CHAPITRE X
Lorsque on se rend de St.-Maurice à Martigny, la route, assez découverte jusqu’au delà du village d’Evionnaz, est dès lors resserrée entre le Rhône et la montagne. A un quart de lieue de ce dernier village , on rencontre un premier étranglement au lieu dit la Balma , chétif hameau , dont le nom celtique indique que c’était jadis une espèce de grotte , véritable porte du pays , où l’on aperçoit encore quelques débris de vieilles murailles élevées par les princes de Savoye. Le peu de largeur du passage , les gros rochers dispersés qui couvrent la hauteur , rendent ce lieu trèspropice pour l’embuscade. Ce fut de là que le détachement du secrétaire , qui s’élevait alors ’a 80 hommes, tira sur la colonne que le major Joseph Torrent conduisait alors à Ardon , fusillade qui amena l’incendie d’une grange dans le village de Miville, que l’on trouve à quelques pas de là, en
avançant vers Marligny, près de la cascade de Pissevache. Il paraît que le secrétaire et le colonel J. avaient préparé plus haut une mine pour faire sauter des rochers qui auraient roulé sur la grande route La pluie empêcha de compléter ces travaux. De l’autre côté du Rhône , les rochers de Cougnon avaient été occupés par un poste de 50 hommes, qui interceptait le sentier venant de Fully par la hauteur des Follatcrra; ce poste tira le 21- et arrêta quelques hommes isolés, qui avaient pris cette direction.
Après avoir dépassé Miville et la cascade de Pissevache , on traverse la partie supérieure du village de Yernayaz, qui s’étend assez loin, au-dessous de la grande route, vers le Rhône et dont les maisons sont en partie dispersées. Immédiatement après , les voyageurs remarquent avec étonnement l’antre sauvage du Trient, d’où s’échappe le torrent de ce nom , entre deux murailles de rochers parfaitement perpendiculaires; il traverse la grande route, où on le passe sur un pont couvert. Sur le flanc du rocher qui borde la rive gauche , on voit, non loin du pont, s’élever en zig-zag un étroit sentier, qui serpente à travers les débris de la montagne. Il conduit au village deSalvan, situé sur un plateau très-élevé; cette commune populeuse, dont les hommes robustes, presque tous chasseurs de chamois, sont d'habiles tireurs, était en très-grande partie dévouée à la Vieille Suisse, depuis la mission que les jésuites avaient faite dans cette paroisse en 1843.
1 Feuilles du portefeuille d’un officier fédéral , p. {).
Depuis le pont, jusqu’à son embouchure dans le Rhône, à quelques minutes de l'a , le Trient est encaissé entre des murs, sur une assez grande partie de son cours ; le rocher sur la rive droite forme, immédiatement après le pont, un contre-fort, au pied duquel la route décrit une courbe insensible; il se nomme le mont du Far 1 ; le rocher de la rive opposée se nomme le mont du Trient ; il faut être chasseur de chamois pour gravir et occuper ces pentes abruptes.
Après le passage des troupes de MM. Joseph Torrent et Joris, les hommes de Saivan occupèrent le pont du Trient, en enlevèrent les planches et interceptèrent toute communication. Cette nouvelle étant parvenue à Monthey , M. le conseiller d’Etat Pierre Torrent, qui s’était rendu là après l’irruption des llaut-Valaisans à Sion, rassembla le peu d’hommes de Monthey et de St.-Maurice qui n’étaient pas partis avec son frère le major , prit une pièce de canon que M. Dufour avait laissée au pont de St.-Maurice , et marcha sur le Trient. Le commandant et les gens de Saivan firent mine de lui disputer le passage ; quelques coups de canon les dissipèrent et M. Torrent atteignit Martigny , n’ayant eu qu’un homme de blessé.
Les communications ayant été rétablies pendant quelques moments, la diligence, qui était arrêtée à Martigny, en profita pour continuer sa route. Nous pouvons nous rendre la justice que, dans nos appréciations politiques des gens et des choses, si nous avons frondé quelquefois les heureux
1 En patois zerfa.
el les vainqueurs , nous avons toujours exprimé les vives sympathies que nous ressentons pour ceux qui ont souffert ; mais ces ménagements que l’on doit aux malheureux , on ne les doit pas aux coupables , et la qualité de proscrit ne couvre pas ces torts irréparables , qu’il faut mettre en relief, afin que le passé serve au moins de leçon pour l’avenir. Cette diligence , qui s’esquivait dans le canton de Vaud , renfermait le rédacteur de Y Echo des Alpes. Le lendemain , la Jeune Suisse se faisait tuer au Trient ! Quelques particuliers de Martigny et des environs voulurent profiter de ce moment de répit pour faire passer des chariots, chargés d’objets qu’ils voulaient mettre en sûreté ; mais le passage était refermé ; ces chars furent arrêtés et visités ; une partie des objets qu’ils contenaient disparut et n’a pu être retrouvée.
