CHAPITRE II
Ce n’était pas sans quelque inquiétude qu’un observateur attentif voyait le Valais faire la première application de ce principe si largement démocratique du renouvellement bisannuel de tous les pouvoirs de l’Etat ; on pouvait craindre que les influences dont nous avons parlé -dans le chapitre précédent fussent assez puissantes pour arrêter le mouvement progressif qu’une administration intelligente s’efforçait d’imprimer au pays.
Ces craintes ne se réalisèrent pas ; toutefois la nuance qu’on remarqua entre le Grand Conseil de 1840 et celui de 1841 , si elle ne déplaçait pas la majorité, était suffisante pour servir d’avertissement aux hommes qui se chargeaient du fardeau difficile des affaires publiques, et h ceux qui devaient concourir avec eux. La majorité resta acquise au gouvernement d’avril 1840 ; mais cette majorité était moins forte, l’Entremont avait modifié le personnel de sa députation , les ennemis de la révolution furent encouragés à espérer une réussite complète aux élections prochaines ; ses
défenseurs, s’ils furent sages, dûrent comprendre d’où viendrait un jour l’orage qui les menaçait; ils durent appliquer dès lors tous leurs soins à le prévenir. Le Conseil d’Etat fut réélu sans changements; le docteur Barman, rappelé à la présidence du Grand Conseil , refusa opiniâtrement cette nomination ; mais il fut contraint d’accepter celle de député à la Diète fédérale.
Cette persistance à réélire aux fonctions les plus éminentes les hommes qui avaient contribué plus puissamment que d’autres à l’établissement du nouvel ordre de choses , était-elle, de la part de tous ceux qui leur donnaient des suffrages , un hommage sincère rendu à leur caractère et à leurs talents? ou plutôt une manière assez adroite de personnifier la révolution eu eux; en sorte qu’il fût entendu d’avance qu’il n’était question ni de progrès, ni d’avenir, mais seulement du régime B ***** , substitué au régime C * * * * , que le régime B * * * ’ * devrait faire place au régime C * * * ‘ lorsque ce dernier aurait reconquis la majorité dans les collèges électoraux. Le Conseil d’Etat se préoccupa peu de ces combinaisons ; continuant à marcher dans la voie qu’il s’était tracée, il présenta au Grand Conseil un superbe état financier. Il avait trouvé en caisse, au 1 er octobre 1859, 57,220 fr. de Suisse, et après avoir tout payé , y compris les frais des événements d’avril , c’est-à-dire les frais d’une révolution ; après avoir baissé le prix du sel d'un kreutzer par livre, et avoir ainsi éprouvé une diminution de recettes de 45,000 francs, sur une consommation de 18,000 quintaux, sans avoir établi aucun nouvel im-
pût; après avoir payé 39,077 fr. 67 rap. que le gouvernement de Sierre redevait à celui de la Sardaigne pour fournitures de sel, l’administration, par son économie, sa régularité, son intelligence, offrit un excédent de recettes sur les dépenses de 60,461 francs. Dans ces dépenses, figurait le Conseil d’Etat pour 6,720 francs de Suisse : 6,720 francs de Suisse, aux hommes qu’un parti accusait d’être des ambitieux avides qui couvraient du manteau du bien public leurs vues égoïstes et personnelles! tandis qu’un autre parti, se servant de la phraséologie des estaminets, tançait rudement ces hommes du pouvoir, ces serviteurs du peuple, parce qu’ils ne marchaient pas assez vite, parce qu’ils ne gagnaient pas leur salaire!
Le nouveau Grand Conseil fut plus équitable, il vota des remerciements aux députés h la Diète fédérale, malgré l’opposition quelque peu puritaine de certains libéraux, qui prétendaient qu’on ne devait rien h des hommes pour avoir accompli leur devoir. En cette occurrence , M. le chanoine de Rivaz parlait sagement, lorsqu’il disait : « des citoyens » ont établi des opinions opposées h celles du Grand Con- » seil; le Grand Conseil doit manifester aussi les siennes. » L’assemblée se rangea h cet avis par son vote de remerciements et en maintenant purement et simplement ses instructions.
Le projet de loi sur l’organisation des tribunaux fut, après une courte discussion, ajourné à la session suivante ; cet ajournement n’était point hostile au principe de la loi : il devait, au contraire, apporter plus de maturité dans
l’examen de celle loi, destinée à remédier aux nombreux abus dans l’administration de la justice, qui écrasaient le pauvre peuple du Valais.
