‹ Le Valais de 1840 à 1844. Suite àChapitre 3 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Si Ton excepte la réélection de l’administration supérieure et de tous les fonctionnaires publics, réélection provoquée par l’honorable démission que le Conseil d’Etat, constitué dans l’année 1859, avait donnée au moment où tous les dixains furent réunis le 18 mai 1840 , la première législature ne fut signalée par aucune mesure extraordinaire. Le Grand Conseil semblait un corps bien établi qui reprend une suite d’affaires momentanément interrompues, plutôt qu’une assemblée nouvelle encore animée de l’effervescence d’une révolution.

L’administration, de son côté, désirait faire preuve d’une entière liberté d’esprit; elle tenait à se montrer essentiellement pratique et non politique, mais, avant tout, parfaitement sincère ; c’est dans cet esprit qu’elle présenta et fit adopter une loi sur la responsabilité du Conseil d’Etat, qui transformait en réalité celte responsabilité personnelle, promesse que font toutes les constitutions et qui est rarement réalisée. Des projets de loi sur le notariat , sur la naturalisation , le

système financier et l’incompatibilité entre certaines fonctions publiques, pour mettre un terme au cumul, dont on avait fait un scandaleux abus ; la création de la place d'inspecteur des milices, furent les principaux objets qui occupèrent la première session du Grand Conseil; leur discussion n’altéra pas la bonne harmonie qui régnait entre les députés. Avant de se séparer, ces derniers scellèrent leur réconciliation complète dans des fêtes improvisées auxquelles tous prirent part. On devait attacher des espérances d’autant plus fondées au résultat de cette première session, que, si la discussion y avait été paisible, elle avait été aussi parfaitement libre ; les partis, si l’on peut donner ce nom aux nuances d’opinion qui se manifestaient dans cette assemblée, étaient dans la proportion de 45 k 30 : les premiers soutenaient avec fermeté les propositions gouvernementales, que les seconds cherchaient à amender, plutôt qu’ à repousser.

Mais, dans les élections, la majorité était bien plus considérable, il n’y avait alors, on peut le dire, plus de nuances: Le Haut et le Bas-Valais semblaient d’accord pour donner des marques de confiance aux hommes les plus prononcés du parti libéral; MM. Maurice Barman et De la Coste furent réélus conseillers d’Etat par 66 voix sur 74 votants. M. le docteur Barman fut contraint de céder aux instances de l’unanimité de l’assemblée, pour accepter de nouveau la présidence du Grand Conseil ; — cette même majorité, de 66 sur 74 votants, le nomma premier député à la Diète fédérale.

lin seul incident aurait pu amener un dissentiment sé-

rieux dans le Grand Conseil: l’évêque de Sion, membre-né de cette assemblée, comme représentant le clergé des dixains orientaux, après avoir paru à l’ouverture de la session, demanda k être autorisé k se choisir un remplaçant; cette demande, manifestement contraire à la constitution, vivement combattue par la plupart des députés du Bas-Valais, aurait rencontré plus de faveur dans une autre partie du Grand Conseil. L’évêque ajourna cette difficulté en retirant momentanément sa demande.

Aux travaux de la législature succédèrent ceux de l’administration ; le Conseil d’Etat avait conçu une mesure qui demandait du courage dans son exécution : c’était la suppression d’emplois et par conséquent le renvoi d’employés, dans le but de centraliser le contrôle administratif. Combien de gouvernements nouveaux se font des créatures aux dépens des deniers de l’Etat. Le Conseil d’Etat du Valais, pour le plus grand bien du trésor public, créait des mécontents, au risque d’en faire des adversaires, sinon des ennemis. En rendant hommage au désintéressement si rare dont il fit preuve en cette occurrence , on doit convenir qu’il alla trop loin dans son système de réformes. Nous ne lui reprochons pas de s’être montré dédaigneux de tout entourage personnel et d’avoir en ceci laissé loin derrière lui toutes les démocraties de la Suisse, k tel point que ce roi électif et constitutionnel du Valais n’avait, pour tous chambellans, écuyers tranchants ou cavaleadours, maîtres des cérémonies, gardes de la porte, du corps ou de la manche, qu’un modeste huissier, dont le manteau bariolé montrait

