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CHAPITRE XIX

Nous avons déjà vu comment Vaud et Berne avaient refuse d’obtempérer aux réquisitions du Vorort relativement à une levée de troupes.

Lucerne adressa ses doléances à ce sujet à Zurich , qui donna raison aux cantons refusants et blâma à son tour la nomination d’un commandant fédéral ; tout cela, il est vrai, en se tenant dans un juste milieu complet. Le 19 mai, M. Schmidt, représentant fédéral, etM. le colonel de Salis étaient encore à Fribourg, et M. Meyer h Sion.

Le Conseil d’Etat du canton de Vaud proposa k son Grand Conseil, qui était rassemblé, de l’autoriser à demander la convocation immédiate d’une diète extraordinaire et à mettre sur pied ou de piquet un corps de troupes. Il demanda encore k être autorisé k intervenir directement , en Valais, si les circonstances l’exigeaient pour empêcher

et arrêter l'effusion (lu sang, en donnant connaissance de ces mesures au Vorort et aux cantons. Enfin , il proposa un décret d’urgence. Toutes ces propositions furent adoptées par le Grand Conseil ; le Conseil d’Etal annonça en même temps que, dès la veille, il avait mis de piquet o compagnies du district d’ Aigle, qu’il avait placées sous le commandement de M. Charles Veillon, à la disposition du préfet d’ Aigle, auquel il avait envoyé un renfort de gendarmes.

Le préfet fit usage des pouvoirs dont il venait d’étre revêtu, et le 21, les troupes désignées plus haut furent appelées et placées à Lavey et à St.-Maurice. Le retentissement du combat du Trient qui eut lieu le même jour; les nouvelles contradictoires qui circulèrent sur les mouvements et les procédés de l'armée du Haut-Valais, firent craindre au préfet que ces bandes fanatisées et excitées contre les Yaudois, n’eussent la téméraire pensée de violer le territoire de Vaud ; quelques personnes recoururent aux moyens extrêmes; le tocsin sonna: la générale fut battue jusqu’à Villeneuve; c’était faire beaucoup d’honneur aux prétendus envahisseurs, qui n’étaient pas très-rassurés, en côtoyant cette rive vaudoise, qu’ils ne pensaient pas à envahir.

Le gouvernement de Vaud, appuyé par son Grand Conseil, compléta ces premières mesures; il mit sur pied deux bataillons du contingent fédéral, de l’artillerie, et les recrues réunies à l’école militaire de Lausanne , et plaça ces forces sous le commandement de M. le colonel Bontems (de Villeneuve), excellent officier qui inspirait de la confiance à tous

les partis. Cette confiance fut justifiée par la sagesse des mesures queM. Bontems adopta, sans compromettre jamais la dignité du canton de Vaud. En respectant et en protégeant les victimes de ces scènes malheureuses , il évita ce qui pouvait amener une collision entre les deux Etats.

Tandis que le canton de Vaud agissait ainsi dans le sentiment de son intérêt cantonal , les agents fédéraux s’acheminaient lentement vers leur destination.

M. Bernard Meyer était depuis longtemps h la sienne , au comité exécutif de la réaction.

M. Schmidt , après une station de quelques jours à Fribourg , arriva le 21 à Vevey, et se rendit à Bex le lendemain ; ce n’était pas une forte étape. M. de Salis , au nom des commissaires, demanda au gouvernement vaudois de mettre sur pied son bataillon fédéral , et vint à Lausanne pour avoir une explication avec le gouvernement vaudois ; c’est alors qu’il lui fut répondu que le bataillon fédéral qu’il réclamait était déjà sur pied. Cette désignation de bataillon fédéral donna lieu à une grave correspondance entre le Conseil d’Etat de Vaud et les commissaires du Vorort , d’où il résulta, comme nous l’avons rappelé plus haut, qu’en fait, ce bataillon fédéral n’était pas au service fédéral.

Le gouvernement vaudois était , il est vrai , bien excusable dans sa circonspection. Tandis que le commandant lui demandait un bataillon , le commissaire lui écrivait pour qu’il ne fit pas avancer ce bataillon plus loin que Vevey 1 ,

1 Courrier Suisse du 24 mai 1844.

et le gouvernement de Sion lui écrivait, de son côté, de ne pas le faire avancer du tout

Le gouvernement de Genève avait simplifié sa position en cette occurence, en prenant pour guide les volontés du gouvernement du Valais.

Requis de mettre une batterie à la disposition des commissaires fédéraux , ce gouvernement avait répondu qu’il n’enverrait sa batterie que sur la demande du Valais ; soit que cette demande lui parvint directement, ou par l’intermédiaire du Vorort.

Les rapports du gouvernement vaudois avec les agents fédéraux en Valais étaient, comme on peut le juger d’après ce qui précédé, sur un ton de parfaite convenance , mais où il aurait été difficile d’apercevoir quelque trace de cordialité. Ainsi les commissaires fédéraux écrivent, le 24, de St. -Maurice au gouvernement vaudois, pour se livrer en premier lieu à cette dissertation philologique que nous avons déjà mentionnée , sur l’expression de bataillon fédéral, pour faire des observations sur la concentration des troupes vaudoises au bord du Rhône, et pour demander que l’on fasse interner les réfugiés valaisans. Le gouvernement de Vaud répond, avec raison , qu’il est maître chez lui et qu’il fera mouvoir ses troupes sur son territoire, s’il le juge convenable; il ajoute cependant qu’il fera interner les réfugiés. Cette mesure, qu’il prit en effet, ne fut pas heureuse, elle excita beaucoup de mécontentement dans le district

4 Lettre du gouvernement du Valais du 2 1 .

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d'Aigle, et le Conseil d’Etat, mieux éclairé sur l’opinion, n’insista pas sur son exécution.