Tandis que M. le conseiller Torrent dégageait le passage du Trient, la faible colonne qu’il commandait était suivie à distance d’un petit détachement d’amis, qui lui servaient d’arrière-garde, prêts k lui prêter main forte au besoin; c’étaient 28 k 50 volontaires vaudois, avant-garde des quatre-cents volontaires de ce canton, qui s’étaient armés pour la cause du Bas-Valais. Ce détachement vint jusqu’à la Balma et rebroussa chemin ; mais ayant été prévenu qu’un nombreux parti de la Vieille Suisse, venant du Val d’Illier, paraissait sur ses derrières, il traversa le fleuve au pont d'Outre-Rhône , et regagna Lavey par des sentiers très difficiles.
Le lendemain, jour du combat du Trient, un corps plus
Di-r ('.■ M
nombreux de volontaires vau dois, 3 à 400 , passa le Rhône et se porta un peu en avant de Lavey , au lieu dit le Boisnoir-, il ne tarda pas à rentrer sur la rive vaudoise, après avoir renvoyé un tonneau de vin dont l’abbaye dcSt.-Maurice lui avait fait hommage. Il y en eut assez pour compromettre le canton de Vaud, sans être d’aucune utilité aux libéraux du Valais. Cicéron a dit quelque part : « Il y a » des choses qu’il ne faut pas commencer; mais lorsqu’elles 0 sont commencées , il faut les pousser jusqu’au bout. 0 Selon nous, Cicéron avait grandement raison.
Cependant, au point de vue du droit, cette formation de volontaires n’est pas aussi étrange qu’elle le paraît au premier abord. Nous ne prétendons point ici généraliser la question et examiner si , après avoir fait la part des esprits remuants qui se portent volontiers où il y a trouble , après avoir tenu compte de l’influence des amitiés , des relations de voisinage , des sympathies , nous ne pourrions pas découvrir dans ces formations de volontaires, pour agir d’un canton dans l’autre , la conséquence d’un fait qui ne saurait sans danger passer inaperçu. Nous voulons parler de l’esprit suisse , qui est en progrès parmi la jeunesse et qui lutte contre le cantonalisme , dont les gouvernements se sont déclarés les champions et les défenseurs. Ces derniers répètent à leurs populations : « Rien au delà de la commune , du 0 district et du canton ; 0 mais l’esprit suisse répond : « la 0 commune, le district, le canton, ne sont que la demeure, 0 le domicile ; la patrie est au delà, la patrie c’est la Suisse , 0 la Suisse tout entière ; l’affaire des Yalaisans est aussi
» l’affaire des Vaudois , les intérêts de Lucerne sont les in- » térêts de Berne ; vos frontières sont des lignes idéales ; en » quelque lieu de la Suisse que se trouve un Suisse , il » est chez lui. » Il est très -facile, nous le répétons, de déblatérer contre les corps-francs et les volontaires; il l’est moins, peut-être , de remonter aux causes qui leur ont donné naissance. Cependant cette recherche ne serait pas sans intérêt et sans utilité.
Mais, abandonnant cette digression et revenant au fait isolé de l'apparition des volontaires vaudois en Valais , nous croyons que ce fait peut s’expliquer par la demande de plusieurs conseils de communes valaisanes, qui avaient réclamé l’intervention des Vaudois. Ainsi l’on conserve à Bex l’original de la pièce ci-jointe :
« Le Conseil de la bourgeoisie de St.-Mauricc, etc. »
« Vu la triste position dans laquelle se trouve le pays et b la ville , en particulier ; attendu que la garde urbaine , » décrétée par le dit Conseil, est insuffisante pour assurer b la tranquillité publique dans l’intérieur de St.-Maurice ; b prie nos bons voisins de Bex , de vouloir bien nous aider b au maintien de l’ordre et de la tranquillité et sûreté de la > dite ville de St.-Maurice.