l'emblème de la majesté souveraine. Mais nous serons moins indulgents pour la réduction excessive des employés administratifs, réduction telle, que les cinq conseillers d’Etat furent obligés souvent de faire le métier de commis et surtout de se déplacer, suivant la nature des départements qui leur étaient confiés. Ainsi le président du département des travaux publics, à défaut d’employés supérieurs, passait sa vie sur les routes, depuis Münster à St.-Gingolf et dans les montagnes, sur une ligne de trente-cinq lieues, saisissant au hazard , de temps h autre , dans ses courses h travers le chef-lieu , une séance du Conseil d’Etat, qui, privé ainsi habituellement de quelqu’un de ses membres, ne pouvait s'éclairer par une discussion commune, suivie, approfondie et donner k ses décisions la maturité qu’il eût été si nécessaire de leur imprimer. Cette circonstance peut expliquer quelques projets intempestifs ou prématurés; il n’est pas démontré d’ailleurs que l’action personnelle incessante des chefs de l’administration dans les détails les plus minutieux, soit le meilleur système du gouvernement.

Cependant, tandis que le Conseil d’Etat n’épargnait ni son temps, ni ses peines pour redonner de la vie k l’administration ; tandis que le Tribunal d’appel apportait un zèle impartial k juger les causes qui lui étaient soumises , quelques symptômes de mauvaise humeur se manifestaient dans les maisons religieuses; déjk on parlait de méchants, de systèmes impies ; d’hommes qui, n’ayant ni religion ni mœurs, s’efforçaient de ravir aux autres ces biens précieux 1 , le tout

* V. dans l’Echo des Alpes, la lettre de M. le chanoine Blanc, du 10 juin 1 840.

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pour rétablir on plutôt pour défendre le dogme fondamental de la soumission de la raison à l'autorité. On pouvait s’étonner du ton de ces attaques, car jusqu’alors le seul organe de publicité que possédât le Valais avait été remarquable, depuis la révolution du 1 er avril, par un ton conciliant et modéré. Au demeurant, ces escarmouches ne causaient pas d'émotion dans le pays , mais elles préparaient à des coups plus sérieux. — Le gouvernement cependant ne prétendait pas s’en tenir à bien administrer avec les éléments dont il pouvait disposer, il voulait en préparer de meilleurs pour l’avenir, et, au milieu des détails dont il était surchargé, il s’occupait d’améliorations importantes; il voulut que la révolution fût riche en conséquences appréciables pour chacun. Vue sage, pensée salutaire, mais qui demandait à être mûrie avant de se traduire en faits. Voici les projets d’amélioration qui furent conçus ou préparés dans l’intervalle des deux sessions de l’année 1840.

Les études de la route du St.-Bernard furent continuées avec activité. En même temps, le gouvernement de Berne fut invité à procéder, en commun, à l’étude du passage de la Gemmi , dans le but de substituer au sentier périlleux qui est aujourd’hui la seule voie de communication, un chemin carrossable. La route de Louëche-les-Bains fut entreprise et divers plans furent présentés pour concilier les intérêts locaux qui se rattachent h cette route.

La route du Simplon, cette grande artère qui traverse le Valais de Brigue h St.-Gingolf, fut entretenu et réparé d’une manière qui contrastait péniblement avec l’état intentionnel

d'abandon où le Piémont laisse cette magnifique route, sur a portion de son territoire qu’elle parcourt. L’augmentationl du transit, un plus grand concours de voyageurs, et l’élévation de la valeur des produits agricoles de cet admirable sol, devaient être la conséquence de ces travaux ; puis arrivaient l’aisance, les progrès de l’intelligence qui la suivent, la tranquillité et le bonheur qui en sont te résultat. Il y a deux moyens de tranquillité pour un peuple : l’un résulte de l’abrutissement et de la compression, l’autre de la juste satisfaction des besoins réels , qui empêche l’imagination d’en chercher de factices, et du sentiment de la liberté, qui donne à l’homme la certitude que son sort est toujours en luimême et qu’il n’a pas besoin d’avoir recours à des événements désordonnés pour l’accomplir.