Cependant ce même jour, 24 mai, le Grand Conseil de Yaud avait modifié ou complété ses arrêtés sur la ligne de conduite qu’il enjoignait à son gouvernement de suivre avec les agents fédéraux, et nous devons convenir que la résolution qu’il adopta ne se distingue pas par quelque chose d’aussi net et d’aussi précis que nous aimerions à le rencontrer dans les résolutions prises par des gouvernements républicains.

Trois opinions se manifestèrent dans le Grand Conseil ; l'une aurait voulu que l’on se déclarât prêt à concourir sans réserve avec l’autorité fédérale. La seconde, que l’on refusât nettement ce concours. La troisième (c’était celle du Conseil d’Etat) demandait que l’on ne dit ni oui, ni non. Elle obtint la majorité. Nous transcrirons celte résolution comme un modèle dans son genre.

a Le canton de Yaud se réserve , comme il l’a déjà fait par sa résolution du 20 mai , et vu la gravité des événements, de prendre telle détermination qui pourrait être dictée par les circonstances, après avoir mûrement apprécié les faits. Aussi, considérant que la guerre civile a effectivement éclaté dans le canton du Valais, le canton de Vaud est disposé à agir de concert avec l’autorité fédérale et les commissaires délégués par cette autorité, toutefois sans préjudice aux déterminations que les circonstances pourraient commander. j>

Nous ferons ce qu'on nous demandera , pourvu qu’on nous demande ce qui nous convient; c’est à cette courte formule

qu’on pensait réduire les volumineux recès de la Confédération.

Tandis que les événements du Valais préoccupaient k juste titre le gouvernement et le peuple vaudois, Genève aussi s'en était ému.

Dès le iOmai, celui qui trace ces lignes avait fait, en sa qualité de député au Grand Conseil, la proposition que Genève se joignît k tout canton qui demanderait la convocation d’une diète extraordinaire, en raison des événements du Valais, et provoquât au besoin cette convocation.

Le Conseil d’Etat de Genève fit droit à cette proposition, et demanda:

а) L’autorisation de réclamer celte diète extraordinaire lorsqu’il le croirait utile.

б) L’autorisation d’intervenir, soit directement, soit sur la demande du directoire, des commissaires fédéraux ou du gouvernement du Valais, pour terminer la guerre civile dans ce canton.

Le Grand Conseil ne se borna pas k lui donner sur le premier point l'autorisation qu’il réclamait; il lui imposa l’obligation péremptoire de demander cette diète, mais il lui refusa la faculté d’intervenir directement dans les affaires du Valais.

Ce n’est pas un des incidents les moins remarquables de ces événements que le mouvement spontané qui porta les pouvoirs exécutifs des cantons de Vaud et de Genève k requérir de leurs Grands Conseils respectifs l’autorisation d’intervenir directement en Valais. On peut le qualifier d’un

cri de conscience ; il était impossible de former une demande plus contraire à la lettre du pacte de 1815, et plus conforme à l’esprit du pacte de concours, de secours et d’assurance réciproque, qui devrait unir les Confédérés. Il était impossible de mieux répondre à ce besoin, qui préoccupe tous les Suisses dignes de ce nom ; ce besoin de courir à l’incendie pour l’éteindre, de voler vers un frère qui souffre, pour calmer ses souffrances. En un mot, de se rappeler qu’il n’existe pas seulement des Petits et des Grands Conseils en Suisse, mais qu’il y a aussi des femmes, des enfants et des citoyens.

Cette impulsion généreuse ne fut pas comprimée par le Grand Conseil de Vaud; mais celui de Genève, d’accord en ceci avec les gouvernements de Zurich et de Neuchâtel, arrêta cet élan. Pour ces corps, en effet, qu’est-ce qu’un canton? le pouvoir qui gouverne; qu’est-ce qu’un acte fédéral? un acte fait selon certaines formes, sans qu’il soit nécessaire de le baser sur certains principes ; gens ressemblant à ces hommes formels qui, lorsqu’ils trouvent un suicidé ou la victime d’un meurtre , se garderaient bien de courir h son secours; ils attendent l’arrivée du commissaire de police et de son procès-verbal. Le canton de Yaud posa le principe d’intervention, avons-nous dit, mais il recula devant son application.

Genève s’était épuisé en faisant le bond extraordinaire qui lui avait fait demander la convocation de la diète. Il ne tarda pas venir à résipiscence , et quelques jours après il retira sa demande. Ces variations furent inutiles,

Vaud, Berne, Claris, Schaffhouse, Argovie et Bàle-campagne avaient demandé cette diète ; on ne pouvait la refuser aux termes du pacte , et le sévère gardien de ce pacte, le Vorort de Lucerne, n’eut garde d’y manquer. Il convoqua la diète pour le 25 juin, cinq jours avant l’ouverture de la diète ordinaire ! C’était une aimable plaisanterie , qui prouvait que le Vorort avait toujours conservé sa liberté d’esprit au milieu des préoccupations qui l’avaient assiégé.

