‹ Le Valais de 1840 à 1844. Suite àChapitre 2 sur 29 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

• Puissent les arrière-neveux des hommes qui ont pris part » à la révolution, bénir cette époque comme une ère de régéné- » ration et de bonheur. >

Tel était le vœu par lequel nous terminions, il y a trois ans, la première partie de cet écrit. Ce vœu, nous le formons toujours, et nous le formons avec confiance : les jours des arrièreneveux ne luisent pas encore.

11 y a près de trente ans que dans ce pays du Valais, une rivière tributaire du Rhône, la Dranse, vil tout à coup son cours arrêté par la chute d'un glacier, les eaux cessèrent de se porter aux lieux où la nature et les iulentions bienfaisantes de la Providence avaient marqué leur destination ; mais ces lieux n'en furent privés que pour un temps, ces eaux s'amoncelèrent; en vain l'obstacle était-il puissant, les eaux furent plus puissantes que lui, elles le renversèrent et se précipitèrent dans leur lit abandonné. Il est vrai que l’effort fut terrible; il est vrai qu’en renversant l’obstacle, des bords heureux et inoflVnsifs souffrirent de cette catastrophe; mais le moment de la crise fut court, et dès lors la Dranse a continué sa marche régulière et rapide, eu déposant chaque année son limon fertilisant sur les campagnes qu'elle avait ravagées un seul jour.

Ces phénomènes que présente souvent l’ordre physique, ne les retrouvons-nous pas dans l'ordre moral et dans l'ordre politique? Les hommes comme les peuples ne gravitent-ils pas

vers une destinée que la sagesse divine et les lois éternelles de l'intelligence ont déterminée, et les obstacles qui entravent celle marche, ne sont-ils pas destinés à produire ces cours d’eaux fertilisantes qui débarrasseront le fleuve de la vase que le courant ordinaire aurait été impuissant à entraîner ?

Telle est , nous le pensons , la position du Valais ; il a éprouvé deux fortes crises, la première en 1840, la seconde en 1844: laquelle des deux doit être considérée comme le glacier du Gétroz, qui arrêta le cours de la Dranse? Est-ce la révolution de 1840 qui changea momentanément les conditions politiques sous lesquelles le Valais est destiné à vivre, et auxquelles il revient aujourd'hui, ou sera-ce la contre-révolution de 1844 qui marquera comme un temps d'arrêt Court et passager, dans la carrière nouvelle où l’état général des esprits, en Suisse et en Europe, semblait appeler le Valais?

Ces questions, l'histoire les résoudra. Nous ne faisons pas mystère de nos sympathies et de nos espérances, mais nous n’avons pas l’orgueilleuse présomption de les donner comme des jugements sans appel ; laissons la décision à l'avenir, et recueillons, sinon avec indifférence, du moins avec impartialité, les faits qui serviront à justifier ou à condamner les partis. Décrivons la route qui fut suivie, en signalant les faux pas.

Nous parcourrons rapidement, et d’une manière sommaire, les faits généraux qui se sont passés dans le Valais depuis l'acceptation de la constitution et la réunion de tous les dixains, jusqu’à l’époque des élections générales de 1843, en recherchant les causes qui les ont influencées. Nous entrerons dans des détails plus circonstanciés depuis cette époque. Cette marche est nécessaire pour apprécier les faits dont nous venons d’être les témoins.

Jamais pays agité par une violente commotion ne semblait avoir repris un calme plus complet. Dans les lignes que nous traçâmes, il y a trois ans, nous nous plûmes à rappeler les dé-

tails de cette journée du 18 mai 1840, où le grand-conseil du Valais ouvrit sa première session. Le temps n’a point eiîacé, dans les âmes droites et pures, l'impression que produisit celte Journée; les généreuses paroles du président du grand conseil, le soin qu’il prit de ménager l'amour-propre de ceux qui avaient succombé; la loyauté, la cordialité, la modération qu'avaient montré les vainqueurs, semblaient avoir profondément remué les cœurs. La conCance, l’abandon remplacèrent les passions irritées qui avaient fait couler le sang des enfants du Valais. Une administration supérieure, active, zélée, dont les membres, peu soucieux de leurs intérêts, étaient sans cesse préoccupés du bien général, avait reçu du grand conseil un nouveau roandat de confiance.

Les suffrages du Haul-Valais n’avaient pas manqué à ceux qui venaient de marcher contre lui. En vain MM. Barman refusaient-ils les suffrages qu'on leur décernait : «le pays a besoin de vous, s'écriait-on de toutes parts, vous possédez sa confiance, vous lui devez vos services. »

Ces démonstrations étaient-elles sincères? on peut le croire. — En effet, le ressentiment que l'humiliation amène toujours ne pouvait affecter que les hommes, en petit nombre, qui avaient succombé, plus encore sous le poids de leur propre impéritie que sous les coups de leurs adversaires. Une coterie gouvernementale avait été dissipée, et il aurait fallu mal connaître le cœur humain pour penser qu’elle l'oublierait de sitôt. Mais le peuple du Haut-Valais n’avait pas le sentiment d’avoir été vaincu, il attribuait à bon droit le manque de réussite de sa part à l'ineptie de ceux qui l'avaient dirigé; il avait souffert de leur faiblesse, il se ralliait volontiers à une force qui se présentait à lui comme amie et prolfectrice.