L’administration supérieure du Valais avait compris que ce pays est essentiellement agricole et c’était sur cette base solide qu’il voulait fonder la prospérité des citoyens ; dans cette vue, le diguement du Rhône et la conquête de vastes terrains, que le fleuve dompté aurait fertilisé au lieu de les détruire, devait attirer toute l’attention du Conseil d’Etat. Il serait injuste de méconnaître que, sous l’influence éclairée du conseiller Morand , membre de l’ancienne administration, des règlements sages avaient été faits sur cette matière; mais, ainsi que beaucoup d’autres lois ou règlements, ils restaient inexécutés. Une jeune et vigoureuse administration , capable d’inspirer cette confiance qui seule appelle et retient les capitaux, se proposait d’amener h bonne fin cette œuvre importante. Une société agricole par actions.

ayant pour objet le diguement du Rhône et la culture de terrains nouveaux, se forma immédiatement pour seconder ce mouvement ; le gouvernement s’engagea à y intervenir en prenant dix actions.

Juge du contentieux administratif, le Conseil d'Etat, répudiant les voies de ses prédécesseurs qui laissaient accumuler les affaires pendant de longues années, sans qu’aucune décision intervint, le Conseil d’Etat, disons-nous, se mit courageusement à l’œuvre pour sortir de ce dédale et pour faire droit k tant d’intérêts en souffrance.

A côté de ces améliorations matérielles, le Conseil d’Etat étendit ses vues vers une région plusélévée: il voulut préparer le perfectionnement des races futures par l’amélioration de l’instruction publique ; débarrasser les institutions judiciaires des innombrables abus dont elles étaient encombrées, au grand détriment du pauvre peuple, et, par l’établissement du régime hypothécaire, faciliter les transactions, en les plaçant sous l’égide de la publicité. Heureuse ferveur de la jeunesse, pour qui le mot d’impossible n’existe pas ! Moins sincère, le Conseil d'Etat du Valais eût été plus habile s’il s’était contenté pendant quelque temps de frapper les yeux par les perfectionnements matériels qui parlent haut et clair aux intelligences engourdies ; il aurait poussé des racines plus profondes pour affronter les tempêtes qui bientôt devaient l’assaillir.

Cependant la Diète fédérale ouvrait sa session ordinaire à Zurich. Les éléments si divergents qui la composent dépuis 1830 s’y retrouvaient mi présence; mais deux voix

seulement s’élevèrent contre le Valais, celles d’Uri et d’Untenvald, contre la légitimité du nouvel ordre de choses qui régissait ce canton. Sa députation y fut admise courtoisement par Schwytz, comme par Bâle-Campagne, par Neuchâtel ainsi que par Vaud. Au même moment, une de ces grandes assemblées nationales, que l’on nomme tirs fédéraux, se réunissait à Soleure; des conseillers d'Etat du Valais y parurent â la tête d’une députation de ce canton, et l’accueil qu’ils y reçurent dut leur prouver que la cause qu’ils avaient fait triompher était appuyée par l’énergique sympathie des populations de la Suisse. La députation du Valais contribua également par son vote à faire prévaloir les améliorations importantes que la Diète fédérale apporta cette année au militaire fédéral, premier progrès auquel cette assemblée ait attaché son nom depuis plus de vingt années.

Les lois, votées par le Grand Conseil au mois de mai , avaient été, suivant la constitution, soumises au referendum des citoyens, le 6 septembre, et la votation populaire les avait sanctionnées. Par une sage précaution, les objets militaires, considérés comme conséquence des obligations fédérales, n’étaient pas soumis au referendum; les prescriptions qui y étaient relatives devenant exécutoires immédiatement après le vote du Grand Conseil.

M. Charles de Rivaz fut appelé aux fonctions d’inspecteur des milices; c’était lui imposer une tâche difficile : l’état militaire en Valais demandait une complète réorganisation , et il était urgent de s’en occuper au moment où

la question d'Orient, toute palpitante, semblait présenter les éléments d’une guerre européenne, guerre qui eût amené la Suisse à des armements considérables dans l'intérêt de sa neutralité.

Cependant, le Conseil d’Etat du Valais, infatigable dans ses efforts pour réaliser ses vues d’amélioration, préparait pour la session de novembre divers projets de loi , dont les plus importants étaient une loi sur la répartition des charges militaires; une loi sur l'exercice du referendum; une loi électorale , fixant à quatre ans la durée des fonctions de conseiller de commune, qui étaient à vie b Sion et dans la majeure partie du Haut-Valais.