St.-Maurice, 19 mai 1844.
Au nom du Conseil :
(signé) Delapierre, vice-président; DeBons, Meulaz , Débonnaire, Bioley, Jean- Joseph Barman.
D’aulres communes avaient suivi l’exemple de St.-Maurice ; ainsi les volontaires avaient été , sinon régulièrement, au moins formellement appelés. Si ces volontaires avaient gardé la Balma et le Trient, les malheurs du jour suivant n’auraient pas eu lieu.
Le passage du Trient, le 20, n’avait pas été longtemps libre ; on apprit bientôt à Martigny , qu’il était de nouveau occupé par les gens de Salvan , renforcés par 500 hommes du Val d’Illier , de Trois-Torrents et des montagnes de Monthey. M. le conseiller Torrent dut regretter de n’y être pas resté avec les hommes et la pièce d’artillerie qu’il avait amenés. Il assurait ainsi la retraite de la colonne libérale.
Les hommes du Val d’Illier et de Trois-Torrents s’étaient dirigés sur le Trient, en passant au-dessus de Monthey par Chouex, de là, par le plateau de Verossaz, et ils étaient redescendus sur la grande route , vis-à-vis du pont de Lavey. Si les Vaudois avaient eu sur les bords du Rhône les forces régulières qu’ils y envoyèrent le lendemain, il est probable que les hommes du Val d’Illier ne se seraient pas hasardés aussi loin de leurs foyers.
Avant de retourner à la colonne libérale, nous ne résistons point au désir de raconter un incident survenu au Trient, exemple d’un noble courage d’une part , et d’une lâche brutalité de l’autre.
La femme distinguée que nous avons fait connaître dans notre premier écrit et dont nous avons dit quels furent, en 1840, le courage, le généreux dévouement et les soins admirables pour les blessés ; M me B. , toujours la même
dans les jours de deuil, comme aux jours heureux, n’avait point voulu séparer son sort de celui de son mari; elle était h Martigny, et il était urgent de faire parvenir des dépêches h Sl.-Maurice. La Vieille Suisse interceptait le passage du Trient; aucun homme n’aurait pu passer, on crut qu’une femme ne rencontrerait pas les mêmes difficultés. M me B. apprit par cœur la dépêche et offrit de la transmettre à St.-Maurice.
Elle part seule dans un char à banc; arrivée au Trient elle est arrêtée, reconnue ; on la force à descendre de son char ; des hommes brutaux la menacent de leurs baïonnettes et vomissent des menaces et des imprécations contre son mari ; elle oppose à leur rage un imperturbable sang-froid, insiste pour voir leur chef, leur chef! son voisin , son cousin germain , leur chef, homme d’épée, et par conséquent défenseur naturel des femmes et des malheureux. Il est invisible ! Alors , sans attendre le consentement de ces forcenés, elle ordonne à son conducteur de retourner à Martigny; ces hommes poussent de vaines clameurs ; quelques uns la couchent en joue: elle est tranquille, et elle a raison de l’être; la meilleure garantie de la sûreté, c’est le vrai courage.
Il est temps de revenir aux colonnes libérales que nous avons laissées opérant leur retraite sur les deux rives du Rhône.
Lorsque MM. Barman et Joris furent certains que des forces imposantes se concentraient au Trient sur leur ligne de retraife, ils résolurent de les attaquer, avant que la levée en masèe du Haut-Valais put prendre parta l’action.
M. Barman avait laissé sa troupe à Fully , et s’était rendu b Martigny pour se concerter avec les autres officiers. Lorsque l’attaque fut résolue , il expédia deux estafettes pour réunir b Martigny tous les volontaires, qui n’étaient pas rentrés dans leurs foyers. Mais ces hommes s’étaient répartis dans les divers villages de la commune de Fully; deux cents d’entr’eux ne reçurent point communication de cet ordre (ont-ils dit?) ; on les attendit vainement. Cet incident explique en partie pourquoi le Trient ne fut pas attaqué avant la pointe du jour , comme cela avait été décidé. Nous disons que cette explication n’est pas complète ; le désir de ménager des amis malheureux ne nous fera pas trahir la vérité. Un affreux désordre régnait b Martigny; chacun ne pensait qu’b soi. Dans ce moment suprême , où un effort généreux, un élan de désespoir , un coup de tonnerre pouvaient encore sauver la cause, ou amener au moins une honorable paix, on ne fit presque rien pour assurer le succès de ce coup décisif. A côté de M. Barman , deux hommes furent les mêmes jusqu'à la fin, Joris et Dufour ; mais leurs forces trahirent leur courage , et nous le disons avec douleur, ils furent mal secondés. Arrivé b Martigny, Joris conçut deux projets dont l’exécution devait assurer le succès de la journée du lendemain.
