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CHAPITRE IX

Si l’appel fait par les chefs libéraux avait été tardif, au moins ceux qui eurent l'intention d’y répondre ne se firentils pas attendre.

Le 18 mars, 800 volontaires du Bas- Valais étaient réunis , dès 9 heures du matin, près du pont de la Morge ; c’étaient les libéraux depuis la plaine de Martigny à Conthey. M. Maurice Barman vint se mettre h leur tête et s’avança avec cette troupe jusqu’à l’étang de Corbassières, à 15 minutes deSion, où il prit position; il avait avec lui une pièce de canon ; 200 de ces volontaires sans armes pénétrèrent jusque dans la ville. Tandis que cette troupe se formait en bataillon , le commandant écrivit au Conseil d’Etat pour lui déclarer que les hommes du Bas-Valais ayant apris qu’un appel aux armes avait été adressé aux volontaires organisés du Haut-Valais , au nom des Conseils

du pays, mais sans la participation de ces Conseils, les hommes sous ses ordres avaient pris aussi les armes pour mettre le chef-lieu du canton et le Bas-Valais à l’abri d’un coup de main ; il affirma sur l’honneur que tel était le but unique' des volontaires du Bas-Valais. Il est impossible de ne pas faire quelques réflexions sur cette missive; avant tout il nous semble que M. Maurice Barman aurait mieux employé le temps qu’il mit à l’écrire, s’il avait été lui-même présenter ses braves volontaires au Conseil d’Etat, en lui déclarant que l’appel de M. Adrien de Courlen , dont nous avons donné la teneur, étant adressé aux volontaires organisés du canton, M. Maurice Barman et ses amis étant aussi du canton, se considéraient comme compris dans cet appel et venaient se mettre à la disposition du Conseil d’Etat. A défaut de celte plaisanterie qui eût causé quelque embarras au Grand-Conseil , M. Maurice Barman pouvait se porter par le chemin de Muraz au delà de la Sionne sur la route de St.-Léonard , d’où , tout en respectant Sion , il paralysait complètement la colonne arrivant de Sierre, forçait à parlementer, assurait l’indépendance et la liberté d’action des libéraux du chef-lieu , gagnait du temps et permettait à ses amis de le rejoindre. Restait enfin un troisième parti, que nous aurions attendu du brave chef qui disait, le Si mars 1840, aux hommes réunis sur laPlantaz : « Frères d’armes; l’ennemi poussera des cris sauvages à » votre aspect, nous lui répondrons : au pas de charge, » baïonnette en avant, s

Telle a été la pensée de toute notre vie, notre conviction

la plus sincère , il faut laisser reposer le glaive aussi longtemps qu’on le peut , il faut conserver la paix au prix des plus grands sacrifices; mais lorsque l'épée est tirée, ce n’est plus que le sein de l’ennemi qui peut lui servir de fourreau. M. Maurice Barman devait entrer à Sion , sans coup férir, s’emparer de l’arsenal , rallier à lui tous le3 hommes qui. partageaient ses opinions et s’y défendre h outrance si on l'eût attaqué. Il y avait enfin des précautions à prendre, à quelque parti qu’on s’arrêtât, et ces précautions furent négligées. On savait que M. de Kalbermatten était en marche et l’on n’envoya pas quelques hommes pour l’observer. Un seul individu , sans uniforme , inaperçu , qui aurait grimpé sur la colline de Tourbillon , ou sur celle de Valère , aurait pu suivre toute la marche de la colonne ennemie depuis St.-Léonard, et en donner avis à temps; ou, si l’état de l’atmosphère l’avait empêché , on pouvait envoyer quelques hommes sûrs en reconnaissance. Dussions-nous être accusé de répétition , c’était la guerre , et il faut faire la guerre à fond ou ne pas s’en mêler.

Le Grand Conseil , qui était encore réuni , fut averti que des troupes s’avançaient des deux parties du canton. Aussitôt , sans avouer les unes et sans désavouer les autres , il décide qu’il sera envoyé des députés au devant de ces troupes pour arrêter leur marche, et qu’en attendant elles seront payées et nourries aux frais de l’Etat. Ce fut encore là un de ces instants rares et courts, où un gouvernement, que la passion politique a égaré un moment, peut reconquérir une position élevée et assurer au pays un avenir pai-

sible et honorable. Sis compagnies de milices étaient réunies à Sion ; ces soldats, quelles que fussent leurs opinions politiques, avaient le sentiment du devoir ; si le Grand Conseil leur eût fait ordonner de défendre Sion sérieusement ; s’il avait signifié en même temps aux chefs rivaux, que le premier d’entr’eux qui ferait un pas de plus serait déclaré ennemi public, et que les forces du gouvernement, réunies à celles du parti opposé , se porteraient contre lui ; s’il eût fait cela, sans aucun doute le gouvernement était maître de la situation.

Le Grand Conseil ne prit pas ce parti-là; il se sépara, et chacun courut où l’appelaient ses passions et ses intérêts.

Cependant MM. Ducrey et Amacker, députés au Grand Conseil, avaient été désignés comme commissaires auprès de la troupe de M. Maurice Barman. Ce dernier, après avoir pris connaissance de leur mission, déclara qu’il n’avancerait pas, à condition que la colonne de Kalbermalten s’arrêtât aussi.

M. Ducrey, chargé de celte réponse, 'retourna auprès du Conseil d'Etat 1 , et les députés envoyés auprès de la^colonne du Haul-Valais, étant aussi revenus avec l’assurance que cette colonne faisait halte, M. Ducrey revint transmettre cette nouvelle à M. Maurice Barman. Il fut précédé ou suivi d’un messager du Conseil d’Etat , qui apportait à M. Maurice Barman l’invitation de se trouver à deux heures et demie dans la salle de ce Conseil.