Il faut tenir compte d’une autre considération plus importante. Le clergé, s’il n’était pas demeuré étranger à ce débat, paraissait au moins s’être partagé. Les prêtres, dans les dixains

occidentaux, s'étaient montré assez généralement Bas-Valaisans; s'ils n'avaient pas secondé le mouvement, ils ne l’avaient pas contrarié aussi ouvertement que l’avaient fait l’évêque et les prêtres desdixains orientaux. La suprématie territoriale du Haut-Valais leur déplaisait comme au reste du pays. Ils en avaient vu la fin sans regret; peut-être même, dirigés par une impulsion habile, avaient-ils compris qu'il valait mieux réserver leur faculté de résistance pour des objets spéciaux et ne pas compromettre leur position par une altitude essentiellement hostile à l'émancipation du Bas-Valais. Dans les dixains orientaux, le clergé avait assez généralement secondé les prétentions du gouvernement de Sierre, mais les chefs libéraux avaient sagement circonscrit le débat sur le terrain politique, et il avait été difficile d’y faire intervenir l’élément religieux.

Au demeurant, le principe de la conduite que tinrent alors les hommes les plus habiles du clergé, nous paraît révélé, dans deux lettres que fit paraître successivement, le 17 mai 1840, et le 5 juillet de la même année, un homme qui depuis s’est acquis de la célébrité dans les dissensions du Valais , et qui figure parmi les partisans les plus déclarés des derniers changements; le chanoine de Rivaz. Cet ecclésiastique intelligent avait compris que ce n'était ni dans les doléances du clergé, exprimées dans l'assemblée de janvier 1859 *, ni dans la protestation de levêque de Sion, du mois d’août de la même année *, qu'il fallait chercher les garanties du clergé, mais dans le texte même de la constitution, comparé à celui de la constitution de 1815. M. le chanoine énonce sans détour que l'article premier de cette constitution, ainsi conçu : < La sainte religion catho- » lique, apostolique et romaine, est la religion de l’Etal; elle » seule a un culte public; la loi veille à ce qu'elle ne soit trou-

4 Première partie, pièces justificatives, p. 205 et suivantes. * Première partie, pièces justificatives, p. 224 f

» Liée, ni dans sa doctrine, ni dans son exercice; » que cet article, sous un gouvernement fort, mettait le clergé sous la dépendance du pouvoir politique, tandis que l'article 3 de la constitution du 3 août 1839 (« les droits du clergé séculier et régulier sont maintenus. ») mettait le clergé hors de page. M. le chanoine voyait loin et clair.

Ainsi l’estime pour les talents des chefs du mouvement, et la confiance dans leurs vues, le dédain pour ceux dont les mains débiles avaient laissé tomber les rênes qu’ils se croyaient seuls le droit de tenir, l’absence d'excitation cléricale, les sympathies de la grande majorité de la Suisse pour la cause triomphante; tout, disons-nous, semblait assurer à cette cause le développement paisible et complet des effets qu’elle était appelée à produire, mais ici comme ailleurs, comme toujours peut-être, il fut plus aisé de s'entendre avec les vaincus que de compter avec les vainqueurs. Ici, comme ailleurs, on fit l'épreuve que si l'élan, l’enthousiasme, le sentiment du juste et du droit, les mots de liberté, d’honneur, d'indépendance, et par dessus tout l’amour du changement extérieur, entraînent les nations vers la rénovation de leurs formes politiques, il est beaucoup moins facile de déterminer quelles en doivent être les conséquences. Ces conséquences fixées, il est encore moins facile de les faire adopter, parce qu’ici la lutte se déplace. Aussi longtemps qu’elle existe exclusivement entre les pouvoirs généraux de la société, elle peut se comparer à ces orages qui éclatent sur les sommités de nos Alpes, spectacle imposant qui attire les regards, dont les hommes d’expérience se préoccupent, parce qu’ils savent que le contre-coup s’en fera ressentir plus tard dans les vallées, mais dont le vulgaire ne s’émeut que d’un intérêt de curiosité; cela concerne trop de gens, cela embrasse trop d’espace pour que chacun aie le sentiment d’en être atteint dans son individualité. Mais lorsque les ravines sont creusées, lorsque les eaux se précipitent en se

subdivisant dans les lieux bas, chacun court à son village, à son champ, à sa demeure; il ne s’enquiert pas si les eaux qui arrivent à grand bruit seront hostiles ou fertilisantes ; il les redoute comme chose nouvelle en ces lieux, il les détourne de leur cours, il les dirige dans des sables où elles se perdent; le voisin aide au voisin, les adversaires se réunissent contre un adversaire inconnu, les digues se multiplient, on a confondu l’orage bienfaisant avec la tempête destructive; les conséquences en sont perdues.

L’histoire et ses enseignements irrécusables sont là pour appuyer notre dire : c’est à elle que nous demandons quel est, dans notre Europe, le peuple qui a pu compléter sa révolution politique par une révolution sociale, sans être soutenu ou poussé pendant un temps, par un bras de fer et une haute intelligence, sans le recours, disons-le, à une espèce de dictature? Chaque menuisier ou charpentier peut élever une de ces pyramides en bois qui décorent certains parcs; mais pour dresser l'obélisque de Luxor sur sa base et l’y affermir, il a fallu le talent de l’ingénieur, la puissance des moyens qu’il emploie, et la stricte obéissance de ceux qui agissaient sous sa direction.

Une révolution dite légale, une révolution d’honnêtes hommes, est une séduisante image, mais elle est moins innocente qu’elle ne paraît au premier coup d’œil; c’est de l’agitation sans résultat, et l’agitation sans résultat est toujours un mal; mieux vaut habiter sa vieille demeure que d’en commencer une plus belle lorsque l’on n’a pas le moyen de l’achever.

Le lecteur jugera par l’examen des faits si les réflexions qui précédent sont oiseuses, ou si elles nous ont été inspirées par les conséquences de la révolution du Valais.

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