Dès le 7 juin, le canton de Vaud avait achevé le licenciement de ses troupes; deux jours après les commissaires fédéraux et le commandant fédéral quittèrent le Valais.

Nous ne suivrons pas la discussion des affaires de ce pays devant la diète, dont, en celte occassion comme en beaucoup d’autres, on peut faire connaître les opérations par cette seule phrase: Sunt verba , prœtereaque nihü. On y injuria tout le monde, et l’on n’y blâma ou l’on n’y approuva régulièrement personne , et sempre bene. Il n’en fut pas de même au tir fédéral de Bâle : les malheurs du Valais y furent l’objet d’une vive sympathie; on regrettait la bannière absente, lorsqu’on la vit paraître , escortée de M. Perrig et de deux autres carabiniers, hommes de la réaction. Un tumulte effroyable se fit entendre, des interpellations injurieuses partirent de toutes parts. Étourdis d’une semblable réception, les Velaisans reprirent, dès le lendemain, le chemin de leurs foyers en emportant ce souvenir de la vindicte populaire.

Nous terminerons cette notice par l’énoncé rapide des opérations du Grand Conseil du Valais, régénéré ou épuré ,

en faisant connaître préalablement les derniers faits qui accompagnèrent et terminèrent la prise d’armes de M. de Kalbermalten.

Nous avons laissé ce général à St.-Gingolf. Déjà une partie des masses qui s’étaient précipitées sur Sion , avaient été renvoyées dans ses foyers. Le commandement de ce cheflieu avait été remis à M. le lieut.-colonel Louis de Courlen. Cet officier, dont le caractère est estimé , qui, après avoir commandé, le 31 mai et le 1 er avril 1840, les troupes du gouvernement de Sierre, avait été nommé, par ses ci-devant adversaires politiques, inspecteur des milices en 1841 , déclara Sion en état de siège. II annonça cette mesure par une proclamation , dans laquelle il défendait les réunions de plus de 5 personnes, suspendait la liberté de la presse, annonçait l’établissement d’un tribunal militaire, pour juger les délits politiques, et ordonnait que toutes les armes, sauf les fusils et les carabines, fussent déposées dans un lieu désigné; les possesseurs de ces deux dernières espèces d’armes devaient en faire la déclaration à l’autorité.

M. Louis de Courten, ancien officier, (ils d’un digne et vrai général , dont le souvenir est en vénération dans notre cœur, entouré comme il l’était, de traditions militaires, ne pouvait ignorer la portée de ces mesures; il savait, aussi bien que nul autre, que la mise en état de siège a pour effet de faire passer tous les pouvoirs entre les mains de l’autorité militaire; que les magistrats civils et les corps politiques cessent de fonctionner, et que le glaive, seul

régulateur , devient aussi seul responsable ; cependant durant cette période, courte, il est vrai, mais féconde en événements, nous voyous le Grand Conseil mutilé par la retraite forcée de plusieurs de ses membres, et le Conseil d’Etat, agir, parler, proclamer, décréter, législater; celte anomalie nous a toujours paru un des incidents les plus singuliers de cette partie de l’histoire du Valais.

Sion n’était pas en odeur de sainteté auprès du vainqueur. Déjà M. Bernard Meyer nous avait appris, dans un de ses rapports , que les habitants de Sion ne fournissaient point aux masses du Haut-Valais les vivres qui leur étaient demandés. Ecrasé de logements militaires, ce chef-lieu fut sommé de faire acte de soumission , d’arborer le drapeau blanc sous peine de recevoir et de conserver une garnison de 500 hommes, et detre déchu de son rang de capitale.

Nous avons fait connaître cette proclamation du 18, qui n'était jamais parvenue chez ceux à qui elle était destinée. Dès le 19 *, le Conseil d’Etat prit un ton différent; nous donnons aux pièces annexes cette seconde proclamation pour faire apprécier comment le langage changeait avec la fortune *.

Cependant les hommes qui avaient appelé les masses, sentaient le besoin de se débarrasser de ces incommodes amis. Il fut décidé que les volontaires du 18 mai seraient remplacés par des compagnies de milice ; dès le 25 mai ,

1 Voyez pièces annexes.

* Voyez pièces annexes.

un ordre du jour de licenciement, que l’on trouvera ci-après annonça aux hommes du Haut-Valais, qu’ils allaient rentrer chez eux, avec un éclat qui rejaillirait sur leur postérité* ; couverts des bénédictions des pouvoirs constitués et du public.

Ce retour s’opéra graduellement; la dernière colonne de M. de Kalbermatten quitta Sion le 2 juin ; elle commençait h s’apercevoir qu’elle avait guerroyé pour le compte d’autrui ; ces hommes manifestaient de l’humeur contre leurs messieurs; ils prétendaient qu’on leur avait promis 20 balz par jour, et ils faisaient entendre qu’il ne ferait bon pour personne, si on les forçait à revenir. Pour ne pas rentrer sans quelque trophée, ils emmenèrent à Loësche la plupart des pièces de l’arsenal de Sion, et n’y laissèrent que des canons de gros calibre , don de l’Autriche , qui peut-être les considère là comme en dépôt.

Les armes portatives, que la sagesse et la prévoyance des administrations précédentes avaient réunies , avaient été distribués aux libérateurs , qui s’y sont attachés , dit-on , à la vie et à la mort, et n’ont plus voulu s’en séparer.