En jetant les yeux sur la carte on remarque que le torrent du Trient est l’écoulement du glader de même nom, situé au-dessus de Martigny et au delà de la montagne de la Forclaz.
Après avoir coulé quelque temps de l’est à l’ouest cl tra-
versé le village de Trient , il tourne au nord et se précipite au fond d’un ravin infranchissable jusqu’au pont, sur la grande roule, et cela pendant deux lieues et demi. Un sentier conduit de Trient sur la rive gauche du torrent et traverse les villages de Finhauts, du Tretien et de Salvan. Les hommes de Salvan, dans une sécurité complète pour leur village, s’étaient tous portés au Trient, dont ils formaient le poste principal. Le projet de M. Joris , dicté , il est vrai, par les plus simples notions du bon sens, était de profiter de cette sécurité même pour enlever Salvan, y faire main basse sur les femmes, les enfants, les vieillards, ne point attenter à leur sûreté, mais s’en emparer comme otages, et, maîtres de ces gages précieux, forcer les hommes armés à évacuer le Trient et h livrer passage à leurs concitoyens. Pour atteindre ce but important, il y avait une marche de cinq heures à faire, mais qu’est-ce que cinq heures pour sauver sa cause et ses frères? Un détachement de cinquante hommes, lestes et vigoureux, commandé par un officier résolu et intelligent, partant à 8 heures du soir de Martigny, était en mesure d’occuper Salvan entre une et deux heures du matin ; une chaîne de communication, formée par les hommes sans armes aurait pu mettre le détachement en rapport avec la colonne principale, qui, en faisant suivre l’attaque du Trient de celle qui aurait été opérée contre Salvan , aurait obtenu un infaillible succès.
Les hommes se trouvèrent, mais l’officier ne se trouva pas! Alors Joris lui-même, quoique accablé par la souffrance, voulut au moins tenter de donner le change, et se
mit à la tête d’un détachement, qui prit à grand bruit le chemin de la Forclaz ; il espérait que les ennemis, ayant quelques espions h Martigny, seraient instruits immédiatement de ce mouvement et dégarniraient le Trient pour se porter à Salvan; mais sa présence était indispensable pour le lendemain -, lorsque la nuit fut venue il rentra avec son détachement. Si les ennemis furent instruits de son départ, ils le furent aussi de son retour, car il ne parait pas qu’ils aient conçu des inquiétudes pour Salvan.
Le second projet de M. Joris n’eut pas une meilleure issue que le premier; il s’agissait de passer le Rhône au pont de Brançon, de suivre le sentier qui, par la hauteur des Follaterra, conduit à Outre-Rhône, au besoin y repasser le fleuve, débusquer le poste de la Balma et revenir sur le Trient. En cas de revers ou d’obstacles insurmontables, le détachement qui aurait accompli celte mission avait sa retraite assurée sur Lavey par le sentier difficile, mais nullement impraticable, qu’avait suivi la veille le détachement vaudois. Ici encore celle bonne conception resta sans effet: on refusa d’exécuter les ordres de M. Joris.