1 Voyez le rapport de Mît. Ducrey et Amacker, pièces annexes A°lO, de la brochure de M. Barman, de la contre-révolulionen Palais.

Il parait que semblable invitation avait été envoyée à M. de Kalbermattcn ; M. Barman, ne voulant pas quitter sa troupe , délégua MM. Ducrey et Dufour pour le remplacer. Le Conseil d'Etat, dans la circulaire du 15 juin, que nous avons déjà citée , s’exprime en ces termes :

« Le Grand Conseil voulut essayer le dernier moyen pour » éviter l’effusion du sang , et il députa quelques membres » auprès des troupes pour arrêter leur marche et s’enlre- » parler sur les conditions propres à ramener l’ordre et la > paix dans le pays ; il décida même de fournir des rations » aux deux camps, si leurs troupes se retiraient dans leurs » foyers. MM. Amacker et Ducrey allèrent au devant de la » colonne Barman. >

» De notre côté nous invitâmes les chefs à se réunir par- » devant nous dans l’après-midi. Nous espérions d’un côté * faire comprendre à M. Barman que sa résistance était » inutile et illégale, et de l’autre l’engager à faire sa sou- » mission et k se joindre au gouvernement pour contribuer » de ses efforts à la suppression de la Jeune Suisse , seul » moyen de mettre un terme à l’anarchie qui dévorait le j> Valais. Cet engagement de la part des chefs de l’opposi- » lion aurait eu les plus heureux résultats pour le retour » de l’ordre. »

Ces deux paragraphes nous paraissent très-remarquables : le Conseil d’Etat, en contradiction singulière avec ses propres assertions, après avoir dit dans la même circulaire que M. de Kalbermattcn avait été nommé dans la nuit chef des troupes à mobiliser , ajoute , dans le passage transcrit ci-

dessus, que le Grand Conseil n’accordait des vivres aux deux troupes que sous la condition quelles se retireraient l’une et l'autre dans leurs foyers; d’où résulte, évidemment, que c’était contre l’ordre du gouvernement que M. de Kalbermatten s'avançait sur Sion , avec des bandes armées. Or, M. de Kalbermalten était commandant nommé des troupes du gouvernement, et suivant toutes les législations de l’univers, un commandant de troupes qui marche avec ses troupes sans l’aveu de son gouvernement , qui avance , lorsque celui-ci lui enjoint de se retirer dans ses foyers , ce commandant commet un acte de haute-trahison ; nous faisons celte observation, pour bien établir les faits. Suivant l’éternelle morale des sociétés humaines, M. de Kalbermatten est irréprochable , par deux motifs : en premier lieu, il a bien joué, et il a gagné; en second lieu, dans le paragraphe suivant, la circulaire ajoute : < La colonne de M. le commanp dant de Kalbermatten était aux ordres de T Etat. » Ainsi en nous en tenant aux termes de la circulaire , c’était la colonne aux ordres de l’Etat , à qui l’Etat donnait des vivres à condition qu’elle retournât dans ses foyers *.

Dans le même temps où le Conseil d’Etat conviait M. Barman à une entrevue, il envoyait des vivres h la troupe du Bas-Valais ; ils furent distribués à Corbassières ; un poste avancé de 25 hommes était détaché au mamelon des potences , h 300 pas en avant du gros de la troupe.

Aucun mouvement ultérieur n’eut lieu, et le Conseil

1 Circulaire du 13 juin aux Etats confédérés.

«l'Etat plaisante , lorsqu’il affirme , dans sa circulaire , que l’aile gauche de la colonne Barman inquiétait la commune de Savièze ; bon Dieu ! la commune de Savièze, h une lieue de 1k ! tandis que ses éclaireurs de droite, ajoute-t-il, inquiétaient Sion , et étaient repoussés par la garnison de cette ville! Quel immense développement pour une colonne de six cents hommes! de Savièze à la droite de la grande route! Mais il fallait bien énoncer cette absurdité, pour expliquer le mouvement en avant du Haut-Valais.

Reprenons le récit des faits avérés. Lorsque MM. Dufour et Ducrey se rendaient auprès du Conseil d’Etat, ils furent prévenus que la colonne du Haut-Valais continuait à marcher. Ils demandèrent des explications à ce sujet au président du Conseil d’Etat et au président du Grand Conseil, qui était présent. Ces deux personnages crièrent à la calomnie, et imputèrent aux libéraux une supposition aussi déloyale.

Avec quelque sévérité que, dans le cours de cet écrit, nous nous soyons exprimés sur le compte du Conseil d’Etat; sévérité que sa circulaire du 13 juin, et surtout la continuation de sa présence aux affaires, nous paraît justifier pleinement, nous reculons ici devant l’accusation d’odieuse perfidie qu’il faudrait intenter, si nous pensions que cette dernière déclaration du président du Conseil d’Etat fût une insigne fourberie , et qu’au moment où il déclarait que la colonne Kalbermatten était arrêtée, il la sût aux portes de Sion. Non, le Conseil d’Etat était lui-même trompé; à côté de lui un pouvoir occulte avait depuis quelque temps la suprême direction des affaires.

Tandis que le Conseil d’Etat faisait inviter M. de Kalberraatten à s’arrêter , il parait qu’un député de l’Entremont, membre du comité dirigeant, remit h un de ses collègues, député du même district, des dépêches secrètes, dont l’objet était d’inviter MM. de Kalbermalten et Adrien de Courten h s’emparer de la ville, avant que les libéraux en prissent possession.