Ces masses se conduisirent, généralement, avec modération dans le Bas-Valais. Nous ne voulons pas diminuer la juste part d’éloges qui revient à leurs chefs pour cette conduite très-louable ; mais nous l’attribuerons surtout aux soldats eux-mêmes , qui ne tardèrent pas à reconnaître combien on les avait trompés sur le compte de leurs concitoyens.

Aussitôt que le Grand Conseil, réduit par la retraite et

* V. pièces annexes.

1 V. pièces annexes.

la proscription de plusieurs de ses membres à 50 ou 55 députés (au lieu de 79), sentit qu’il était décidément le plus fort; il se hâta de frapper les dixains inférieurs d'une contribution de 14,600 fr. (de Suisse) qu’il répartit exclusivement entre les communes mauvaises.

Dès le 22 mai , le Conseil d’Etat écrivait aux présidents des dixains de Monthey, de St.-Maurice et de Martigny, pour les informer que le Grand Conseil continuait ses travaux; qu’il ne comprenait pas ce qui avait pu effaroucher les députés des dixains occidentaux; qu’ils revinssent donc prendre part aux travaux des pères de la patrie. Pour les encourager, il ajoutait , qu’à défaut par eux de comparaître, les dixains dont ils faisaient partie continueraient à être occupés militairement.

Les députés , ainsi interpellés , répondirent avec dignité qu’ils ne croyaient pas être tenus à siéger sous la pression de la force brutale , et en présence des faits monstrueux qui se passaient depuis quelques jours *.

Il nous paraît que ces messieurs auraient pu se contenter de demander au Conseil d’Etat du Valais , en vertu de quel droit il se permettait d’exercer un contrôle sur la présence ou l’absence de députés au Grand Conseil. L’un de ces députés, M. Bender, de Fully, avait voulu tenter de reprendre son poste; menacé de proscription , il avait été obligé de prendre la fuite ; et c’est après ce fait qu’on osait venir faire

1 V. pièces annexes de la brochure de M. Maurice Barman : De tu contre-révolution en Valais.

les bons hommes , et dire à ceux qu’on voulait arrêter : < mais venez donc, quelle mouche vous pique? venez siéger » avec vos excellents collègues ! »

MM. Amaéker, Ducrey et Rion ne furent pas susceptibles; ils obéirent, revinrent au Grand Conseil et y furent salués de l’épithète de traîtres à la patrie !

Dès le 24 mai, le Grand Conseil marchant en pleine carrière, prononça la dissolution de la Jeune Suisse *, en indiquant un mode d’exécution, suivant lequel on devenait rebelle k l’Etat , si l’on ne déclarait renoncer à la Jeune Suisse , et si l’on n’indiquait pas le grade dont on était pourvu dans cette société !

Le même jour, le journal l'Echo des Alpes fut supprimé *, droit d’association , liberté de la presse , garanties constitutionelles tombaient sous les coups du club Machoud, comme Fépi sous la faucille. Ce ne fut pas tout; ce même 24 mai, le Grand Conseil établit un tribunal spécial , pour juger les délits de la presse et les délits politiques * ou se rattachant k la politique ; tribunal statuant lui-même sur sa propre compétence, et se saisissant des causes pendantes, des procédures commencées devant les autres tribunaux. Le Grand Conseil se réservait la nomination des juges; mais pour la première formation , il abandonnait ce soin au Conseil d’Etat.

Cette institution , disait l’arrêté qui la constituait , ne

1 V. pièces annexes

* V. pièces annexes.

3 V. pièces annexes.

préjudiciait en rien à la création d’un tribunal militaire temporaire , dont on chargeait le Conseil d’Etat de régler l’organisation et de nommer les juges; tribunal qui paraît être resté à l’état de projet.

Pour prêter main forte à cette cour prévotale , le Conseil d’Etat fut autorisé à dissoudre la gendarmerie et à la réorganiser , en la portant, au besoin, à un effectif de 100 à 200 hommes. Une colonne mobile de 250 hommes fut établie, et le gouvernement s’adressa, pour l’armer, au roi de Sardaigne, qui accéda à sa demande.

Afin d’assurer un approvisionnement suffisant au tribunal spécial, on vota premièrement 2,000 fr. (de Suisse) de fonds secrets à la disposition du Conseil d’Etat ; ce qui fait l’équivalent de 1,300,000 pour la France. Puis, Je Grand Conseil rendit un décret dont l’esprit et la teneur ont dû faire tressaillir de joie défunte convention nationale , dans le tombeau où elle est ensevelie depuis un demi-siècle; c’est le décret de proscription contre quelques chefs du parti vaincu ; nous le donnons aux pièces annexes ‘ : il mérite d’être conservé. Il était , comme son préambule l’indique , le développement d’un décret du 22 mai, qui déclarait coupables delèse-nation, traîtres à la patrie et passibles de toutes les conséquences, les chefs de l’opposition armée du Bas-Valais.

Ces arrêtés réactionnaires furent suivis d’un décret de prise de corps contre MM. Joseph et Maurice Barman,

1 V. pièces annexes.

Joris, Dufour, Abbet, Alphonse Morand, Fumey, Filliez, Joseph Torrent, Jean-Baptiste Gav, Joseph Crettex.