Le principe de la loi sur la répartition des charges militaires, était l’établissement d’une taxe de l’importance totale de 16,000 francs, qui devait être payée suivant certaines règles de répartition par tous les citoyens et habitants non incorporés dans le contingent fédéral et dans le premier contingent delà landwehr, et dont le produit était affecté à la fourniture d’effets d’habillement et d’équipement aux soldats. Le projet ne faisant aucune distinction parmi les contribuables, il était évident que le clergé aurait dû payer comme les autres citoyens, ce qui était parfaitement juste. La loi électorale réglait la formation des assemblées primaires, des conseils généraux des communes et des conseils communaux. Pour ne pas rendre la transition trop brusque, entre le régime des élections à vie et celui de la rénovation bis-annuelle, ce projet portait h quatre ans la durée des fonctions des conseillers de commune; les autres dispositions

étaient essentiellement réglementaires; nous eu signalerons une, déjà consacrée par la constitution, mais qui nous parait un principe remarquable dans un pays où tant de gens dépendent du service étranger ; il était exprimé dans l’art. 45, ainsi conçu : a Le service étranger, civil ou » militaire , est incompatible avec l’exercice des droits po~ » litiques. »

Le projet de loi destiné à régler l’exercice du referendum ne mérite pas de mention spéciale; il régularisait l’exécution de cette funeste disposition constitulionelle du veto. Mais un autre projet, qui bien plus encore que la loi électorale, devait ouvrir une nouvelle ère pour le Valais, était une loi sur l’instruction primaire. Destinée à marquer celte époque d’un sceau de régénération , elle fut la première pierre d’acboppemenl dans une roule si heureusement parcourue jusqu’alors. Elle mérite une mention particulière, et nous y reviendrons plus tard ainsi qu’à la loi sur l’organisation des tribunaux. A ces projets importants, il faut ajouter la question difficile du règlement des comptes de l’ancien gouvernement, depuis l’époque où il avait élevé àSierre le drapeau de la séparation. Notre intention n’est pas d’entrer dans le détail de toutes les opérations législatives du Grand Conseil du Valais; nous nous contenterons donc d’indiquer sommairement que les diverses propositions du Conseil d’Etat furent adoptées par cette législature, qui peut-être aurait souhaité qu’on ne l’appelât pas à législater avec une telle activité, mais qui comprenait qu’après les événements qui s’étaient accomplis, son premier devoir était de soutenir le

Conseil d’Etat quand même. Cependant, tout en adoptant, le Grand Conseil voulut constater qu’il était nanti du droit d’amender, et il fit subir des changements assez notables b la loi sur l'organisation des tribunaux, pour que le Conseil d’Etat préférât la retirer. Disons immédiatement, pour n’y pas revenir, que la question des comptes de l’administration de Sierre, sans être résolue d’une manière absolue fut, entendue comme elle devait l’être par une assemblée animée de vues libérales et conciliatrices, malgré quelques réflexions sévères et qui se justifiaient en droit rigoureux. Mais le travail de la législature devait être soumis à l’épreuve du referendum populaire, et cette fois on put reconnaître que les influences qui prévalaient dans les dixains n’étaient pas les mêmes que celles qui dirigeaient le Grand Conseil; résultat malheureux, mais presque inévitable, de l’élection b deux degrés, telle que la constitution l’a établie en Valais; elle n’est point un thermomètre certain de l’état de l'opinion, et les députés qu’elle amène sur les bancs de la législature n’y arrivent pas éclairés sur les vœux et les besoins réels des populations, comme peuvent l’être ceux qui sortent directement du sein même de ces populations par une scrutin immédiat. Disons aussi que quelques députés, qui avaient paru favorables aux divers projets de loi, lors de la discussion en Grand Conseil, travaillèrent de tout leur pouvoir b les faire rejeter par le peuple: conduite déloyale, mais qui n’était pas sans exemple, et qui malheureusement ne sera pas sans imitateurs.