L’un de ces messieurs convint, dit-on, qu’ils avaient reçu, en effet, l’injonction du gouvernement de ne pas avancer contre le chef-lieu, et qu’ils n’en avaient tenu compte, après avoir toutefois promis de s’y conformer. Aussi avaient-ils marché en silence, au pas de course, favorisés par un temps nébuleux, ou, pour être plus exact, par des torrents de pluie. Lorsqu’on ne put douter de leur approche , une partie de la milice en garnison dans la ville reçut ordre d’aller à la rencontre de cette troupe insurrectionnelle et de la repousser.

Le major Adolphe de Courten , agissant en vertu d’ordres supérieurs, prit quelques hommes avec lui, et marcha h la rencontre de la colonne Kalbermattcn par le chemin qui longe le rempart à l’extérieur du cêté du couchant ; tandis que le capitaine Calpini, deSion, à la tête de 56 hommes de sa compagnie, s’avançait vers la porte de Loësche par la grande rue.

Ces messieurs étaient déterminés à faire leur devoir; le capitaine Calpini mit son peloton en bataille devant la tête de la colonne Ivalbermatten et lui enjoignit de s’arrêter. Nous reproduisons textuellement le récit contenu dans une relation qui n’a point été contredite.

« Qui vive ! » s’écria le capitaine Calpini. — « Troupes du gouvernement, j> répond de Kalbermalten. — « C’est faux, on ne passe pas. » — « Troupes du Grand Conseil, » reprend Kalbermatten en balbutiant. — « C’est encore faux, on ne passe pas. » Le feu de peloton allait partir; l’inspecteur des milices accourt soudain, en criant à M. Calpini : *Au nom de Dieu ne faites pas feu, retirez-vous *. »

Il est hors de doute que ces miliciens, peu nombreux , auraient culbuté le bataillon Kalbermatten, car la tête de colonne recula et l’extrême gauche se replia à la débandade vers le pont voûté à St.-George. Quelques soldats avaient déjà fait le signe de la croix. A côté de cette version il nous paraît intéressant de faire paraître celle de M. le colonel de Salis.

« Le dix-huit (mai) le général (!) de Kalbermatten, à la tête * de son armée, parut devant les portes de Sion. Là , il ren- » contra une compagnie de milice en ordre de bataille , s près de laquelle se trouvaient l’inspecteur des milices et » un commissaire des guerres , qui lui ordonnèrent au nom » du gouvernement de se retirer ; ce qui n’empêcha pas le » général (!) de pousser ses carabiniers en avant et d’entrer » à Sion , car il lui avait aussi été donné rendez-vous à Sion s par le gouvernement (beschieden) \ *

Il est singulier que le gouvernement veuille repousser

* De la contre-révolution en Valais ', par Maurice Barman. s Quelques feuillets du portefeuille d’un officier fédéral , par M. J. U. de Salis-Soglio.

le général (!) Kalbermatten qui venait à Sion, où il avait rendez-vous avec le gouvernement.

Ce général fut, dit-on, couché en joue à son entrée dans la ville par un individu qui a expié par une longue détention l'audacieuse prétention d’avoir voulu s’attaquer à un général. Tandis que ces événements se passaient à la porte et dans les rues de Sion, deux gendarmes vinrent annoncer au Conseil d’Etat l’entrée de M. de Kalbermatten et de sa colonne dans la ville ; en même temps on entendit le bruit de ses tambours.

Le colonel Dufour exprima avec énergie l’indignation profonde que lui causait cette déloyauté ; le président du Conseil d’Etat et le président du Grand Conseil déclarèrent qu’ils étaient désolés de ce qui se passait et que ce mouvement de troupes leur était tout à fait étranger 1 . Le loyal chef du département militaire, le conseiller Torrent, signa dans le même moment cette déclaration.

« Le conseiller d’Etat chargé du département militaire, » soussigné, déclare et certifie que les hommes armés qui » entrent en ce moment du Haut-Valais dans la ville de * Sion n’ont été ni rassemblés, ni mobilisés par ordre du » département militaire.

« Sion, le 18 mai 1844, dans l’après-midi

Le conseiller d’Etat, chargé du département militaire :

(signé) Torrent.

1 Voyez pièces annexes , lettres du lieutenant-colonel Dufour.

Dès ce moment le parti réactionnaire, maître du chef-lieu, jeta le masque. Le Conseil d’Etat n’eut plus d’autre mission que d’apposer sa signature et le sceau de l’Etat aux arrêtés pris sans le consulter. « Nous mîmes l’arsenal à la dispo- » sition de M. de Kalbermatten, » dit le Conseil d’Etat dans la circulaire. En effet l’arsenal fut envahi et pillé. Voici comment le commissaire fédéral in partibus, M. Bernard Meyer , raconte ce moment dans son rapport du 48 mai, qui fut intercepté. * Dans ce moment décisif où la résolution » devenait une nécessité , le Conseil d’Etat parait retomber » dans son ancienne indécision ; il ordonne à ceux de Sierre » de ne pas avancer et se fait donner parole par la Jeune

* Suisse de ne pas avancer non plus; mais cela ne signifie

* rien , les décisions du Grand Conseil doivent être ou » retirées ou exécutées. »

€ Le soir à 5 •/* heures, à Vhôtel de ville. Des troupes du » Haut-Valais sont entrées et ont occupé la ville. Ce sont