Qui de nous ne s’est ému au récit de ces grandes journées, dans lesquelles un habile général, à la tête de troupes braves et expérimentées , a livré ces batailles, où le génie , la vaillance, les souvenirs, l’espoir des récompenses, la grandeur du but à atteindre , triomphent de tous les obstacles? Nous les avons admirés, ces hommes, et, dès notre enfance, notre cœur a battu en pensant ù leurs exploits immortels. Cependant, lequel mérite le plus d’être loué, de
celui qui, avec de tels moyens de succès, combat en présence de l’univers et de la postérité, ou de l’obscur citoyen, qu’on ne peut accuser d’ambition, parce qu’il n’y a réellement rien qui vaille la peine d’être ambitionné , fût-il cent fois vainqueur ; du citoyen qui s’est arraché à l’existence la plus modeste , aux travaux les plus nécessaires, à une obscurité dans laquelle il brûle de rentrer , qui a pris les armes pour la défense d’un principe, qui s’est chargé de guider des soldats mal armés, mal équipés, sans instruction, sans expérience, sans discipline; qui marche h leur tète, toujours, toujours à leur tête; qui n’est ni secondé, ni suivi, qui voit ses espérances déçues, les promesses qu’on lui a faites violées; à qui la médiocrité, disons mieux, la nullité envieuse et couarde, refuse toute obéissance; et qui néanmoins ne se décourage jamais, combat toujours, combat le dernier ; certain qu’il est d’avance, s’il triomphe, que d’autres se pareront des palmes qu’il aura recueillies, et s’il est vaincu, que les fers ou la proscription seront son partage. Le portrait que nous venons de tracer est celui de M. Barman et de M. Joris. Aux peines de l’âme se joignaient chez ce dernier les souffrances du corps, et il fallait combattre au point du jour ! 11 ne pouvait plus parler, et jamais il n’aurait été plus nécessaire de réunir ces hommes dispersés et découragés, de les réchauffer par de généreuses paroles, de leur montrer que leur sûreté et leur gloire dépendaient désormais de leur vaillance et de leur sang-froid , de leur discipline, de leur résolution.
C’est à cette indisposition de M. Joris et aux mille préoc-
cupations qui assiégeaient M. Barman, que nous attribuons l’oubli des plus simples précautions. Nous avons dit comment avaient échoué les deux combinaisons conçues par M. Joris pour faciliter le passage; ajoutons qu’en fait la position de l’ennemi ne fut pas reconnue. Après avoir renoncé au mouvement sur Salvan , il était encore possible , en escaladant des côtes difficiles, il est vrai, mais qui n’étaient pas impraticables, de tourner et de dominer le Mont du Far en passant derrière laBatia'; c’était là, sur un petit plateau, que se trouvait le premier poste de l’ennemi, fort de cent carabiniers, sous les ordres d’un sieur Robatel. Le mont du Trient, de l’autre côté du torrent, était gardé par soixante hommes. Nous avons dit qu’une espèce de chaussée ou muraille borde la plus grande partie du cours du Trient jusqu’au Rhône ; ce parapet naturel fut garni de tireurs. Derrière ce mur, à la droite de la grande roule, le torrent s’abaisse ; c’est là que fut établi, pendant la nuit du 20 au 21, le camp de la Vieille Suisse ; à gauche de la route, le terrain, sur les deux rives du torrent jusqu’au Rhône, est entrecoupé de buissons. Les défenseurs du pont en avaient enlevé les planches, dont ils avaient fait une espèce de parapet. Ces dispositions prises avec intelligence ont été attribuées à tort au commandant J.; on les doit en grande partie à un sergent revenu du service de Naples, qui n’a malheureusement pas trouvé d’écrivain pour mettre
4 Ancien château des évêques du Valais, dont les ruines sc voient au-dessus dcMartigny, du côté de St. -Maurice.
un point sur son J. Un poste , qui par les adjonctions successives qu’il reçut, s’éleva à 120 hommes, occupait la Balma ; il resta toute la journée l’arme au pied. MM. Joris et Barman partirent de Martigny à la pointe du jour, avec à peu près 600 hommes et 4 pièces de canon. Arrivés à quinze minutes du Trient, ils partagèrent cette troupe en deux corps. M. Barman, h la tête de l’un d’eux, devait quitter la grande route en se dirigeant obliquement vers l’embouchure du Trient, qu’il passerait h gué, pour remonter la rive gauche, prenant ainsi à revers les positions de l’ennemi, tandis que MM. Joris et Dufour attaqueraient le pont. Au lieu d’attendre de pied ferme que M. Barman eût accompli son mouvement latéral et fût en mesure de commencer l'attaque de son côté, la tête de la colonne Joris continua à avancer, et les