Des principales lois votées par le Grand Conseil, qui se

croyait l’organe de l’opinion publique, la loi électorale, la loi sur l’exercice du referendum et une loi sur la naturalisation, échappèrent à grand peine au naufrage du referendum. Le Haut-Valais en particulier fit une opposition systématique; le journal qui paraissait alors en Valais signala ce fait avec douleur, mais sans amertume; il ne se livra h aucune sortie contre les ecclésiastiques, et il attribua en grande partie ce résultat h l’insouciance du gouvernement, qui n’avait pris aucune mesure pour éclairer le peuple sur les motifs des lois proposées.

M. le docteur Barman, dans une lettre rendue publique, envisageait cet événement sous divers points de vue remarquables : il le regardait en premier lieu comme une éclatante réfutation de la calomnie, qui représentait le referendum comme un leurre, et pourtant, il qualifiait de déception le referendum lui-même ; puis il attaquait sans mesure le Haut-Valais, signalait hautement l’inconvenance de sa conduite, et slygmalisail les procédés déloyaux auxquels on avait eu recours dans quelques communes et en particulier dans celle d 'Ayent, qui accusait 303 opposants , tandis que lors de la votation sur la constitution, il n’y en avait que 300 et cependant h cette époque les jeunes gens de 48 h 20 ans votaient aussi. M. Barman terminait en exprimant l’espérance d’un meilleur avenir.

Le principe d’une opposition systématique était si fort, qu’en dépouillant les curieux procès-verbaux de cette époque, on retrouve 6330 votes négatifs contre trois décrets de naturalisation individuelle; à qui persuadera-t-on qu’il

existait en Valais 0330 citoyens qui fussent convaincus que les sieurs Beauge, Vergerer et Delaquit *, que le Grand- Conseil venait d'admettre au droit de cité, fussent indignes de cette faveur?

Mais un ordre avait été donné, et les fidèles, quand même, exécutaient en aveugles, sans s'inquiéter de l'objet en discussion. La loi sur l’instruction fut rejetée par 9737 votes, et celle sur la répartition des charges militaires par 9856.

Nous ne déguiserons point notre pensée : selon nous le referendum, combiné avec le gouvernement représentatif, est un contre-sens, une absurdité ; le troisième paragraphe de l’article premier de la constitution du Valais* n’a pas de signification : le Valais n’est pas une démocratie représentative. Le peuple du Valais n’a pas de représentant, puisqu’il est demeuré législateur par le fait du referendum, législateur incomplet, nous en convenons, législateur aveugle, qui prononce sans débat, sans discussion, mais législateur en dernier ressort. Nous déplorons donc que le referendum existe, soit en Valais, soit ailleurs, et nous préférons tout autre système, celui même des landsgemeinde ! Mais il existe, et il en est de cette institution comme d’autres choses ; il est bon que l’on connaisse l’outil que l’on doit manier ; puisque le peuple a voulu le referendum, qu’il se serve du referendum, afin d’être convaincu immédiatement, comme le disait

1 Noms des trois personnes admises à la naturalisation.

* « La forme du gouvernement est celle de la démocratie représentative. > Art. I, § 3, constitution du 3 août 1839.

Di: ^

M. Barman, qu’on ne l’a pas leurré, et plus tard, qu’on lui a fait un méchant cadeau.

Ainsi, que le peuple ait rejeté tout ou partie des lois qui lui étaient présentées, il n’a fait, en agissant ainsi, qu’user d'un droit constitutionnel, et peut-être était-il bon que ces premiers rejets fissent connaître, et au peuple, et aux conseils, la portée de l’arme confiée au premier.

Mais le rejet de la loi sur l’instruction primaire tenait à des causes plus importantes; elles ont exercé sur la destinée du Valais une influence trop marquée pour que nous ne nous arrêtions pas sur cet objet. Si l’on examine son texte, il est aisé de reconnaître qu’elle transférait à l’Etat la suprématie éducative, que l’autorité ecclésiastique avait jusqu’alors exercée sans contrôle; cependant elle ne dépouillait point entièrement cette autorité, une juste participation lui était assurée. Le conseil cantonal d’éducation, composé de cinq membres, devait nécessairement renfermer deux ecclésiastiques, et pouvait en avoir trois; et la discussion rendit manifeste que l’intention des rédacteurs de la loi n’avait point été d’exclure le clergé du domaine de l'instruction, mais d’établir le concours des deux pouvoirs, ecclésiastique et séculier. Nonobstant ces déclarations, le clergé jeta les hauts cris. Les prêtres du Bas- Valais quittèrent leur position expectante et modératrice; ayant à leur tête l’abbé de St.-Maurice et le prévôt du Sl.-Bernard , ils prétendirent que les droits de l’épiscopat étaient foulés aux pieds, et en réclamèrent hautement le rétablissement ou le maintien. Voici quel était leur ultimatum:

Placet réservé à l’évôque pour la nomination aux places d’instituteurs; faculté de révocation attribuée à la même autorité, « qui aurait exclusivement le droit d’ordonner l’introduction des livres et des méthodes! » En vérité, si l’on eût adopté ce système, il ne fût resté h l’Etat d’autre droit que celui de payer, c’était le seul que le clergé ne réclamât pas; il se contentait k bon droit de la position admirable que la dernière révolution lui avait faite. De telles propositions ne pouvaient être admises; mais y eut-il prudence et habileté dans la manière dont elles furent repoussées? C’est douteux. Pour enlever une position il n’est point nécessaire de faire grand bruit d’artillerie et de l'attaquer de front: il vaut bien mieux la tourner; c’est moins brillant, mais on perd moins d’hommes et on fait moins de bruit. Demandez au clergé lui-même si ce n’est pas ainsi qu’il faut agir? 11 est aisé d’être sage et sévère après l’événement, et nous n’aspirons point à l’honneur de ce facile triomphe; nous reconnaissons la difficulté, pour les Etals catholiques, de toute tractation entre l’autorité politique et le pouvoir clérical. Lk où le clergé constitue un corps compact, placé en dehors de la société civile, 1k où l’Eglise est constituée sur le principe de l’autorité, les conséquences rigoureuses de ce fait doivent être, que lorsqu’il y a conflit entre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir séculier, le premier, k peine d’être infidèle k son principe, doit imposer et ne pas se soumettre ; et, en second lieu, la résistance laïque prend assez promptement l’âpreté et les formes cassantes de l’insurrection. Enfin, nous l’avouons, dut notre déclaration paraître para-

doxale, il y a dans l’Eglise romaine une liaison tellement intime entre le culte et le dogme, entre le prêtre et la croyance, que l'attaque contre le prêtre peut aisément passer pour une attaque contre la religion; l’homme qui repousse le prêtre peut demeurer un être parfaitement moral et religieux, ce que nous appellerions, nous, un chrétien fidèle; h son insu peut-être il n’est plus un catholique romain.

Si cette donnée est vraie, on peut comprendre que toutes les luttes avec le clergé romain soient sérieuses, puisque, dans l’acception littérale du mot, il combat pro ari$ et focis.

Nous insistons et nous déclarons, qu’en nous plaçant au point de vue catholique romain et au milieu de populations ignorantes, nous aurions beaucoup de scrupules à entamer la lutte contre le clergé. En effet, là où les idées générales et philosophiques n’ont pas pénétré, la où l'esprit des masses n’a pas encore la faculté de distinguer et d’abstraire, ne touchez pas légèrement au prêtre, car, pour le peuple ignorant, le curé c’est la religion vivante, et si vous lui ôtez ce lien, sans lui offrir quelque chose a la place, il ne lui reste rien ; c’est h choisir entre la religion et l’incrédulité.

Les lignes qui précèdent suffisent pour faire apprécier toute la difficulté du sujet; cette difficulté était-elle insurmontable? nous ne le pensons pas; mais elle était assez grande pour rendre la mesure et la prudence nécessaires dans la discussion de cet objet délicat, et nous ne sommes pas convaincus que l’on ait procédé sous ce rapport d’une manière irréprochable. La loi en elle-même était inattaquable; elle faisait au clergé une large part, elle ne pro-

nonçait contre lui aucune incapacité; enfin elle fut votée par l’orateur et le représentant du clergé, le chanoine de Rivaz. A quoi bon, dirons-nous alors, à quoi bon ces lieux communs contre le clergé, toutes ces attaques personnelles, toutes ces récriminations dont la presse fut prodigue, et dont le Grand Conseil lui-même ne fut pas toujours trèsavare? à quoi bon, sinon h donner un prétexte à la résistance, à corroborer l’esprit de corps par l’esprit de rancune et d’animosité individuelle? Le but qu’on avait en vue n’était-il pas assez relevé pour qu’on ne négligeât aucun des moyens qui pouvaient le faire atteindre?