* des gens sauvages; cela peut devenir sanglant, les Jeunes

* Suisses sont postés à dix minutes de la ville. Je me suis

* de nouveau offert comme commissaire , mais il ne règne » plus aucun ordre. Les autorités ne sont plus assemblées » et ne peuvent plus s’assembler. La force seule règne. Zen- » Rutfinen et Clémenz sont à la maison de ville , ainsi que » le chancelier Ganioz ; il n’est pas possible de trouver les » autres. Un conseil de guerre de cinq membres s’est cons-

* titué et travaille, etc., etc. * »

1 Voyez pièces annexes, rapport de M. Bernard Meyer.

Le commandant Barman n'avait pas achevé de distribuer des vivres à sa troupe lorsqu’il apprit l’entrée des Haut-Valaisans ; cette première colonne se composait de 800 hommes à peu près. L’indignation fut générale chez les libéraux, le commandant hésita ; les regards étaient portés sur lui. Commandera-t-il en avant ? entrera-t-il tête baissée dansSion, ralliant h lui la plupart des miliciens indignés du rôle qu’on leur fait jouer? Appelant aux armes et à la vengeance les citoyens de la ville conquise , livrera-t-il un de ces terribles combats de rues où l’audace et le savoir-faire, bien plus que le nombre de combattants , sont les vrais éléments du succès ? M. Barman sait toutes ces choses , il doit savoir aussi , qu’avec les soldats de tous les pays , toutes les chances sont en faveur de l’assaillant ; que les troupes les plus aguerries supportent seules les retraites , qu’avec des soldats novices il faut ou attaquer, ou s'enfermer dans une position inexpugnable ; il doit savoir que l’homme qui marche en avant vaut deux fois plus que celui qui marche en retraite y il doit présumer qu’il y a quelque désordre parmi ceux qui ont escamoté Sion ; qu’il faut en profiter , que la fortune réserve à l’audace ses plus précieuses faveurs; enfin le plus simple bon sens doit lui faire comprendre que dans les guerres civiles chaque pas en avant vous donne un auxiliaire , et chaque pas rétrograde vous enlève un partisan. Sans doute , toutes ces pensées traversent l’esprit de M. Barman ; mais elle ne prévalent pas sur le découragement que lui inspire le petit nombre de ceux de ses adhérents qui sont armés et pourvus de munitions ; il ressent aussi

peut-être cette influence délétère d’une pluie battante qui détrempe l’âme comme le corps ; il hésite à prendre ce caractère tranché d'assaillant ; lui , qui a prétendu jusqu’à présent être sur la défensive , il sait que des renforts sont en route, que l’intrépide Joris les commande; il se résout à aller à leur rencontre , il se replie son Ardon. Il peut immédiatement apprécier les conséquences de ce mouvement; tous les volontaires de Conthey rentrent chez eux, ils étaient près de 300, seulement en partie armés. Il est vrai , le reste des volontaires se retira à Ardon, où ils furent logés chez les habitants; le chanoine deRivaz, curé d’ Ardon, eut 25 soldats à loger ; M. Maurice Barman donna les ordres les plus stricts pour que les personnes et les propriétés fussent respectées, et ses ordres furent exécutés.

Les volontaires du dixain de St.-Maurice et des communes de Monthey et de Collombey arrivèrent à Ardon le 19, au matin , sous le commandement de M. le major Joseph Torrent. M. le commandant Joris le suivit de près avec les hommes de Vouvry, Port-Valais et St.-Gingolf, qu’il laissa au pont de Riddes sous les ordres du chef de bataillon , Hyacinthe de Nucé.

A son passage au défilé , connu sous le nom de Porte de la Balma , le bataillon Torrent avait essuyé le feu de quelques carabiniers postés dans les hauteurs, sous le commandement de M. Joseph Gross, de Martigny-le-Bourg, fils du conseiller d’Etat de ce nom.

Cette attaque perfide fut suivie de l’incendie d’une grange dans le village de Miville, dont les habitants avaient pris

les armes pour la réaction avec le reste de la commune de Salvan, dont ils font partie. Le 19, les habitants de cette commune tirèrent depuis les hauteurs sur les libéraux, qui rejoignaient leurs camarades et interceptèrent tout à fait le passage. Renforcés du bataillon .Torrent, les libéraux quittèrent Ardon le 19, dans la matinée, et se portèrent en avant.

Après avoir pris position sur la route à l’est du village de Vétroz, M. Barman détacha le capitaine de Bons avec des carabiniers, pour reconnaître les bords du torrent de la Morge.

Les hommes du Haut-Valais occupaient les hauteurs qui bordent la rive gauche du torrent ; leurs avant-postes ne firent feu que vers les quatre heures sur les carabiniers de M. de Bons.

Après quelques heures d’attente, les chefs libéraux s’aperçurent que l’ennemi , peu soucieux de se mesurer dans la plaine, gagnait du terrain par les hauteurs pour fondre de là sur Ardon et leur couper la retraite. En conséquence, ils se replièrent sur Ardon. Des tirailleurs échangèrent quelques coups de feu avec les compagnies qui s’avançaient par Conthey. Maurice Dubulluit, de Daviaz, s’étant approché avec trois ou quatre hommes jusqu’au village d’Avent, rencontre une compagnie de Savièze. Qui vive? lui crie-t-on, il répond : Jeune Suisse , en avant , tire, blesse un homme, et tombe percé de plusieurs balles.

