‹ Le Valais de 1840 à 1844. Suite àChapitre 14 sur 29 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

M. de Kalbermatten et son armée s’étaient arrêtés à St.-Pierre, où ils travaillaient à réparer le pont; l’aile droite s’était avancée jusqu’à Saillon ; l’aile gauche continuait son mouvement sur Bagnes. Le pont de Biddes ayant été rétabli, les Ilaut-Valaisans continuèrent leur mouvement. Le 22, ils entrèrent à Marligny en bon ordre, au nombre dè 2400 hommes. M. de Kalbermatlen fit une proclamation pour inviter les habitants à demeurer tranquilles; il ordonna un désarmement général , et nomma M. Taffîner commandant de place à Martigny : cet officier, par sa modération, s’acquit l’estime de cette partie du Bas -Valais. Après le combat du Trient les libéraux se dispersèrent de divers côtés. Une partie d’entr’eux, avons-nous dit , avait franchi le torrent; profitant du désordre qui régnait parmi les vainqueurs, ils s’étaient dirigés sur la Balma,où ils n’avaient

pas été inquiétés et avaient regagné leurs foyers; c’étaient principalement les volontaires de Vouvry, du Bouveret, et de St.-Gingolf. D’autres avaient pris le même chemin que MM. Maurice Barman et Joris ; ils avaient traversé la Dranse à gué , passé le Rhône au pont de Brançon , et s’étaient dirigés sur Outre - Rhône. Quelques- uns d’entre ces derniers tombèrent entre les mains des hommes embusqués sur la rive droite, qui avaient tiré pendant le combat sur les volontaires libéraux les plus rapprochés du fleuve ; d’autres s’étaient dispersés dans les montagnes; d’autres, enfin, et dans le nombre on distingue M. le docteur Barman et le major Torrent, prirent la route de Chamounix par le col de la Forclaz et le passage de la Tête-Noire. Des hommes de Salvan s’aperçurent, dit-on, plus tard de ce mouvement. R y eut quelques coups tirés sur les fugitifs, en particulier sur M. le major Torrent, qui avait été légèrement blessé au Trient. Ces malheureux furent accueillis avec une touchante humanité par les habitants de Chamounix et de la partie du Faucigny qu’ils traversèrent; les autorités sardes se conduisirent noblement à leur égard. Oubliant leur sévérité ordinaire, elles regardèrent la qualité de réfugié comme un passeport suffisant, et ne mirent aucun obstacle à leur passage. La plupart de ces émigrés prirent la route de Genève, où des secours empressés les attendaient. Quelques-uns y restèrent, d’autres regagnèrent les frontières de leur patrie en traversant le lac. Une autre colonne de réfugiés avait gagné directement le Valais par les montagnes, depuis Tanninges et Bonneville. L’émigration était générale;

tandis que les combattants du Trient avaient passé les Alpes, leurs femmes, leurs enfants avaient traversé le Rhône et s’étaient enfuis sur la rive vaudoise , avec leurs bestiaux et des chariots chargés de meubles. Justement allarmés par le massacre du Trient, ils fuyaient un vainqueur qu’ils croyaient impitoyable. Heureusement tous leurs adversaires n’imitèrent pas la bande de Salvan et du Val d’Illier. C’était un douloureux spectacle que ces masses de proscrits errant sur les bords du Léman et du Rhône, sans ressources, exposant aux regards de l’étranger leur regrets et leurs douleurs.

La pitié entoura de généreux secours ces victimes des dissensions civiles. Nous avons déjà dit que l’ambulance vaudoise arriva sur le champ de bataille peu de moments après la fin du combat. Son intervention sauva la vie à plusieurs malheureux ; elle enleva, sans distinction de partis, tons les blessés qui consentirent à être transportés , et les conduisit à Lavey. Là, les docteurs Lebert, Bezencenet, Fayod, Secretan, Démon tet, Thomas, Curchod, leur prodiguèrent les soins les plus éclairés. Nous avons visité plus tard cet hôpital, et nous avons pu nous assurer qu’il n’y avait rien d’exagéré dans les récits qui ont été faits de la gravité des blessures. Nous avons vu panser un homme qui en avait quinze pour sa part, et toutes n’avaient pas été reçues pendant le combat. On retrouvait encore chez ces blessés les sentiments divers qui les avaient animés. Les libéraux qui n’étaient pas accablés par la souffrance conservaient le feu et l’ardeur qui les avaient entraînés au combat ;

ils mettaient leur amour-propre à ne pas se montrer découragés.