Quoi qu’il en soit, le rejet de la loi sur l’instruction primaire marqua le commencement d’une nouvelle ère pour le Valais; le sceptre et l’encensoir furent dès lors dans un état de suspicion réciproque; l’aigreur, la méfiance et les injures prirent la place des rapports convenables qui avaient existé jusqu’alors. Le rejet de la loi sur la répartition des charges militaires augmenta cet état de malaise ; on vit encore dans ce fait, dû h l’influence du clergé, la volonté bien arrêtée de ce corps de continuer à se soustraire à toutes les charges qui pesaient sur les citoyens.

L’ordre et la paix dans le pays avaient cependant besoin d’être garantis par la bonne harmonie entre les grands pouvoirs de l’Etat; lorsqu’il fut constant que cette bonne harmonie n’existait pas, la tranquillité publique reçut immédiatement des atteintes.

Des désordres assez graves éclatèrent à Naters, dans le Haut-Valais , et l’autorité ecclésiastique n’y fut pas plus

respectée que l’autorité civile; le gouvernement fut obligé d’intervenir, et eut quelque peine b maintenir force à la loi; en même temps quatre communes du dixain de Louéche formèrent le projet d’envabir la ville de ce nom , d’y sévir contre les messieurs , et de se porter à Sion, en soulevaut les populations sur leur passage. Enfin, à Ernen, un ancien magistrat fut l’objet des violences les plus condamnables, et, loin de trouver dans l’autorité publique une protection, il fut obligé de refuser son concours, dans la crainte d’essuyer de nouvelles persécutions. La partie supérieure du dixain de Rarogne refusa de payer une contribution à laquelle elle était depuis longtemps tenue. Pour la soumettre, le gouvernement n’envoya contre elle ni gendarmes, ni canons ; il se contenta de lui refuser le sel. Cette piquante punition produisit son effet, et Rarogne se soumit. Tandis que sur ces points, qui étaient de la dépendance du Haut- Valais, on préludait b ce système de résistance locale, de tapages nocturnes, d'attaques individuelles, qui devaient s’étendre sur une partie du pays, on essayait aussi du moyen souvent employé, et cependant toujours efficace, des nouvelles alarmantes et controuvées. Ainsi on se préparait, disait-on, à attaquer le gouvernement de 1840; le général Rotten revenait d’Espagne dans ce but; de nombreux volontaires devaient se ranger sous ses ordres; tout cela n’eût été qu'absurde si l’on n’eût réussi b entretenir ainsi une agitation continuelle dans les esprits. 11 commençait b devenir manifeste qu’un pouvoir occulte se préparait b agir contre le nouvel ordre de choses, et créait, par le concert remarquable

de ses mesures, l’habilude d’obéir à ses injonctions. Ce fut ainsi qu’un nouveau journal, très-modéré, qui paraissait en français et en allemand (le Messager du Valais } , vit subitement tous les numéros qu’il expédiait dans le Haut- Valais lui revenir par le même courrier; le journal succomba sous les atteintes de ces ennemis inconnus. Toutefois le clergé ne cessait de protester contre les accusations dont il était l’objet. Un membre du chapitre de Sion publia, sous la date du 25 février 1841, une déclaration, pour dénier, tant en son nom qu’en celui de ses confrères, toute participation à des menées qui auraient eu pour but d’occasionner le rejet des lois soumises au peuple; cette déclaration ne parut pas convaincante, quoique confirmée par celle du chapitre en corps, sous la date du 2 mars, dans laquelle il protestait de son amour pour la nouvelle constitution.