En général , les deux partis montrèrent en ce jour-là peu d’entente et de résolution; les chefs libéraux croyant

à la légère que la grande commune de Conthey était déjà occupée , négligèrent de se porter sur ce lieu, où ils auraient retrouvé des ressources et des amis. Il est vrai, qu’ils n’étaient guère secondé : il faut que les officiers montrent de l’activité, sachent inspirer aux troupes cette énergie, cette confiance qui sont les gages du succès. En traversant le matin le village de Vétroz,pour se reporter en avant, la moitié de la colonne s’arrêta dans les maisons et les cabarets, ce qui ne serait pas arrivé , si les officiers avaient suivi l’exemple de leurs dignes chefs. Il nous paraît hors de doute que, si cette colonne avait eu une heure de dévouement et d’enthousiasme, un retour offensif sur Sion était praticable et pouvait tout réparer.

Avant de poursuivre le récit des faits, nous devons aller au devant d’une réflexion que le lecteur aura faite sans doute. M. de Kalbermatten et son armée s’étant fait adopter par le gouvernement, il en résultait que le seul parti extra-légal était le parti libéral et que sa résistance prenait le caractère de la rébellion. Mais comme il n’existe de délit que lorsque son auteur agit en connaissance de cause , il est évident qu’une sommation, une notification quelconque devait être adressée à ce parti, que le gouvernement payait et nourrissait quelques heures auparavant, pour lui apprendre qu’il était passé à l’état de révolte. En conscience, on ne pouvait exiger qu’il le devinât. Cependant, il n’en fut rien, aucune sommation ne fut signifiée aux chefs libéraux ou aux hommes qui combattirent avec eux.

Le Conseil d’Etat dit, dans sa circulaire du 13 juin.

» qu’il avait, dès le 18 mai r , fait paraître une proclamation » pour annoncer au pays le but de cet armement et les con- » ditions nouvelles sous lesquelles il s’opérait; mais, » ajoutet-il, « nous ne pûmes faire parvenir cette proclamation aux » dixains inférieurs, parce que M. Barman avait fait rétro- » graderune diligence ! » Si le Conseil d’Etat n’avait que la diligence pour transmettre sa proclamation à une lieue de Sion , il aurait pu utiliser celle qui partit de cette ville dans la soirée du 18, et arriva, sans difficulté, b Lausanne le lendemain , ainsi qu’en fait foi la feuille de route. Ce n’est que la diligence montante du lendemain qui fut arrêtée à Vétroz par M.Joris, vers midi, et certes ce n’est pas celle-là qui devait porter la proclamation. La vérité est que le Grand Conseil, mû par un sentiment d’équité , avait décidé qu’une sommation serait adressée à la colonne Barman , mais il y renonça sur la demande de M. de Kalbermatten, qui prétendit que cette mesure contrariait ses plans. Si les intentions du Grand Conseil eussent été suivies, nul doute que les chefs du Bas-Valais ne se fussent soumis, leur but n’étant pas de résister à l’autorité, mais aux bandes soulevées du Haut-Valais, ainsi que l’arrêté du Conseil d’Etat, en date du 6 mai, leur en faisait un devoir; la journée du Trient n’aurait pas répandu le deuil dans tant de familles et élevé entre les partis un mur de séparation; elle n’aurait pas terni les annales du Valais; les citoyens les plus généreux ne seraient pas sur la terre d’exil ou traînés devant des tribunaux exceptionnels !

* Voyez pièces annexes.

Le général de Kalbermatten et son armée étant devenus les maîtres du Valais , il est intéressant de connaître ce qu’était cette armée. Nous ne croyons pouvoir mieux faire , pour n’étre pas suspect de partialité, que d’emprunter encore quelques détails à la brochure de M. le commandant fédéral de Salis.

« Oui , s’écrie-t-il , notre brave peuple de bergers a été capable de se lever en masse !

« L’armée s’élevait à 8,000 hommes. Le père et même le grand-père figuraient daDS les rangs à côté du fils et du petit-fils. Ils étaient armés de fusils et de carabines et de gros mousquets, ancien cadeau d’un duc de Savoie (voyez comme ce duc a été bien inspiré). M. Adrien de Courten commandait les mousquetaires. L’artillerie, qui consistait en deux canons , était sous les ordres d’un M. Wolf, lieutenant au service de Naples; des munitions en abondance suivaient l’armée dans des caissons complètement garnis (qui a payé ?). Les hommes portaient les cartouches dans des gibernes ou dans leurs poches ; chaque homme recevait par jour 10 onces de viande, 1 4 /j livre de pain, du riz et une chopine de vin. Plusieurs communes faisaient à leurs ressortissants une haute paie d’un batz par jour; les compagnies de 100 à 120 hommes avaient 8 sergents, 49 caporaux et les officiers nécessaires ; elles avaient des sapeurs excellents , qui firent merveille , dit le colonel , en rétablissant le pont de Riddes. Le service de santé était bien organisé; chaque compagnie avait son aumônier ; les soldats n’avaient pas d’uniformes , mais presque tous l'habit brun des paysans ; leur signe de recon-

naissance était un brassard rouge et blanc et une branche de chêne à leur chapeau; c’ctaient les insignes de la Vieille Suisse. Ils n’étaient pas formés en bataillons, mais en colonnes, qui prenaient le nom de leurs chefs. » M. le colonel fédéral fait un juste éloge de leur discipline, de l’ordre qui régnait parmi eux. « Ah ! s’écrie-t-il avec enthousiasme , » ce n’était pas Ik un de ces bataillons de milice qui s’en » vont au camp de plaisance de Thun. »

Nous sommes bien de l’avis de M. le colonel : la guerre vaut mieux que les camps de plaisance , et le peuple en masse vaut mieux que ceux qui parlent si souvent en son nom.

Nous craindrions de blesser la modestie de M. le général Kalbermatten, si nous répétions les éloges que lui adresse M. le colonel fédéral, qui le représente faisant sortir un armement complet et bien organisé du Haut-Valais , comme un Deus ex machinâ *, comparaison qui nous semble trèsjuste. C’est en effet, un Deus, qui est sorti d’une machina... tion , ou, si l’on veut un calembourg d’une machine à Sion.