Le tribunal spécial fut composé , après plusieurs refus , de MM. Ferdinand Stockalper *, Pierre Indermatten, Janvier de Riedmatten , Léopold de Sépibus, Rouaz, Carruzzo, Bürcher, grand-châtelain, Zenclusen (suppléant); l’avocat Perrig devait y exercer les fonctions du ministère public, et l'avocat Zermall était son suppléant.

Ces mesures furent accompagnées et suivies du désarmement presque complet du parti libéral, et de nombreuses arrestations.

En plusieurs localités les armes des libéraux furent immédiatement remises aux réactionnaires, afin de donner à ceux-ci un double armement.

Le délire de l’animosité et de la vengeance arriva à un degré qui passe toute croyance. Dans une localité de l'Entremont on fit publier la défense aux jeunes filles de parler aux libéraux , sous peine d’amende pour chaque contravention! Jamais, dit-on, ces jeunes filles n’ont eu plus envie de causer.

Un autre dixain (celui de Conches) défendit de porter des chapeaux gris, coiffure favorite des libéraux, disait-on , et

1 Antoine Stockalper, ancêtre de H. Ferdinand Stockalper, fut traduit en 1637 devant un tribunal spécial à Loësche , mis à la torture, condamne à mort et exécuté ; l'historien du Valais, le chanoine Boccard, fait à ce sujet les réflexions suivantes : « comme dans tonies » les condamnations pour délits politiques, la haine se concentra » et se conserva vive et implacable pemlant de longues années. »

le Conseil d’Etat, en généralisant un peu l’expression, confirma cette défense , en défendant toute espèce de signes de ralliement.

Ce même Conseil d’Etat, désirant n’étre pas troublé dans son repos, défendit l’entrée dans le Valais de trois journaux : la Patrie , l’Helvètie et la Revue de Genève ; il leur procura par cette mesure quelques abonnés de plus.

Ce cauchemar de la publicité oppressait le gouvernement du Valais; dès le 23 mai, il avait élaboré une loi sur la presse, où les pénalités avaient été renforcées en cumulant nécessairement la prison et l'amende; tandis que dans la loi qu’elle remplaçait , ces deux natures de peines étaient facultatives.

Plein de rancune contre les avocats, dont il avait subi l’influence pendant trois ans , le parti réactionnaire fit voter par le Grand Conseil une loi pour réduire le tarif des avocats et des procureurs , à ce point, qu’un homme d’honneur ne peut plus exercer ce métier, obligé qu’il serait ù se livrer h des pratiques illégales , pour obtenir une rémunération suffisante.

Enfiu , il vota une loi qui livre sans réserve l’instruction publique aux prêtres; c’est le prix dont les réactionnaires payèrent le secours que ces auxiliaires leur avaient prêté. Après avoir récompensé la soutane , il devait bien quelque chose à l’épée; il commença par voter au général le don d’une épée; puis, sans s’inquiéter de la constitution qu’il s’apprêtait à détruire, il changea, chez M. de Kalbermaltcn, ce titre de général en celui de conseiller d’Etat,

pour remplacer M. Torrent, dont la démission n’avait pas été acceptée, et représenter les dixains inférieurs, quoique M. de Kalbermatten appartint au dixain de Viège, qui avait déjà un représentant. Toutefois nous approuvons cette nomination : le gouvernement précédent aurait dû récompenser les services que M. de Kalbermatten avait rendus en 1840 à la cause libérale. La réaction agit plus sagement.

Nous n’entrerons pas dans le détail des vexations iniques, des destitutions brutales , de toutes ces mesures arbitraires qui firent oublier les excès que l’on avait tant reproché à la Jeune Suisse.

Un esprit d’épouvante et de lâcheté sembla s’étendre sur le pays; on eut chaque jour à enregistrer quelqu’une de ces délations honteuses, ou de ces défections misérables que l’on a toujours remarquées aux lieux où domine l’oligarchie ou la câste sacerdotale : c’est le châtelain Pignat, cité devant la cour prévotale; le corps du délit qu’on lui oppose est une lettre confidentielle écrite à un homme qu’il croyait son ami, lettre que ce faux ami avait livrée au gouvernement. Le délateur fut récompensé par un commandement important.

Le Grand Conseil s’était séparé au mois de juin , après avoir nommé députés à la Diète fédérale MM. Ganioz et Adrien de Courten. Il décida que , rendu à ses anciennes sympathies, le Valais prendrait part dorénavant à toutes les conférences de la nouvelle ligue de Sarnen.

Le Grand Conseil se réunit de nouveau au mois d’août , pour s’occuper de la révision de la constitution. 11 n’entre

pas dans le plan de notre ouvrage de donner les détails de celte discussion ; nous nous contenterons d’indiquer quels en ont été les principaux résultats.

Dans l'intervalle des sessions, les proscrits avaient été remplacés dans leurs fonctions publiques.

Le dixain de Monthev, nonobstant la pression exercée sur le parti libéral, avait nommé MM. Torrent , ancien conseiller, et Norbert Parvex, députés au Grand Conseil. Ces messieurs ne furent pas admis à prêter serment sans avoir essuyé des avanies. Etaient-elles complètement imméritées? Nous ne nous permettrons pas de décider celle question. Il nous semble que pour M. Torrent , en particulier entre la proscription où gémissaient ses amis de cœur et ses amis politiques , et cette législature qu’il avait présidée naguères , il y avait une position intermédiaire, celle du silence et du repos.