Cependant un événement assez important venait de s’accomplir hors des frontières du Valais, et devait exercer une grande influence dans l'intérieur de ce canton ; nous voulons parler de la suppression des couvents d'Argovie, opérée par le gouvernement de cet Etat, avec l’aide des bayonnelles bernoises. La Suisse tout entière s’émut à cette nouvelle, et l’impression qu’elle en reçut ne fut point uniforme; chez les protestants on la blâma ou on l'approuva, selon l'affection ou la haine que l’on portail au Pacte. En effet, à l’exception de quelques roués politiques qui ont des sophismes prêts pour soutenir toutes les causes, nul n’osa nier que la suppression générale ne fût une violation flagrante du Pacte fédéral, violation justifiée suivant les uns par la

nécessité, cette loi des lois ; inexcusable suivant les autres. Chez les catholiques de nom, on vit avec plaisir une opération qui créait un précédent favorable, pour agir de même dans un cas analogue; chez les catholiques de cœur, l’indignation et la douleur furent universelles : c’était la spoliation et la destruction de communautés catholiques par un gouvernement protestant.

Le Valais devait être rangé dans la dernière catégorie que nous venons d’indiquer. Le Grand Conseil se réunit le 2 mars 1841, pour donner des instructions aux députés que l’on devait envoyer h la Diète fédérale extraordinaire, convoquée pour le 15 mars.

Le Conseil d’Etat proposa des instructions, qui furent adoptées h une grande majorité; elles étaient sages, et faisaient à chacun sa part.

Demander formellement le retrait de Varrêli d’Argovie , tout en évitant de froisser les Etats qui avaient concouru sur la réquisition de ce canton, et garantir, nonobstant la question irritante, la constitution d’Argovie. Telles étaient les instructions que devaient porter à Berne, au nom du Valais, MM. Barman et de Bivaz.

Avant de se séparer, le Grand Conseil, prenant en considération l’état d’anarchie où se trouvaient plusieurs communes du Haut-Valais, conféra au Conseil d’Etat des pouvoirs suffisants pour faire respecter l’ordre public et le régime légal dans cette partie du pays. Mais la suppression des couvents argoviens avait déjà porté ses fruits , et le rejet des lois importantes que nous avons fait connaître plus

— .ta

haut, peut être attribué en bonne partie à la manière dont cet événement fut exploité. Il est permis de porter ce jugementlorsque l’on voit M. Barman, qui dans le sein de la Diète parla avec force et énergie contre Argovie , et vota le rétablissement pur et simple de tous les couvents, accusé plus tard d’avoir tergiversé dans cette occasion.

« Le parti radical réserve aux établissements religieux les traitements qu’ont subi les couvents d’Argovie, » tel fut le texte universel sur lequel prêcha dès lors une partie notable du clergé valaisan.

Celte accusation était calomnieuse si on la dirigeait contre les hommes honorables qui étaient h la tête du gouvernement; mais l’impartialité, dont nous nous sommes fait un devoir de ne pas nous départir, nous oblige à reconnaître que des manifestations auxquelles on pouvait reprocher au moins une complète inutilité, étaient de nature à fournir un prétexte plausible h ces bruits mensongers; nous n'hésiterons pas h compter dans ce nombre l’adresse de la Jeune Suisse au Conseil d’Etat d’Argovie, du 17 mai 1841. Ce style boursoufflé, cette abondance de lieux communs, ce démenti formel donné au Conseil d’Etat et au Grand Conseil du Valais , qu’à cette époque la raison et le patriotisme commandaient de soutenir envers et contre tous ; tout cela, disons-le, n’était propre qu’à faire connaître à la Suisse qu’il y avait scission dans le parti constitutionnel, et à indiquer aux adversaires de ce parti qu’il y avait un joint où la hache pouvait entrer. Ce n’est pas par quelques élucubrations de clubs que l’on consolide l’œuvre immense d’une révolution. 3

Nous nous exprimerons de même sur une adresse au canton d’Argovie, votée par une réunion de citoyens rassemblés à Monthey, pour fêter l’anniversaire du 1 er avril. Cette assemblée, renchérissant sur la Jeune Suisse, fit une adresse spéciale k M. Pavoyer Neuhaus; certes nous n’avons jamais fait mystère de nos sympathies personnelles; au bas de ces adresses se trouvent des noms que nous vénérons, ils sont portés par des hommes auxquels notre affection est acquise k toujours; mais, plus ils étaient considérables dans le pays, plus aussi cette démarche complètement inutile fut irréfléchie.

Ce fut dans ces circonstances que la première législature vit se terminer son mandat : le pays procéda au renouvellement intégral du Grand Conseil, au mois d’avril 1841.

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