Les commandants sous ses ordres étaient M. le colonel Tafliner, commandant en second, le major Adrien deCourten, chef de l’état-major; M. de Werra commandait l’aile droite; le major fédéral Roten , l’aile gauche; MM. de Preux, Elie de Courten et Cathrein étaient au centre, sous les ordres directs de M. de Kalbermatten ; M. Willa était commissaire des guerres.

1 Voyez la brochure de M. de Salis , page S.

Nous applaudissons aux éloges donnés par M. le colonel fédéral aux masses commandées par M. de Kalbermatten. Ces éloges sont en grande partie bien fondés ; mais nous lui laisserons le mérite entier de la phrase suivante :

< Enfin le commandant de la division du Trient , un » vieillard de 6a ans, avec le feu d’un jeune homme, dont » les cheveux avaient blanchi au service de France, le co- » lonel J. , qui ne veut pas être nommé , mais qui au Trient » a mis non-seulement le point sur son J. *, mais sur toute » la campagne. »

Oui, il a mis le point sur son J., point rouge , rouge du sang de ses parents, de ses voisins, de ses vieux amis, dont il interceptait la ligne de retraite, qu’il faisait fusiller ù coups sûrs, lorsque ces hommes malheureux n’avaient d’autres pensées que de céder au vainqueur et de regagner leurs foyers , et nous aussi nous ne voulons pas le nommer.

Entre tous les noms que nous venons de citer, un des plus recommandables, sans aucun doute, est celui de M. le colonel Taffiner, ancien membre du Conseil d’Etat de Sierre. Il s’était retiré en 1840 à Reckingen, dans la partie la plus reculée de la Vallée de Conches, où il s’occupait exclusivement de l’administration de ses belles propriétés. Pressé par les habitants de ces montagnes de marcher à leur tête , il y consentit , surtout à la sollicitation de sa femme ; sa conduite ferme, conciliante et modérée, lui a valu l’estime du Bas-Valais.

* Portefeuille d’un officier fédéral, p. 6.

Après avoir fait connaître les principaux chefs qui dirigeaient les colonnes du Haut-Valais , nous indiquerons leur ordre de marche. L’aile droite , sous*M. de Werra, se dirigea de Sion sur les hauteurs de Savièze, grande commune , où la Vieille Suisse comptait beaucoup de partisans et où il fut commis des violences contre les libéraux. Cette colonne avait avec elle une vieille couleuvrine, qui sauta près du pont de Riddes. Le centre, sousM.deKalbermatten, opérait sur la grande route du Simplon ; l’aile gauche, que commandaient MM. Roten et Elie de Courten, marcha de la Vallée d’Hérens, par Nendaz sur Bagnes.

Nous avons déjà dit que les chefs principaux du Bas- "Valais étaient MM. Maurice Barman et Joris. Nous devons ajouter M. le colonel Dufour, excellent officier d’artillerie, dont le courage, le dévouement et le désintéressement sont au dessus de tout éloge. L’artillerie qu’il commandait était en partie sa propriété. Après eux, on distinguaitMM. Hyacinthe de Nucé, Joseph Torrent, de Bons, Cropt, du Fay , Parvex, de Werra, frères Fumet etDuchard, etc. Les hommes avaient dû être formés en compagnies très à la hâte; mais l’organisation était à peu près nulle; un grand nombre d’hommes étaient sans armes. On avait commis la faute de laisser ces gens désarmés mêlés h ceux qui étaient pourvus de fusils, au lieu d’en former des corps à part, qui se seraient beaucoup plus occupés de leur propre armement et auraient pu rendre des services sous d’autres rapports; tandis qu’ils jetèrent le désordre parmi les combattants. Le maximum des forces libérales ne dépassa pas 1500 hommes; malgré cette dis-

proportion de forces et les faibles moyens dont ils disposaient, les chefs libéraux résolurent de se défendre à Ardon. Ils avaient laissé le capitaine Martin avec une compagnie dans un hameau à 8 minutes en avant du pont d’Ârdon. Un autre compagnie de tirailleurs était dans un bois de vernes (d’aulnes) h droite de la grande route et en avant d’ Ardon; l’artillerie au pont sur la Liserne, qui, s’échappant derrière les forges, d’un ravin inaccessible, traverse la grande route, et va se jeter dans le Rhône à une demi-lieue de là. C’est une bonne position , mais qui demande des forces suffisantes pour occuper la hauteur qui forme la droite du ravin, et le bois d’aulnes, qui est au-dessous de la route. La Liserne, depuis le ravin d’où elle sort jusqu’à la grande route, coule entre deux murs ; des carabiniers étaient postés derrière le mur de la rive droite , sur de petits ponts élevés, pour qu’ils pussent poser leurs carabines sur le mur. M. Barman avait fait placer des hommes avec trois drapeaux différents sur le rocher, en arrière des forges; suivant la couleur du drapeau, qui serait agité, on était averti de la direction que prenaient les forces de l’ennemi. Déjà avec une bonne lunette on pouvait suivre une partie de ses mouvements , et ils ne devaient pas inspirer d’inquiétude; car, s’élevant au-dessus des villages de Senzine et de Premplaz une des colonnes se perdait dans les nuages. C’est une habitude des Haut- Valaisans, ils croyent qu’ils ne sauraient atteindre des sommités trop élevées; ils pourraient s’en trouver mal, si un adversaire audacieux opérait vigoureusement sur la grande route par des retours offensifs, sans s’inquié-

ter de ces guerriers perchés sur des hauteurs inaccessibles.