Une discussion incidente appela le Grand Conseil à s’occuper, sous quelques points de vue, de cette immense question de l’instruction publique, qui débordait ainsi de toutes parts, malgré les efforts que l’on faisait pour l’étouffer. Une commission demanda que le principe de la spécialité dans l’enseignement des collèges, fût substitué à l’enseignement par classes; cette idée de progrès ne fut que faiblement combattue; et le chanoine de Rivaz se plaignit avec force et raison que les Valaisans manquaient de moyens pour perfectionner leur instruction ; il émit le vœu que l’on s’occupât de la création de bibliothèques nationales.
M. Joris, qui, en législation comme au feu, est toujours avec les plus avancés, attaqua vivement la question du personnel du corps enseignant, et invoqua les droits de l’Etat à cet égard , mais l’assemblée craignit de s’engager dans une discussion sans issue pour le moment. Ainsi, dans cette courte session, le Grand Conseil, sobre de lois nouvelles, se contenta d’arrêter les comptes de l’Etat et de voter quelques dispositions pour déterminer les attributions des rapporteurs près les tribunaux. Mais le Grand Conseil avait manifesté un esprit de bonne entente et de cordialité; le président, M. Torrent, termina par un discours sage et patriotique; hélas! ce ne sont pas ces discourslà qui sont écoutés!
Pour la première fois depuis longtemps on s’occupa d’a-
méliorations militaires importantes. Le nouvel inspecteur des milices apportait un zèle louable dans l’accomplissement de la tâche qui lui était imposée; un camp d'exercice destiné aux recrues fut formé près de Marligny, et deux autres rassemblements militaires, l’un h Brigue, l’autre à Sion, donnèrent à vingt-une compagnies de fusiliers, deux compagnies de carabiniers, et à un détachement d’artillerie une vie et une instruction que les troupes n’avaient jamais reçues dansleValais; l’ordre, la gaîté et la bonne harmonie présidèrent à ces rassemblements. Peu de temps après, un tir cantonal à Sion vit les citoyens de toutes les parties du canton et de nombreux confédérés des cantons voisins prendre part avec gaieté, entrainement, cordialité, b cette fête nationale, b laquelle on ne put reprocher qu’un grand luxe de discours. La Jeune Suisse n'avait pas été heureuse dans le choix de son organe; il est très-permis aux partis d’être violents, mais ils doivent éviter de se rendre ridicules ; on n’en revient pas. Toutetois cette réunion resserra les liens de la famille valaisanne, et habitua les citoyens b échanger loyalement leurs idées et leurs opinions. — Heureux présages trop tôt démentis! b celte époque le Iiaut-Valais paraissait aussi tranquille et aussi content que les dixains inférieurs, et les mouvements réactionnaires qui éclatèrent au Tessin dans les premiers jours de juillet n’eurent aucun retentissement dans le Valais.
Le gouvernement, jaloux de montrer que le souvenir d’anciennes divisions était complètement effacé de son esprit, nomma, au mois de juillet, b la place importante d’inspecteur des milices , l’ancien général des troupes de
Sierre , M. le lieutenant-colonel Louis de Courten , en remplacement de M. de Rivaz, qui venait d’entrer au Conseil d’Etat. L 'Echo des Alpes applaudit hautement à ce choix. En même temps, le Conseil d’Etat s’occupa de remédier aux dégâts considérables occasionnés par les inondations dans le Haut-Valais.
La Diète fédérale venait de reprendre sa malheureuse discussion sur les couvents; le Valais était représenté par deux hommes qui avaient suivi, jusqu’au mois d’avril 1840, des drapeaux opposés : M. le docteur Barman, que l’opinion libérale plaçait à sa tête, et M. Ignace Zen- Rullinen, ancien secrétaire du gouvernement de Sierre, un des hommes qui avaient été, dit-on, les plus prononcés pour une résistance énergique. Il faisait profession d’être devenu l’ami de cœur du docteur Barman et celui du progrès.
