur administration, fixait la dot que les novices avaient à payer en entrant en religion. Les gouvernéurs ou la Diète citaient à leur tribunal les prêtres qui avaient commis quelque manquement , surtout si le fait avait été dirigé contre l’autorité politique ou civile. La révolution, destiriée à supprimer les vieux abus, introduisit en Valais le plus choquant de tous, celui de placer le clergé en dehors et au-dessus du droit commun. Aussi, tandis qu’en tout pays les privilèges ont disparu ou disparaissent, le Valais seul présente l’étrange spectacle de pouvoirs civils ou politiques , qui sont dans un état de dépendance complète , en fait et en droit : car aux immunités positives, se joint celte influence immense , que le clergé en tout pays exerce sur les peuples ignorants , surtout lorsqu’il possède , relativement à l’état général des fortunes dans le pays , des richesses considérables , qu’il sait dépenser à propos , comme la dernière contre-révolution en Valais l’a bien prouvé. Il est possible que le bien naisse un jour de l’excès du mal ; le clergé, pauvre et dans le droit commun , exercerait peut-être longtemps encore cette influence insaisissable , que les populations, par un sentiment assez généreux, accordent volontiers aux faibles et aux dépourvus , selon le monde , lorsque ceux-ci sont leurs conducteurs spirituels. Mais le privilège légal et la richesse sont choses trop réelles et trop bien senties dans ce siècle , pour que les Valaisans , quels que soient les épaisses vapeurs qui les aveuglent , ne finissent par reconnaître que c’est trop d’avoir à disposer , en ce monde , des portes du ciel et des biens de la terre , et ne se mettent en garde contre cet exorbi-
Au demeurant, la question arrivait à son terme et ce n'était plus par des paroles qu’elle devait se décider ; la mine était chargée, et il suffisait d’une étincelle pour déterminer l’explosion.
tant pouvoir. Celte notice, que nous avons insérée de manière à ne pas interrompre le cours du récit, nous engage, pour la compléter , à donner aux pièces annexes la proclamation du comité de Martigny du 2b avril ( voyez pièces annexes).