Les libéraux étaient mal gardés et avaient trop négligé d’envoyer des reconnaissances. Ils en avaient cependant les moyens, et auraient pu utiliser ainsi les hommes désarmés ; aussi adoptèrent-ils légèrement des informations mal fondées.

On leur rapporta que 400 hommes de l’ennemi étaient partis de Conthey, pendant la nuit, par le chemin neuf qui d’Avent, passe à St.-Bernard , remonte la rive gauche de la Liserne , que l’on passe beaucoup plus haut pour déboucher dans la vallée de Cheville; de là celle colonne devait se rabattre sur Ardon par Isières. Ce ne fut pas tout , on leur annonça que le gros des forces ennemies , masquées par le bois dont nous avons parlé, suivait la rive droite du Rhône, pour franchir la Liserne à son embouchure , remonter sur sa rive droite et prendre à revers le village d’ Ardon , ou, mieux encore, prévenir la colonne au pont de Riddes. Ils apprirent enfin qu’une troisième colonne s’avançait sur la grande route. En supposant que ces renseignements fussent exacts, tout cela n’était pas bien dangereux, si les chefs libéraux avaient eu des soldats exercés et disciplinés. Il n’y avait pas à s’occuper de cette colonne de droite, qui avait à faire un trajet long et pénible avant de revenir sur Ardon, et que quelques carabiniers, postés dans les vignes et derrière les hautes haies, pouvaient contenir. Réunissant leurs forces en colonne sur la route, précédés de leur artillerie , les libéraux se seraient précipités sur la colonne du centre , l’auraient culbutée et rejetée au delà de Vétroz; un faible dé-

tachement aurait suffi pour la suivre et en contenir les débris, puis faisant tête de colonne à droite , ils auraient marché sur cette colonne de gauche qui , obligée de combattre avec le Rhône h dos, aurait été singulièrement compromise. Mais il y avait peu d’ordre et de discipline; or, sans ordre et sans discipline on ne gagne pas des batailles et l’on ne sauve pas son pays. L’avant-poste se replia sur le village à l’approche de l’ennemi, qui s’avança sans coup férir; la compagnie de tirailleurs , dans le bois à droite , commença son feu; dans ce moment, on vit des hommes armés déboucher des hauteurs d’Isières et s'établir dans le vignoble, à portée de carabine du village. M. Barman crut que c’était la colonne partie de Conthey par le chemin neuf; il se trompait, c’étaient des hommes de la Vieille Suisse d’Ardon et de Chamoson , qui avaient quitté leurs demeures h l’approche des libéraux et qui venaient plutôt pour protéger leurs familles elleurs propriétés, que pour attaquer. Quoiqu’il en soit, M. Barman craignit que la retraite devint difficile ; surtout, si cette colonne de gauche, qui n’avait pas encore manifesté sa présence, s’approchait du pont de Riddes. Il ordonna la retraite, qui s’effectua en bon ordre d’abord; les hommes, postés dans le vignoble, firent feu sur la colonne en retraite, et des tireurs, placés derrière les haies, leur ripostèrent. Une cinquantaine de carabiniers restèrent en position derrière les murs de la rivière pour couvrir la retraite; ils attendaient de pied ferme la colonne ennemie, et arrêtèrent sa marche par un feu bien nourri. Les Ilaut- Yalaisans eurent un ou deux hommes grièvement blessés;

déjà l’hésitation se mettait dans leurs rangs; quelques hommes commençaient à rétrograder : une charge vigoureuse à la baïonnette les eût mis dans une déroute complète; mais les carabiniers évacuèrent leur position et rejoignirent le gros de leur troupe, qui était en bataille entre Ardon et St.-Pierre, leur gauche appuyée à un rocher vertical et leur droite à des bas-fonds. L’ennemi, satisfait de la conquête d’ Ardon , n’accepta pas le combat qui lui était offert : il se logea dans ce village , et notamment aux forges de M. le colonel Kohler, qui faillirent devenir la proie des flammes. Déjà le feu pétillait, lorsqu’à la demande du propriétaire, M.Willa, de Fruges, empêcha cet inutile désastre. M. Kohler courut lui-même de grands dangers; un coup de fusil fut tiré sur lui, lorsqu’il arrivait avec M. Willa pour éteindre l’incendie.

La pluie tombant par torrents, les fusils ne partant plus, les libéraux, découragés, résolurent de se replier sur le pont de Riddes.

A la vue du mouvement rétrograde des Bas-Valaisans, la colonne ennemie de gauche, qui avait suivi les mayens 1 de Sion par Salins et Nendaz, déboucha d’Iserable, et commança à tirailler à une demi-lieue de distance avec la troupe, que M. Joris avait laissée au pont de Riddes. R est inutile d’ajouter que cette fusillade fut sans résultat. Cette colonne, qui occupait les hauteurs d’Iserable, brûla inutilement beau-

* On appelle mayens des chalets ou villages d’été établis sur les premières pentes de la chaîne méridionale des Alpes du Valais.

coup de poudre et refusa de se commettre en plaine, malgré les démonstrations que firent MM. Joris et Dufour pour l’y engager. Depuis Riddes, la retraite des libéraux s’opéra par les deux rives du fleuve; M. Barman avec 400 hommes suivit la rive droite par Saillon et Fully avec le projet de repasser le Rhône au pont de Brançon , et laissa le reste de la troupe au pont de Riddes sous les ordres de M. Joris.