Chez les hommes de la Vieille Suisse on remarquait une résignation calme, un caractère de résolution muette. En voyant ces figures placides, on comprenait l’énergie du sentiment intérieur qui leur avait mis les armes à la main, au nom du Dieu de charité, et leur calme n’était que plus effrayant. Presque tous avaient dépassé le milieu de la vie, tandis que la plupart des blessés libéraux étaient de jeunes hommes; n’était-ce pas en effet le dernier triomphe du passé sur le présent? L’âge qui s’en va se retirait comme les Parthes, et ses derniers coups avaient été mortels.

Indépendamment des secours donnés à Lavey, des chirurgiens vaudois demandèrent et obtinrent des sauf-conduits pour aller chercher dans les villages les blessés qui y avaient été transportés, et leur donner des soins, sans s’inquiéter des menaces et des calomnies que le fanatisme se plaisait à faire entendre contre ces voisins hérétiques , qui obéissaient si noblement aux préceptes de l’Evangile. Ce dévouement au malheur ne fut pas éphémère et appliqué aux seuls blessés. Les nombreux réfugiés furent accueillis avec la plus touchante hospitalité. Accoutumés aux aumônes intéressées et désastreuses des couvents, les pauvres Valaisans ne comprenaient pas que la Bible et l’humanité créassent des sentiments qu’on leur avait dit, jusqu’alors, ne pouvoir se développer qu’à l’ombre d’un cloître. De nombreux secours furent envoyés de toutes les parties du pays; et les autres cantons prouvèrent que le dévouement au

malheur, manifesté d’une manière si éclatante par le district d’ Aigle , trouvait ailleurs de généreux imitateurs.

Le gouvernement vaudois ne resta point en arrière dans celte occurrence, et sa conduite fut en complète harmonie avec celle du pays qu’il administrait. Aussitôt qu’il eut connaissance que des troubles sérieux avaient éclaté en Valais, il délégua l’un de ses membres , M. le conseiller d’Etat Ruchet, auprès du gouvernement de Sion, pour intervenir amiablement, recommander la clémence, et régler les rapports entre les deux Etats. Ce magistrat arriva à Bex le jour même du combat, et expédia immédiatement deux officiers pour annoncer sa mission et réclamer un libre passage. Ces messieurs 4 furent accueillis avec arrogance par le commandant du poste du Trient, et furent contraints de rebrousser chemin ; ils revinrent, peu de temps après, porteurs d’une lettre de M. Ruchet; le commandant ne consentit qu’avec peine à transmettre cette missive à son chef, M. de Kalbermatten.*M. Ruchet se présenta lui-même, le lendemain 22, au Trient, et essuya d’abord un refus; mais il insista avec fermeté. Le commandant fut obligé d’en référer à M. de Ixalbermatten, qui venait d’arriver à Martigny et qui se rendit au Trient, où il autorisa M. Ruchet h se rendre à Martigny, en l’invitant à ne pas aller plus loin avant de s’être entendu avec le gouvernement de Sion. Il l’accompagna dans sa voiture, et ces messieurs échangèrent , diton, des propos assez vifs. Le gouvernement de Sion fit

4 MM. Clierix et E) tel.

attendre sa réponse plus de 24 heures; pendant ce temps arrivèrent successivement le commissaire (in partibus) Meyer et un major fédéral , qui se permit d’insinuer qu’il faudrait arrêter ces Vaudois. Enfin le Conseil d’Etat, siégeant h Sion, accorda le libre passage de M. Ruchet ; plus tard ce Conseil d’Etat se déclara entièrement satisfait des explications données par le gouvernement vaudois.