Le Grand Conseil procéda à la révision de la constitution; dirigée par des hommes habiles, cette révision pouvait consolider pour longtemps l’influence du parti qui venait de triompher. Après avoir vaincu les libéraux , il aurait fallu se montrer plus hardis qu’ils ne l’avaient été eux-mêmes et substituer pour la nomination des députés au Grand Conseil l’élection directe ù l’élection h deux degrés. 11 aurait fallu imiter l’admirable sagesse des torys anglais , qui en revenant aux affaires, établirent d’eux-mêmes cette taxe sur les revenus, qui les atteignait les premiers et dont leurs adversaires, les wighs , n’avaient osé les frapper. Il aurait fallu que les prêtres allassent au devant de l’abrogation des

immunités ecclésiastiques. Heureusement les meneurs n’osèrent franchir ces pas décisifs; ils n’osèrent pas d’avantage altérer le principe de la représentation proportionnelle. Le Grand Conseil se borna à enregistrer les volontés du clergé, par qui et pour qui la contre-révolution avait été faite.

Le clergé se montra inhabile dans l’abus qu’il fit de son immense influence. Voici les principaux changements opérés dans la charte constitutionnelle :

La constitution de 1839, comme celle de 1816, avait accordé à la religion catholique le privilège exclusif d’avoir un culte public ; ces constitutions n’avaient pas interdit les cultes privés. La nouvelle constitution décide que la religion catholique seule aura un culte. Lorsque trois personnes seront réunies dans une chambre pour prier en commun, elles commettront une violation de la constitution. Ceci n’est point une inférence forcée; la discussion a été longue et approfondie , l’article est formel et la tolérance impossible. Quelle est l’autorité qui oserait prendre sur elle de violer la constitution ?

Les droits du clergé séculier et du clergé régulier sont maintenus et garantis; il n’est apporté aucune modification aux immunités ecclésiastiques. Cependant , dans les rangs même de la majorité, il se trouve des hommes à qui ces immunités paraissent exorbitantes. Une pétition , sortie du dixain d’ En t remont et signée par les hommes les plus dévoués à la réaction , demandait l’abrogation des immunités réelles; Cette démonstration effraya le clergé, et l’évêque consentit a laisser insérer au protocole quelques lignes d’es-

pérancc, qui permettaient aux communes d’adresser leurs doléances sur ce sujet à la cour de Rome. Quelle immense concession !

La constitution de 1839 donnait deux représentants au clergé dans le Grand Conseil : la constitution nouvelle lui en accorde trois ; l’évêque reprend cette position prépondérante qu’il avait tant regrettée.

Le Conseil d’État peut ordonner et faire ordonner des arrestations préventives.

Les châtelains sont rétablis et les efforts tentés pour améliorer l’administration de la justice sont anéantis d’un trait de plume ; on remet à la portée du peuple toutes ces petites juridictions , sources fécondes de chicane , de procès et de ruine; ainsi le bien commencé par le régime de 1840, la réforme des institutions judiciaires, est détruit.

Pour compenser cette perle, on établit un tribunal central pour les délits de presse , les délits politiques, ou qui se rattachent h la politique.

En vertu de l’article G4 de cette constitution, le citoyen décrété de prise de corps pourindice grave de crime, est suspendu de ses fontions publiques , d’où il résulte que le Conseil d’Etat, ayant le droit d’arrestation préventive, peut exclure un député au Grand Conseil, un juge , un président ; déjà il a fait usage de ce droit.

La constitution conserve le fatal referendum , mais elle le rend plus désastreux : ce n’est plus un veto; les citoyens ne votent plus négativement , mais positivement. Les lois ne seront exécutoires à l’avenir qu’après avoir été adoptées par

la majorité des citoyens qui auront voté, d’où il résulte que si, par insouciance ou ignorance, plusieurs citoyens s’abstiennent de voter , une imperceptible minorité pourra donner des lois au pays. Le Grand Conseil n’est qu’une commission, le peuple est seul législateur.

Nous devons, narrateur consciencieux, après avoir fait une juste critique de cette constitution, signaler une excellente disposition, dont nous attribuons le mérite, sans réserve, à ceux qui l’ont conçue, mais dont la portée n’a pas été appréciée probablement par ceux qui l’ont adoptée; nous voulons parler de l’article 53 , en vertu duquel le Conseil d’Etat doit intervenir dans l’administration des communes, lorsqu’il en est requis par un ou plusieurs intéressés. Cette disposition anéantit la souveraineté des communes, sans qu’elles s’en doutent; c’est un grand progrès, la souveraineté communale est un fléau, un obstacle à toute amélioration générale; cet article 55, appliqué par une administration éclairée, peut-être riche en conséquences heureuses pour le Valais.

Nous terminons ici le récit des faits , et nous ne parlerons pas des procédés du tribunal exceptionnel , des condamnations prononcées, des procédures commencées, des faits nouveaux qui ont marqué la fin de l’année 1844 et le commencement de 1845. Ce sont des questions trop vives pour être traitées aujourd’hui.

Cependant, entre les causes d’agitation qui tourmentent la Suisse, l’afiaire des jésuites préoccupe trop les esprits, pour que nous puissions passer sous silence les faits qui con-

cernent cette société et qui se rattachent au Valais; nous avons à réfuter une erreur accréditée dans plusieurs parties de la Suisse.