Ce pont est couvert, et les volontaires qui l’occupaient dès la veille , y avaient porté de la paille pour y coucher. Tandis que M. Joris explorait le village pour y chercher des matériaux , dans le but de barricader le pont et d’enlever quelques planches du tablier , la paille sur laquelle les volontaires avaient couché s’enflamma par la négligence de quelques soldats, et le pont fut incendié, malgré les secours empressés du commaodaut Joris et de la troupe sous ses ordres. Le mouvement de la colonne Barman sur Martigny par Saillon et Fully indiquait suffisamment que l'intention des libéraux n’était pas de tenir à Riddes. En effet, ils ne le pouvaient pas en raison de l’inquiétude que leur donnait l'Entremont, où la colonne de gauche du Haut- Valais allait pénétrer par Bagnes.

L’incendie du pont de Riddes aurait donc été sans motif; on ne prétendait qu’à une défense de quelques heures pour laquelle une barricade était suffisante ; on ne saurait donc imputer cet accident à aucun dessein prémédité, et le Conseil d’Etat, dans sa circulaire du 13 juin, plaisante encore, lorsqu’il dit: « que la forte position de la Liserne fut prise d’assaut le 20; » autant aurait valu dire : une porte

ouverte fut enfoncée, et lorsqu’il ajoute: « le même jour, vers midi, la colonne de M. Barman avait réduit le beau pont de Ridées en cendres pour protéger sa retraite. » M. Barman et sa colonne étaient alors à Saillon.

Une canonnade s’engagea quelques instants plus tard entre les troupes que le Rhône séparait. Dans la soirée, M. Joris, instruit des mouvements qui se préparaient dans le Bas- Valais, évacua Riddes et se retira sur Martigny.

M. Maurice Barman, après avoir donoé quelque repos à sa troupe dans le village de Saillon, où sont sa demeure et ses propriétés, prit position dans le défilé des Marailzons entre le Rhône et la montagne, et y attendit jusqu’au soir l’ennemi, qui ne parut point. Celui-ci ne dépassa pas Saillon ce jour-là : une forte colonne y passa la nuit, sous les ordres de M. le capitaine de Preux , frère de l’évêque. M. Barman en fut quitte pour une partie de ses denrées et une centaine de setiers d’excellent vin , dont une partie de Malvoisie. Cette colonne combinait son mouvement avec celui de la colonne principale , qui était arrêtée au pont de Riddes. Cette halte forcée entrait tout à fait dans les plans sagement conçus et habilement conduits des chefs du Haut- Valais ; il leur aurait convenu que MM. Joris et Maurice Barman demeurassent ud jour de plus dans l’inaction; les mouvements qui s’opéraient dans le Bas-Valais dans l’intérêt de la Vieille Suisse, se seraient complétés, et toute la colonne libérale aurait été saisie à Martigny.

En effet, tandis que les libéraux accéléraient leur marche vers Sion, le parti de la Vieille Suisse dans le Ras-

Valais avait aussi pris les armes , pour couper toute retraite aux libéraux. LeConseil (l’Etat, dans sa circulaire du 15 juin, attribue uniquement ce mouvement à l’élan spontané des communes qui obéissaient à la circulaire du 6 mai , dont nous avons parlé plus haut. Nous croyons que le Conseil d’Etat fait tort ici au parti que dirigeait M. Kalbermatten ; c’est aux habiles prévisions de ce parti , et à ses mesures préparées longtemps d’avance, qu’il faut laisser tout le mérite des mesures qui furent prises par la Vieille Suisse du Bas-Valais.

Dès le 17, le capitaine Louis Pignat, de Vouvry, qu’il ne faut pas confondre avec le châtelain Pignat du même lieu , était depuis quelques jours dans l’Entremont, où il s’efforçait d’organiser la Vieille Suisse. Le commandant Jost, de St.-Maurice , était aussi depuis près de 10 jours à Salvan , avec deux ou trois individus de St.-Maurice, pour remplir la même mission.

Ces deux chefs se communiquaient le résultat de leurs opérations. On a une lettre du capitaine Pignat du 1 7 mai, que nous empruntons aux pièces annexes de la brochure de M. Maurice Barman ; elle nous parait trop importante pour ne pas être reproduite textuellement '. On y verra que dès le 17, c’est-à-dire, avant qn' aucune mesure extraordinaire eût été prise ou sanctionnée par le Grand Conseil, avant que M. de Kalbermatten eût été nommé commandant des forces

1 De lu contre-révolution en Valuis , par Maurice Barman , et pièces annexes.

que l’on organisait, des dispositions étaient prises pour occuper la Balma et le Trient; la marche d’une colonne du Haut- Valais par Saillon et Fully était annoncée, des signes de ralliement étaient déterminés, etc.

Dans une seconde lettre du 17,M. Maurice Barman ajoute : « le dit Pignat écrit h sa femme à Vouvry, pour qu’elle » avertisse les partisans de la Vieille Suisse, dans cette j> commune, de ne pas se joindre à la Jeune Suisse, à peine » d'être exterminés avec celle-ci. *

Enfin, M. le colonel de Salis nous dit que * : « le 18, » tandis que les hommes du Haul-Valais étaient encore aux » environs d^Sion, un M. Gay, de Martigny, ancien officier » au service de Naples et aujourd’hui secrétaire du général s> de Kalbermatten s , partit de Martigny avec 15 hommes » pour occuper le poste de la Balma. Il fit des recrues en » route ; dans le nombre se trouva le fils cadet de M. le » baron Cocatrix , de St.-Mauriee. »

1 Quelques feuilles du portefeuille d’un officier fédéral, N° 6, pag. 8.

* Cet officier commandait la Jeune Suisse à Ncndaz , le i or avril 1840.

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