Ces députés étalent porteurs, avons-nous dit, d’instructions analogues h celles qui avaient été données pour la Diète du mois de mars; toutefois un fait nouveau était survenu, l’offre du gouvernement d’Argovie de rétablir trois couvents de femmes. On pouvait déjà entrevoir que la députation consentirait, si elle en était maîtresse, à se ranger à un mezzo termine , c’est-à-dire , à l’addition d’un ou deux couvents à ceux qu’offrait Argovie; mauvais système, comme tous ceux qui ne sont pas fondés sur des principes. Il n’y avait que deux opinions soutenables en cette occurrence, l’acceptation pure et simple de la proposition d’Argovie, fondée sur le principe de l’article premier du Pacte, et de la
souveraineté cantonale exclusive: c’était le système des hommes qui se disaient les plus avancés en Valais; ou l’abrogation pure et simple du décret de suppression d’Argovie, en se fondant sur l’article 12 du Pacte, sauf à discuter la culpabilité de chacune des corporations religieuses : c’était le système des hommes du clergé ; hors de là on tombait dans les expédients, en s’en remettant au hasard pour en trouver d’heureux.
La question n’ayant pas avancé , les députés ne furent pas obligés de froisser l’une ou l’autre des opinions qui divisaient leur canton.
Pour l’observateur attentif les questions s’envenimaient ; convaincu, comme nous le sommes, que lorsqu’on répare une vieille maison où les défectuosités abondent, et où on a à lutter contre le mauvais vouloir de locataires méchants et rusés, il serait plus sage de s’occuper exclusivement de celle demeure, plutôt que de porter sans cesse un regard indiscret sur l’habitation d’autrui; nous regrettons que le seul journal qui existât en Valais à cette époque, journal qui passait pour être l’organe du parti constitutionnel, se complût à traiter, dans chacun de ses numéros, cette question argovienne, en proclamant le gouvernement argovien sauveur de la Suisse, parce qu’il avait chassé quelques moines, et disposé des biens de quelques couvents. En vérité, c’était faire bien de l’honneur à ces moines et au gouvernement, leur adversaire, mais aussi c’était annoncer bien clairement que l’on saisirait la première occasion favorable pour faire jouir le Valais d’un tel bonheur. Or les
hommes d’Etat agissent lorsque le moment est arrivé, mais ils ne provoquent pas, et ne font jamais une belle partie à leurs adversaires. Au moment où cette feuille fanfaronne invitait l’Argovie à ne rien concéder â la Diète, et accusait le Grand Conseil du Valais d’avoir violé le Pacte fédéral, en blâmant Argovie, elle ne trouvait pas un mot de blâme contre l’exécution de l’infortuné Nessi 1 ! heureux ceux qui stigmatisèrent alors cet acte abominable ; ils ont le droit de parler haut et clai r en faveur des patriotes valaisans persécutés. — Le Conseil d’Etat, étranger 'a ces querelles des partis, déployait une activité incessante. Napoléon a dit quelque part : « Je ne » demande qu’une seule chose pour la justification de mon » règne, savoir, qu’on publie ma correspondance avec mes » ministres. » Le Conseil d’Etat n’aurait pu lui emprunter cette phrase , car il n’avait pas de ministres ; il faisait tout lui-même, et, disons-le, il faisait trop, oui beaucoup trop pour des ingrats ! Ces cinq hommes qui se partageaient G700 francs, n’accordaient pas une heure au repos ou au soin de leurs affaires particulières. Le Conseil d’Etat s’était donné un excellent règlement pour l’expédition des affaires et la régularisation du travail ; il s’appliquait à réparer les maux causés par de nouvelles inondations ; il s’occupait de l’ouverture de la route par le St.-Bernard, et par le Sanetsch, ainsi que de celle de Louëche. Cependant , en présence de ce travail continuel, de ce dévouement admirable, l'Echo des Alpes osait imprimer, le 5 août 1841 : Le présent vit
1 L’avocat Nessi, condamné à mort par te parti libéral, au Tcssin, en juillet 184t.
aux dépens du passé, ou ne fait rien pour l’avenir ! C’est de cette monnaie que les soi-disant libéraux paient en général le dévouement et l'honneur.
Cherchant à neutraliser les fâcheux résultats produits par le rejet de la loi sur l’instruction primaire, le Conseil d’Etat usa de la compétence qui lui était attribuée, et décréta la création d’une école normale, où l’instruction devait être donnée en allemand et en français; pensée salutaire, mais qu’il eût fallu traduire en fait ; le Conseil d’Etat ne mit pas h réaliser cette importante conception le zèle et l’activité qu’il déployait ordinairement; la dépense l’effrayait; il fut entravé dans ses démarches par l'opposition occulte du clergé, et notamment par celle du couvent du St.-Bernard.