M. de Kall>ermatten continua sa marche vers St.-Maurice le 23, avec une colonne d’à peu près 2000 hommes; cette colonne conduisait des prisonniers, dont une partie availdéjà été dirigée sur Sion et Loësche; arrivée devant le pont de l^avey, la colonne défila à demi-portée de fusil de la rive vaudoise, que bordaient deux compagnies de milice, dont les armes étaient chargées, et de nombreux spectateurs, accourus pour voir cette étrange armée. Lorsque les prisonniers dont nous avons parlé passèrent devant le pont, quelques-uns d’entr’eux, entraînés par la proximité et par l’espoir de la délivrance, se dégagèrent d’entre ceux qui les conduisaient, et se précipitèrent vers la rive vaudoise. Aussitôt quelquesuns de leurs gardiens les couchèrent en joue, et peut-être auraient-ils tiré sans l’intervention prompte et énergique de quelques spectateurs. Intervention heureuse ou funeste suivant le point de vue sous lequel on considère ces événements. Il est probable , en effet , vu les dispositions des populations et des troupes vaudoiscs, qu’à la première balle qui aurait traversé le Rhône , aurait répondu un feu roulant, qui se serait étendu avec la rapidité de l’éclair sur

les deux rives du fleuve jusqu’au lac. Que fût-il advenu de ces hostilités? chacun peut ici se livrer à ses conjectures, mais il est probable que le bruit et l’effet de cette fusillade improvisée auraient retenti au delà de la vallée du Rhône.

Ces masses défilèrent en bon ordre. Nous ne voulons point diminuer le mérite deM. de Kalbermatlen. Quelle que soit la dénomination qu’on prenne la fantaisie d’adopter, celle de général ou de caporal, ce sera toujours à nos yeux une chose très-digne de louanges de savoir contenir et diriger des masses soulevées, et d’empêcher des hommes fanatisés de se livrer a de brutaux excès. M. de Kalbermatten eut le tact et la puissance de jouer jusqu’à la fin ce rôle modéré, dont on attribua généralement le principal mérite à un de ses lieutenants, M. Cathrein. Après avoir laissé un détachement à St.-Maurice , il continua sa marche jusqu’à Monthey, Vouvry et St.-Gingolf, mettant un amour-propre que nous ne saurions blâmer à montrer à ces hommes, venus des sources du "Rhône, le beau bassin où ce fleuve vient perdre ses eaux , défiant ainsi les superbes côteaux vaudois, d’où étaient partis tant de vœux pour la cause qui venait de succomber. Il voulait aussi montrer les vainqueurs à cet autre Etat voisin , dont les maîtres avaient probablement adressé bien des prières pour le triomphe de la réaction ; si même ils ne l’avaient aidée d'une manière plus efficace.

L’avant-garde du Iiaut-Valais trouva encore à St.-Gingolf quelqu’un sur qui elle n’avait sans doute pas compté. Ce fut M. le marquis de Cuslines, qui s’étant essouflé en pour-

chassant l’empereur de Russie 1 , était venu reprendre haleine à St.-Gingolf, d’où il envoya à une dame, dans une lettre que les journaux ont répétée, des observations sur les événements du Valais. Nous citerons quelques fragments de cette lettre; elle est d’un étranger, dont le nom est connu dans le monde littéraire , comme celui de son brave aïeul * et de son père l’ont été dans l’histoire de la révolution française. Beaucoup de gens tiennent M. de Custines pour un bon observateur; c’est à ce titre que nous prenons note de quelques-unes de ses réflexions. Nous passerons sous silence ses observations générales et ses dialogues, vrais ou supposés, entre un vieux Jeune Suisse valaisan et un jeune Vieux Suisse savoyard. Nous laisserons également de côté le récit qu’il fait du commencement de la prise d’armes. En parlant du retour des volontaires après le combat du Trient, il dit :

« S’il faut en croire le rapport de ces malheureux , plusieurs de leurs camarades, tombés aux mains des montagnards, ont été fusillés. Un de leurs commandants, fait prisonnier, aurait inutilement demandé grâce à genoux; un autre, plus courageux, frappé de deux balles, et voyant qu’on levait* sur lui la crosse des fusils, dit à ceux qui l’accablaient : pourquoi vous charger la conscience? j’en ai

1 Voyez la lettre de M. de Custines, de St.-Gingolf, du 27 mai 18ftH. Nouvelliste Vaudois desli et 17 juin 18M.

8 Le général Custines, conquérant de Mayence et de Francfort, grand-père, et son fils, père du marquis actuel, ont été condamnés à mort parle tribunal révolutionnaire en 179fl.