La circulaire du Vorort pour la convocation d’une diète extraordinaire et la proclamation du gouvernement de Zurich du 13 janvier prétendent, l’une et l’autre, que le Valais a été reçu dans la Confédération h une époque où il avait déjà confié ouvertement l’instruction publique aux jésuites. Celte assertion est inexacte. Les jésuites s’introduisirent en Valais au commencement du 17 me siècle, d’abord à Venthone , puis dans le dixain de Conches; ils furent expulsés par une décision de la diète en 1627. Admis de nouveau en 1662, on leur bâtit un couvent à Brigue. Ils surent si bien capter la faveur populaire , que vingt ans plus tard on leur constitua une dot de 20,000 écus. L’évêque Adrien IV leur donna, en les déclarant francs patriotes , tous les droits des Valaisans libres, notamment la faculté de recevoir des legs. Après la suppression de l’ordre en 1773, les jésuites furent tolérés encore quelque temps sous l’habit de prêtres séculiers; plus tard on les congédia de nouveau. La France insista fortement pour ce renvoi. En 1805 on leur confia le collège de Sion, en les appelant pères de la foi de Jésus. Ils le conservèrent sous la domination française. Rien dans leur costume et dans leur dénomination n’indiquait qu’ils fussent jésuites. Ainsi le Valais fut admis le 12 septembre 1814 dans la Confédération, sans que l’on sût qu’il y eut des jésuites en Valais. Plus tard il fut conclu entre la société de Jésus et le gouvernement du Valais

une convention en vertu de laquelle les colleges de Brigue et de Sion leur furent remis. Ils s’emparèrent si complètement de ces établissements cantonaux d’instruction, que le gouvernement, ayant voulu plus tard exercer sur ceux-ci quelque surveillance , le recteur s’y opposa avec ces paroles célèbres : sint ut sunt, aut non sint. Qu’il l’ose , avait aussi répondu ce recteur en parlant du projet qu’avait l’Etat de faire inspecter le collège.

Dès lors le gouvernement a borné son intervention dans l’enseignement à solder les professeurs. Cet enseignement est excessivement faible k Sion et à Brigue. Dans l’année 1840 le gouvernement exerça de nouveau le droit de surveillance, mais depuis 1844 les révérends pères ont reçu carte blanche par un arrêté spécial du Grand Conseil. On pourrait croire que Lafontaine pensait k eux , lorsqu’il écrivit la fable de la Lice et sa compagnie :

« Laisse* leur prendre un pied che* vous ,

« Us en auront bientôt pris quatre. »

En général il n’y a pas une grande animosité contre eux. Le Haut-Valais est dans leur sens ; le Bas-Valais est surtout en contact avec le couvent du St.-Bernard et l’abbaye de Sl.-Maurice, fauteurs principaux de la réaction. A Sion, les hommes les repoussent, mais les femmes les soutiennent ; on sait que les révérends pères , sévères sur le dogme et sur l’infaillibilité du pape, sont très-indulgents pour les faiblesses humaines. En Valais comme ailleurs, ils ont un penchant décidé pour les riches héritages.

Ils ont prêché l’insurrection k la fin de 1842, et au com-

menccment de 1845, et on peut leur attribuer en bonne partie la journée du Trient, car ils avaient fanatisé Salvan dans une mission prèchée en janvier 1 845.

L’évêque de Sion est leur zélé protecteur. Nous avons été témoins à Sion d’enterrements, accompagnés d'une longue procession de jeunes gens en manteaux noirs. Ce sont les élèves des jésuites, qui, par un antique usage, abandonnent classes et leçons pour chaque enterrement, quittent l’étude et vont psalmodiant à la suite d’un mort, dont ils n’ont jamais entendu parler.

Il ne vaudrait pas la peine de commencer la guerre pour chasser les jésuites du Valais, mais il serait bien plus insensé encore de brûler une once de poudre pour les conserver.

Notre narration se termine à la fin du mois de mai 1844, nous n’avons donné qu’un aperçu sommaire des principaux changements opérés dans l’acte constitutionnel. Ce sujet devra être repris et développé, lorsque ces documents sur l’histoire du Valais seront continués.

Nous persistons à refuser à notre travail le nom à’ histoire; ce n’est point chez nous fausse humilité; nous avons cherché à faire un récit sincère , en puisant k des sources dignes de confiance; comment aurions-nous pu dénaturer k plaisir des événements, qui sont présents dans la mémoire de tout un peuple, dont tant de gens ont été les acteurs ou les témoins?

Nous accueillerons avec intérêt toutes les réclamations,

toutes les rectifications fondées; mais nous repousserons

toujours l’accusation d’avoir sciemment dénaturé la vérité; à Dieu ne plaise que nous commettions volontairement un crime dont nous avons nous-même tant souffert !

Notre écrit n’est pas de l’histoire, parce qu’il est accompagné de trop de réflexions ; nous avons pris la place du lecteur, et nous lui avons offert des opinions, au lieu de nous borner à mettre des faits sous ses yeux. Respectant par dessus toutes choses les opinions sincères et leur manifestation, nous comprenons toutes les appréciations, quelque différentes qu’elles soient des nôtres ; nous nous bornons à maintenir que nous avons présenté loyalement les pièces du procès avant de prendre nos conclusions.