carabiniers, postés sur le Mont du Far, commencèrent à tirer sur elle. Ce premier feu de haut en bas ne fut pas très-meurtrier ; mais h peine eut -il commencé que M. le lieutenant Parvex, commandant l’avant-garde de M. Joris, s’avança au pas de course pour attaquer ; le reste de la troupe suivit ce mouvement, empêchant ainsi M. Dufour de prendre une bonne position avec son artillerie; il fut obligé de suivre aussi, après avoir toutefois fait tirer quelques volées sur les rochers où les carabiniers étaient postés. Arrivée k trente pas du pont, la colonne d’attaque fut reçue par un feu meurtrier parlant du Mont du Far , du mont du Trient, du mur qui borde le torrent et du pont;
c’est avec raison que M. Barman, dans sa relation, dit que,
par son intensité, ce feu était supérieur à un feu de file bien nourri. Les libéraux ripostaient avec vivacité, et le rapprochement des deux partis explique le grand nombre de blessés dans celte première rencontre. Mais des coups partis d’en-haut ayant tué les chevaux de l’obusier qui était le plus rapproché, les volontaires libéraux commencèrent à reculer, ou plutôt ils se collèrent contre le rocher même, pensant avec raison qu’ils seraient ainsi à l'abri des coups tirés d’en-haut. La grêle de balles, les cailloux détachés par les boulets et qui roulaient sur la roule, la difficulté d’aborder un ennemi abrité dans un pont couvert, derrière des murailles, ou suspendu à des rochers inaccessibles à tout autre qu’à des chasseurs de chamois, avaient jeté l’épouvante dans bien des cœurs. Joris, peu soucieux de sa vie, vint arracher ses hommes de leur asile , et reconnaissant l’impossibilité d’emporter le pont, s’étendit sur la droite dans les champs et se précipita, à la tête de quelques braves, sur le Trient, dont il escalada les bords ; il reçut plusieurs balles dans sa capote, passa et repassa six fois le Trient, cherchant toujours à rallier ses soldats , à la fin il se trouva seul ! Là tombèrent le lieutenant-colonel Hyacinthe de Nueé, le lieutenant Parvex, blessés d’abord, puis massacrés de sang-froid et dépouillés. Tous cependant ne rétrogradèrent pas sur Martigny, quelques-uns gagnèrent le village de Vêrnayaz; le lieutenant André Duchoud, entr’autres, malgré de graves blessures, se fit jour le sabre à la main ; M. le lieutenant Alfred de Werra fut tué, ou plutôt assassiné, dans un jardin. Pendant ce temps, les hommes du pont s’étaient em-
parés de la pièce abandonnée et l’avaient tournée contre les libéraux.
Ainsi que nous l’avons dit, la troupe de M. Barman n’avait pas eu le temps d’arriver au confluent du Rhône et du Trient, quoiqu’elle marchât aussi vite que le permettait un terrain fangeux , avant que l’action s’engageât entre la moitié de la colonne libérale et la totalité de la Vieille Suisse. M. Barman passa le Trient sans coup férir, il lui sembla que le feu se ralentissait au pont; il remarqua sur la route des hommes qui s’avançaient vers le village de Vernayaz, tandis que d’autres passaient la rivière à gué dans la même direction : il crut que la position avait été enlevée par Joris. Cette fausse appréciation l’empêcha de remonter la rive gauche du Trient, comme cela était convenu. Fatale erreur, car il pouvait encore donner la main à Joris et dégager le passage vers le pont. Il ne faut jamais changer un plan arrêté avant d'avoir la certitude que son exécution est devenue inutile, et cette certitude ne pouvait être acquise que par une communication directe entre les deux commandants.
Quoiqu’il en soit, M. Barman se détermina à suivre la rive du Rhône, à marcher droit sur le défilé de la Balma, qu’il voyait gardé par un fort détachement; il croyait que la Vieille Suisse, battue au Trient, irait s’y rallier. Après avoir fait cinq ou six cents pas, il reconnut que ce mouvement en avant des libéraux n’était pas général. Quelques hommes isolés avaient , il est vrai , passé le Trient et se dirigeaient en effet vers la Balma. De ce nombre était M. Hyppolite Pignat, dcVouvry, membre du Grand Conseil, qui rallia quel-
ques hommes, se rendit maître du village de Vernayaz, après en avoir chassé un détachement de la Vieille Suisse qu’il poursuivit jsuqu’au mont de Salvan , fit prisonnier M. Chapelot, de St.-Maurice, un des commandants de la Vieille Suisse, et délivra MM. Amacker, président du dixain de St.-Maurice, Norbert Parvex, de Muraz, qui revenaient du Grand Conseil , et M. Parvex père, d’Iflarsaz : la Vieille Suisse les avait arrêtés la veille et ne cessait de proférer contre eux des menaces de mort.