assez pour mourir sans vous ! En achevant ces mots le Romain chrétien rendit l’àme. Ce qui me fait croire ce récit véritable, c’est que je le tiens d’un témoin, qui n’y voyait rien de sublime, et qui n’était préoccupé que du danger qu’il avait couru. »

Plus loin, en parlant du désastre, il ajoute :

* L’effet n’en a pas moins été terrifiant sur l’esprit des habitants de ce village. On voyait la foule se précipiter sur la Savoye, en désordre, mais gardant un silence effrayant, heureusement le pont était resté libre. Des femmes portaient des paquets de linge ; des hommes traînaient d’énormes sacs de pommes de terre; d’autres chassaient devant eux des bestiaux ; des enfants de quatre ans suivaient avec peine et en courant à toutes jambes leur mère chargée de leur lit; j’en ai vu un , portant serré sur sa poitrine un cabri, dans ses petits bras. »

» Les plus pauvres familles emportaient quelque chose, ne fût-ce qu’une botte de paille ou un escabeau vermoulu ; à chaque instant une nouvelle alerte venait accroître la confusion. La route ne désemplissait pas, et tous marchaient en sens contraire , se croisant rapidement pour achever de débagager , selon leur expression , avant l’arrivée des bandits de là-haut. C’était pitié de les voir courir pâles et ruisselants de sueur

Voici comment il décrit l’entrée de l’armée de M. de Kalbermattcn :

« Enfin les tigres sont arrivés; mais changés en ours.

Figurez-vous six cenls ramoneurs bien armés de bons sabres et de belles carabines , défilant sur deux lignes, mais marchant très-militairement et dans le meilleur ordre; leur aspect n’était que plus grotesque ; on les eût dit habillés par des revendeurs. Outre leurs armes, plusieurs d’enlr’cux portaient encore les chaudières de leurs chalets , et les cognées de leurs forêts. Leur visage enfumé , noir d’ordures et de tabac, à demi caché sous leurs cheveux tombant en désordre, avait pourtant une expression de patience et de gravité imposante. C’est une levée en masse : on voyait des hommes de 16 à 55 ans; plusieurs portaient à leur bras gauche un chapelet; un grand nombre avaient mis du bois béni à leur chapeau effondré ou à leur casquette crasseuse. Enfin quatre curés, faisant l’office d’aumôniers, suivaient en silence et sans faste la sainte cohorte. Les chefs passèrent en revue les guenilles de leurs soldats; c’était devant le pont-frontière , et en présence d’un détachement d’infanterie sarde envoyé là par précaution.

» Le gouverneur deSavoye est venu de Chambéry demander ce qu’on voulait , et s’en est retourné à l’instant, trèssatisfait de la réponse

p Malgré tous ces désavantages, la troupe allemande m’a paru remarquable par sa discipline militaire , sa bonne tenue et son air réservé. Son extrême politesse envers les étrangère et même envers les gens du pays, faisait contraste avec les récits qui avaient devancé son arrivée. A voir l’humilité des vainqueurs et l’orgueil qui se peignait

sur la physionomie des vaincus , on eût pris ceux-ci pour des triomphateurs et les autres pour des prisonniers.

» 11 y a, de part et d’autre, de grandes vertus, une terrible exaspération diversement exprimée, et un rude courage dans ces pauvres gens , etc., etc., etc. »

Les scènes que décrit M. de Custines se reproduisirent aux ponts de St.-Maurice, de Chessel et de Colombey.

Après avoir conduit l’armée de M. Kalbermalten jusqu’à l’extrême frontière occidentale du canton, nous devons, avant de clore ce récit , retourner dans un des districts du Bas-Valais, au dixaiu d’Entremonl, qui, sans avoir pris part à la lutte générale, avait eu le retentissement de la réaction qui venait de s’opérer.

Ce dixain, après s’être signalé, en 1840, dans la lutte pour l’égalité des droits, ne tarda pas, comme nous l’avons dit, à se partager en deux partis bien tranchés: le nombre était avec la Vieille Suisse, l’ardeur et le courage avec la Jeune.