Nous espérons qu’il se trouvera quelques hommes qui rendront justice k l’esprit dont nous fûmes animé en écrivant ces lignes. Nous avons été sévère, rude peut-être pour les vainqueurs; les vainqueurs, ils ont toujours en ce monde assez de gens pour les soutenir. Nous avons été rude, parce que les représentants des opinions de jadis n’ont pas toujours combattu avec les armes courtoises de leurs aïeux. Toutefois nous rendons pleine justice à leur savoir-faire en révolutions, h leur entente, h leur soutien réciproque, à leur habileté. Nous allons plus loin, nous leur rendons grâces; ils ont appris aux Suisses comment on se lève en masse, comment on devient nation armée et combattante , comment on tire parti des postes admirables dont la nature a couvert notre pays; ah! s’ils s’en rappellent le jour où il ne faudra plus satisfaire des passions haineuses, mais tirer le glaive pour l’indépendance; s’ils défendent le Trient contre

la Sardaigne, comme iis l’ont défendu contre leurs frères, ce jour-là nous leur tendrons la main d’un ami.

Maisnosamis, à nous, nos amis de cœur, les avons-nousménagés? nos sympathies, les avons-nous écoutées? avons-nous reculé devant une juste sévérité, lorsque les procédés et les fautes nous ont paru le mériter? Certes, il fallait porter bien haut l’estime qu’ils nous inspirent pour n’être point arrêté par le sentiment de leurs malheurs, de leur qualité de proscrits, si respectable à nos yeux. Il est vrai que nous n’avons jamais craint d'affaiblir par quelques critiques le bon renom où ils sont restés dans leur patrie; ils sont assez forts pour supporter la vérité. Leurs intentions furent assez louables, leur conscience est assez pure, leurs talents sont assez manifestes, les services qu’ils ont rendus sont assez appréciés, pour qu’on ose rappeler qu’ils ont payé aussi leur tribut à l’infirmité humaine. Nons n’affaiblirons pas une influence qui doit rester puissante pour le bonheur de leur pays; celle influence repose sur des vertus souvent éprouvées, sur l’alliance, si rare partout, si rare surtout en Suisse, de la bravoure personnelle, du dévouement, de l’absence absolue d’individualisme et du courage politique.

Malgré tous ces motifs pour ne pas craindre d’écrire, nous aurions reculé devant celle tâche, nous aurions laissé à d’autres le soin d’étre les tristes interprètes de la vérité , si nous ne portions dans notre cœur la ferme espérance que le Valais n’a pas dit son dernier mot. A des condamnés sans retour, nous n’aurions que des consolations à offrir. Mais la cause n’est pas jugée sans appel, elle est en-

core pendante; toutes ces fluctuations ne sont que les incidents du procès. Empruntant le langage de nos codes de procédure, nous dirons que cette grande opinion qui est en instance , que cette grande opinion qui veut les réformes possibles, "le progrès intellectuel , l'émancipation de la pensée, la culture de l’âme, l’adoucissement des mœurs, l’amélioration du sort des classes laborieuses , la bonne harmonie entre ceux qui possèdent et ceux qui aspirent à posséder ; que cette grande opinion qui veut l’alliance de la foi et des œuvres, de la religion et de la philosophie ; qui , tout en assurant h l’autorité ecclésiastique aide et protection, veut conserver au pouvoir civil sa sphère d’activité; qui veut doter son pays de bons exemples et de bonnes lois , nous dirons que cette opinion n’a pas été condamnée , mais seulement renvoyée à mieux agir. Elle paie aujourd’hui les frais de la première instance , mais elle revient h la barre, soutenue par son bon droit, éclairée sur ses erreurs, connaissant la partie adverse, ses ruses, son astuce, ses ténébreux détours. Elle revient à la barre sans ce cortège de sophistes qui ont égaré naguère l’entendement de ses juges. Elle revient demander le jugement définitif; elle l’obtiendra et force restera à justice.

Les hommes qui professent cette opinion se rappelleront sans doute leurs fautes et leurs malheurs; mais qu'au jour de ce triomphe dont nous avons la certitude, il y ait une chose qui domine toutes les pensées, toutes les rancunes; il y ait une chose dont les perfides et les lâches sont déshérités à tout jamais; et qui est, qui demeurera toujours

le noble apanage des braves et des victorieux : la modération unie h la fermeté , la générosité jointe k la force , une vue qui perce au-delk du voile misérable des passions d’un jour ; que , rétablis dans la position qui leur appartient , les hommes du progrès veillent sans espionner, qu’ils dominent sans écraser, qu’ils répriment sans proscrire, qu’ils tiennent les rênes sans mettre sous le joug, qu’ils développent la pensée, qu’ils cherchent k la régler sans l’étoufTer jamais; surtout, dédaignant les clameurs inconsidérées des petites âmes, qu’ils annoblissent k jamais leur cause en se livrant sans scrupule k l’immense bonheur de pardonner; — alors il y aura une belle page k ajouter k ces notes sur le Valais; heureux celui qui racontera les jours de félicité de ces enfants des Alpes ; heureux celui qui remerciera le Seigneur des bienfaits dont il les aura comblés !

Et nous aussi , nous nous tournons vers cet Arbitre suprême des destinées de notre patrie, et réunissant dans nos vœux amis et adversaires, nous lui disons; « Soutiens la » Suisse dans ces jours d’épreuve , et qu’un rayon de ta di- > vine lumière pénètre dans le cœur de ses enfants. »

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