Dans l’incertitude où était M. Barman , il ordonna ù sa troupe de faire halte, pour pouvoir se porter , au besoin, sur la Balma ou sur le Trient, et il se dirigea , de sa personne, vers le pont. Il rencontra alors un fort peloton de Vieux Suisses, qui firent feu sur lui à une centaine de pas, sans l'atteindre, et qui se dispersèrent dans les broussailles aussitôt qu’il eut réuni huit hommes pour les charger. Pendant ce temps, au lieu de l’attendre , le gros de sa troupe avait continué vers la Balma , où elle passa sans être inquiétée.
Cependant M. Barman avait rejoint M. Joris, qui restait le dernier du corps qu’il avait commandé , et qui informa M. Barman du succès malheureux de son attaque. Les volontaires découragés avaient repris la route de Martigny, sans que M. Joseph Barman, qui se trouvait sur la route, eût pu les rallier et les rameuer. En reprenant l’offensive, cette journée , qui avait commencé par un sanglant revers , eût peut-être fini par un glorieux succès: les munitions de la Vieille Suisse étaient épuisées , et une partie était occupée a éteindre l’incendie des maisons de Vernayaz.
MM. Maurice Barman et Joris, abandonnés de tous leurs soldats, repassèrent avec peine la Dranse h son embouchure dans le Rhône, se dirigèrent vers le pont de Brançon, où ils passèrent le fleuve; puis, gravissant la montagne, ils parvinrent, après deux jours de fatigues et de dangers , aux bains de Lavey. La joie que leur arrivée répandit parmi les nombreux Vaudois et Yalaisans qui s’y trouvaient, fut d’autant plus vive qu’on désespérait de leur salut.
Nous avons dit qu’un incendie s’était manifesté au village de Vemayaz. Faut-il l’attribuer , avec M. le colonel de Salis , à quelques libéraux qui se seraient glissés jusque-là, à la faveur de blés élevés , et qui auraient eu recours à l’incendie pour détourner l’attention de l’ennemi? Ou, ne futil que le résultat d’un accident et des combats partiels , ^ livrés dans le village même ? C’est un point qui est demeuré douteux. Ce malheur ne peut, dans aucun cas, être imputé à M. le châtelain Pignat, qui , à la vue des flammes, proposa généreusement à un parti de Vieux Suisses de poser les armes pour aller ensemble au secours , ce qui ne fut pas accepté.
Au demeurant, le succès de la Vieille Suisse fut complet. L’artillerie et tout le matériel tombèrent entre ses mains : elle s’empara aussi de l’argent, des vêtements et autres effets des morts, qu’on jeta tout nus à la voirie. Les épaulettes des officiers figurent maintenant dans les fêtes patronales.
Les libéraux eurent seize des leurs tués ou massacrés ; deux prisonniers furent fusillés sur le plateau de la Baltna ,
longtemps après le combat. Six autres succombèrent à la suite de leurs blessures; en tout 24, dont huit de la seule commune de Vouvry et quatre de la ville de St.-Maurice ; six d’entr’eux, au moins, tels que M. le lieutenant-colonel de Nucé et le lieutenant de Werra , ne faisaient pas partie de la Jeune Suisse.
La perte éprouvée par les Vieux Suisses, dans cette journée, est moins connue, parce qu’ils la dissimulèrent autant que possible; elle doit s’élever , au moins, à huit morts.
Le nombre des blessés n’est pas déterminé, grâce à la nonchalance valaisanne. On sait seulement que vingt-huit blessés, des deux partis, furent transportés aux bains de Lavey, où une ambulance avait été organisée, sur les ordres de M. Veillon, préfet du district d’Aigle. Les secours éclairés de la science leur furent prodigués par MM. les chirurgiens-majors Bezencenet , Lebert et leurs aides , sans aucune distinction d’opinion. Plusieurs de ces blessés avaient été relevés sur le champ de bataille par des chirurgiens vaudois , qui leur sauvèrent ainsi , une première fois, la vie.
Les blessés ne déposèrent pas leur haine au seuil de l’ambulance : confondus d’abord dans les salles, il fallut bientôt séparer les deux partis , dans l’intérêt de leur tranquillité et de leur rétablissement.
Plusieurs autres blessés se retirèrent chez eux ou reçurent des soins dans des maisons particulières. Nous ne pensons pas être au-dessous de la vérité, en portant à 70 le nombre des hommes des deux partis atteints dans
un combat qui n’a pas duré plus d’une heure et où tout au plus 700 hommes ont pris part *. Proportion effrayante , preuve horrible , avec tant d’autres , de ce que peuvent les haines de parti, renforcées des rancunes de voisinage.