Le capitaine Pignat, de Vouvry, avait été envoyé dans l’Entremont plusieurs jours avant la mise en mouvement des corps francs du Haut-Valais, pour organiser la Vieille Suisse de ce dixain , se porter ensuite à Martigny et y couper la ligne de retraite des libéraux. Ce plan, dévoilé dans la brochure de M. le colonel de Salis, prouve à lui seul que le soulèvement du Haut-Valais était arrêté d’avance et bien combiné. Le parti libéral d’Entremont n’en fut informé que le 18 mai. François Baud, de Bagnes, descendit ce jour-là à Marligny pour s’enquérir du véritable état des choses ; il s’arrêta, à son retour, dans la pinte de M. Luder, à St.-Bran-

cher. En quittant celte pinte, vers les onze heures de la nuit, pour se rendre à Bagnes, il fut suivi par quelques Vieux Suisses et précipité dans la Dranse. Son corps ne put être retrouvé.

M. Pignat prenait, en attendant, ses dispositions avec le mystère qui caractérise et fortifie son parti. Le 20 mai, il apprend qu'une colonne de libéraux d’Orsières et de Liddes, commandée par le major Crettex, s’approche de St.-Brancher. Cette colonne était suivie de près par les Vieux Suisses d’Orsières, soulevés et commandés par M. Hubert, chanoine du St.-Bernard; ils se distinguaient surtout par leur indiscipline. M. Pignat se porte à la rencontre de M. Crettex avec les hommes qu’il avait pu réunir. Les chefs s’abouchent et conviennent de licencier leurs troupes. Les libéraux l’exécutent, tandis que leurs adversaires restent à St.-Brancher, où ils répandent la terreur parmi les libéraux. A la demande de ceux-ci, M. l’avocat Filliez, de Bagnes , se rend à St.- Brancher avec quinze des siens. Là ils conclurent avec le conseil communal une convention, portant qu’on éviterait les voies de fait, qu’on s’efforcerait de rétablir la paix et de ramener la confiance entre les citoyens, qu'on réclamerait, d’un commun accord, la répartition plus équitable des charges militaires , l'abolition des immunités ecclésiastiques , et une instruction plus appropriée aux besoins du peuple.

Les libéraux de Bagnes étant rentrés chez eux , satisfaits du résultat de leur intervention, y apprennent que le capitaine Pittier, président du tribunal d’Entremont, et les notaires Jacqucmaiu, père et fils, font prendre les armes

Il la Vieille Suisse , dans les hameaux écartés de Bagnes, pour fondre sur le village de l’Eglise où se trouve le noyau principal des libéraux.

Ceux-ci se réunissent et s’arment à leur tour, pour leur défense personnelle; ils choisissent pour chef M. l’avocat Filliez, l’un des hommes les plus justement considérés de l’Entremont, et libéral modéré. Cependant, la Vieille Suisse s’avançait, en deux colonnes, sur les deux flancs de la vallée. M. Filliez envoya h M. Pittier, commandant de ces troupes, des parlementaires pour l’engager à éviter la lutte et lui exhiber le traité de paix conclu à St.-Brancher. La réponse fut : nous voulons en finir avec les libéraux. Dès lors la défense devenait un droit et un devoir. M. Filliez, sans égard à l’infériorité de ses forces, quitte le village de l’Eglise, pour prendre, en avant, une position plus favorable : il n’avait h opposer que cent hommes, dont plusieurs avaient à peine quinze ans , à une troupe de quatre cents hommes au moins. Les partis se rencontrent entre les villages de Montagnier et de Villette ; le combat s’engage aussitôt : trois Vieux Suisses tombent morts, un quatrième est dangereusement blessé : les autres prennent la fuite et sont poursuivis jusqu’au village de Montagnier. Les vainqueurs n’ont qu’un seul blessé : ils entrent dans le village et pénètrent dans la maison de M. l’avocat Fusey, réactionnaire aussi ardent qu’il était autrefois libéral. Quelques dégâts sont commis dans cette maison, où l’on croyait trouver M. Pittier; l’intervention de M. Filliez y mit une prompte fin : quarante Jeunes Suisses vont ensuite garder la Croix du

Cœur , passage que les Haut-Valaisans prennent ordinairement dans leurs excursions en Entremont.

Le lendemain, 21 mai, soixante liberaux faisaient des patrouilles dans les villages; arrivés h celui du Sepey, ils rencontrèrent un Vieux Suisse armé , et le sommèrent de se rendre. Plus courageux que ses compagnons, il répondit en faisant feu , et tomba mort , percé de trois balles.