Comment en serait-il, au reste, autrement dans un pays où des ministres du Dieu de paix et de charité attisent euxmêmes, au lieu de le calmer, le feu des passions; où plusieurs d’entr’eux expriment, jusque dans les confessionaux, l’amer regret que le nombre des victimes n’ait pas été plus considérable dans la Jeune Suisse ; dans un pays , où les députés ecclésiastiques furent les plus ardents fauteurs des dispositions militaires et des mesures de rigueur; dans un diocèse , où le chef exhalte la modération des vainqueurs et refuse aux morts du parti qui a succombé jusqu’aux prières de l’Eglise catholique *.
Il est inouï que, dans un pays d’ardents catholiques comme le Valais, les blessés du Trient aient été privés des secours de leur religion. Il se trouvait bien là un moine de l’abbaye de St.-Maurice , qui avait déjà pris la carabine au mois d’août 1845, mais il y était pour exciter la Vieille Suisse, pour recommander, après la victoire, qu’on soignât bien les libéraux ; il y était pour répondre au parlementaire de M. le conseiller d'État Ruchet, se rendant auprès du gouvernement à Sion : le gouverne -
* La colonne de M. Barman était de ôOO hommes, qui ne furent pas engagés.
* Mandement de l’évêque de Sion, du 25 juin 1844.
tnent, c’est nom ; il y était pour la honte de son monastère et de son pays.
S’il quitta son poste après le combat, ce fut pour se rendre h Martigny , avec un nommé Bellet, du Yal d’Illier, et y exiger du président Morand cinquante setiers de vin pour la Yieille Suisse du Trient : son compagnon se contenta de 15 setiers, et ce compagnon sortait de la maison de force! Par égard pour les parents de ce prêtre, tous excellents citoyens, nous tairons son nom.
Imitant la noble réserve de M. Maurice Barman, nous ne rappellerons pas les atrocités, trop réelles, commises pendant et surtout après le combat et nous dirons avec lui : « Les mânes des braves qui ont succombé pour la liberté, nous commandent, au nom de la patrie, au nom de cette religion à laquelle on les immola, d’étendre un voile de pudeur sur ces scènes de barbarie. 1 »
Mais nous prenons acte aussi des paroles d’un homme que l’on ne peut accuser de partialité pour les libéraux. M. le colonel de Salis, dans l’écrit que nous avons déjà cité, s’exprime en ces termes , page 15 ;
« Il n’est pas douteux que les deux chefs, Joris et Maurice » Barman, ont combattu avec le plus grand courage, cou- » rage digne d’une meilleure cause. »
Ainsi se termina le combat du Trient, journée dont le plan fut conçu par une politique abominable. Il convenait, en effet, aux directeurs du mouvement de mettre les Bas-
* Maurice Barman, de la contre-révolution en Valais, p. 28.
Valaisans aux prises entre eux; c’était une besogne de moins pour les masses du Haut- Valais, k qui l’on réservait le rôle moins dangereux, mais plus profitable, de pacificateurs. Nous avons déjk indiqué une partie des fautes qui furent commises avant le combat. La manière dont l’action fut conduite offre aussi matière h de justes critiques. En premier lieu, il nous semble qu’il ne fallait pas faire deux attaques simultanées, mais une attaque principale et une fausse attaque. La colonne de M. Barman aurait dû, selon nous, être destinée k l’attaque principale, et celle de M. Joris k une fausse attaque qui aurait fatigué et occupé les défenseurs du pont et des postes redoutables du mont du Far et du mont du Trient ; il aurait fallu ne pas s’engager k fond sur la route , surtout ne pas engager l’artillerie. En second lieu , nous ne voyons nulle part l’emploi d’une réserve qui aurait soutenu l’attaque et rallié les fuyards ; cette réserve, auprès de laquelle aurait dû rester le commandant en chef, tenue hors de portée et donnant k propos, eût vraisemblablement porté un coup décisif; il fallait lui donner l'artillerie, et chercher k incendier le pont par des obus ou des grenades pour démoraliser ses défenseurs. La bravoure et le dévouement sont indispensables pour gagner les batailles ■> mais ces qualités ne sont pas les seuls éléments des succès.