Peu d’instants après, M. Pignat arrivait de St.-Brancher, avec sa colonne : il demanda k M. Pilliez, qui s’était approché de lui, s’il reconnaissait le gouvernement. Sur sa réponse affirmative, et l’assurance qu’il n'avait pris les armes que pour repousser une injuste attaque, les deux chefs se tendirent une main fraternelle. D’après une convention qu’ils signèrent, ainsi que le conseil communal de Bagnes, toutes hostilités devaient cesser, et chaque parti s’engageait k s’abstenir de toutes provocations et voies de fait. Le capitaine Pignat se retira avec sa troupe, et sauf quelques coups de fusil échangés sur les hauteurs, tout fut paisible le reste de la journée.

Le 22, au matin, une colonne de 500 Haut-Valaisans, sous les ordres de M. Adrien de Courten, qui avait passé le col de la Len au-dessus de Saxon, entra k Bagnes, au moment des funérailles des quatre Vieux Suisses tués l’avant-veille. La Vieille Suisse en armes, les tambours battant aux champs, les cercueils des victimes de la guerre civile gisant sur le sol, les lamentations des femmes et des parents, le cortège des pénitents blancs, le son lugubre des

cloches, tout contribuait à rendre ce spectacle singulièrement impressif.

Quoique les liberaux de Bagnes n’eussent fait, comme ceux de la plaine, qu’user du droit de légitime défense, plusieurs furent arrêtés, maltraités et conduits à Sion. On enfonça des chalets, on fouilla toutes les maisons pour les découvrir. Les lâches sont ordinairement cruels. Des cris de mort retentirent; fidèle à la loi du talion, la Vieille Suisse réclamait cinq têtes en compensation des cinq hommes qu’elle avait perdu. La fureur était a son comble contre M. Filliez, qui, prévenu h temps, avait pu se cacher. Sa maison, plusieurs fois entourée et fouillée du haut en bas, fut en partie dévastée ; sa jeune et aimable femme fut sommée, la bayonnette sur la poitrine, d’indiquer le lieu de sa retraite. 11 parvint, enfin, après bien des dangers, à gagner une terre hospitalière, où il est encore, en attendant l’issue des poursuites dirigées contre lui pour crime de haute trahison ! !

Disons h son honneur que, peu de temps après, la grande majorité de ses concitoyens demandait sa rentrée au pays, tandis que d’autres y mettaient opposition ; parmi ces derniers, nous osons â peine le dire, se trouvaient les avocats et les notaires de Bagnes, ses confrères !

M. Adrien de Courten ne resta que peu d’instants à Bagnes; il remit le commandement de sa troupe à M. le capitaine Juliier, de Conches, qui empêcha beaucoup de vexations, déclarant qu’il n’était pas là pour satisfaire des rancunes particulières. On peut se faire une idée de l’exas-

péralion qui régnait à Bagnes entre les Jeunes Suisses, d’après le propos d’une vieille bigote qui s’écria d’un ton chagrin, en voyant partir les allemands : comment ils ne tuent pas ? les Jeunes Suisses ont meilleure haine qu’eux.

Plusieurs personnes furent envoyés au château de Loësche, et quelques uns, entr’autres l’imprimeur llignou, furent traités avec brutalité ; d’autres furent conduits au château de St.-Maurice, où on les laissa pendant quelque temps sans vivres; leurs plaintes étaient entendues de la rive vaudoise, où ils comptaient tant d’amis ! Mais ce même pacte qui avait ordonné aux hommes de la Suisse d’affronter les colères de la France parce qu’il avait convenu, en 1838, à une commune de Thurgovie, sans prendre l’avis de personne, de conférer à un prétendant au trône de Napoléon la qualité de Suisse , ce même pacte ordonnait aux Vaudois de faire taire leurs sympathies, et de considérer les souffrances de ceux qui avaient rêvé le progrès et la liberté religieuse comme ils auraient écouté les récits de quelques combats de sauvages sur les bords du Niger ou du Missouri. Le pacte fut obéi.

Nous devons maintenant dire en peu de mots ce qu’il advint de l’intervention fédérale. Nous terminerons en indiquant ce que firent les pouvoirs politiques qui dominaient en Valais jusqu'au moment où ils eurent atteint un des buts que se proposait la réaction, l'altération de la constitution de 1840.

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