Cependant la question argovienne venait encore une fois occuper les cantons suisses; la Diète s’était ajournée au mois d’octobre ; fâcheux ajournement, qui entretenait l’irritation, sans donner l’espoir de terminer le débat. Les deux partis prononcés, qui s'agitaient en Valais, avaient, l’un et l’autre, tiré bon parti de celte affaire, pour diviser le pays, les uns en proclamant la religion en danger, et en dénonçant une alliance des radicaux argoviens et valaisans , dirigée contre toutes les fondations religieuses; les autres, en permettant aux bonnes gens de donner créance à ces bruits absurdes, grâces à d’imprudentes déclamations contre le clergé, tirées de ce fond inépuisable de lieux communs, où fouille depuis quarante ans cette queue du dix-huitième siècle, qui vise à la réputation d’esprits forts. Déclamations assaisonnées
(le toutes les anecdotes graveleuses, que les ana ou recueils de facéties renferment contre les moines de tous les pays, et bien faites pour transformer en ennemis personnels les membres du clergé, qui jusqu’alors ne se disaient adversaires que par esprit de corps. Ce n’est pas, répétons-le encore, avec des phrases empruntées aux discours de la révolution française, et avec l’énoncé de systèmes inflexibles, que l’on peut préparer les esprits faibles ou prévenus à accepter ces grands changements, qui s’attaquent aux vieux objets d’une vénération déplacée, mais sincère.
Le Conseil d’Etat, ne se préoccupant pas assez peut-être de cette disposition des esprits, proposa une instruction différente des deux précédentes; il sacrifiait Mûri et Hermelschwyl *, comme institutions, et Bremgarten, dans son personnel ; il demandait le rétablissement des autres couvents, et, subsidiairement, du plus grand nombre de couvents possible.
La commission chargée d’examiner ce préavis, le modifia, en donnant plus de latitude aux députés, en ce sens, qu’ils auraient dû concourir même, soit au rétablissement de Mûri ou d’Hermetschwyl, soit h leur suppression.
En un mot, tout en prenant pour point de départ le rétablissement du plus grand nombre de couvents, la députation devait surtout concourir à former dans un sens ou dans un autre des majorités. Enfin, le Valais devait déclarer
* Mûri, riche abbaye de bénédictins, au canton d’Argovie; Hermetschwyl, couvent de femmes; Bremgarten, couvent de capucins.
qu’il n’était pas satisfait. Cet avis de la majorité n’était pas très-remarquable, c’était une suite d’expédients, il n’y dominait qu’une seule idée, le désir d’en finir à tout prix. La minorité de la commission se plaçait sur un terrain plus facile à défendre, en demandant le rétablissement de tous les couvents ; aussi triompha-t-elle.
Les ultramontains, stimulés par les mesures violentes du gouvernement argovien, et par les déclarations intempestives de Y Echo des Alpes , et encouragés par les meneurs de Lucerne, n’étaient pas restés inactifs. Le Grand Conseil se réunit ; après de vifs débats, il repoussa le projet présenté par le Conseil d’Etat, et adopta l’instruction suivante, beaucoup plus concise, et suivant nous, beaucoup plus logique ; elle se bornait à ce peu de mots : « La députation du Va- » lais votera le rétablissement de tous les couvents d’Argovie. » Elle était le résumé de cette maxime: fiat justifia et pereatmundus, maxime que M. Barman avait qualifiée, dansla discussion, d’anomalie, en se déclarant le champion de la raison d’Etat. Mais cette phrase, courte et inofifensive, qui se chargera de l’articuler en Diète? question ardue, c’était h qui refuseraitles honneurs de la députation ; M. Barman et son collègue s’étaient retirés ; MM. Gros, de Martigny, président du tribunal d’appel, et Lorétan, de Louëche, membres de la majorité, nommés à leur place, refusèrent obstinément : « vous irez, nous n’irons pas; nous refusons, vous ne refuserez pas; » tel fut le colloque qui s’établit entre le Grand Conseil et les députés dont ij avait fait choix.
Les conséquences de cette votation semblèrent fort gra-
ves au premier aspect. Indépendamment de la chance d'avoir son fauteuil diétal inoccupé, le Valais put craindre un moment d’être obligé de renouveler toute son administration supérieure, h la suite du vote du Grand Conseil. Le Conseil d’Etat, en entier, croyant apercevoir, dans la décision du Grand Conseil, un blême indirect déversé sur lui, envoya sa démission; ce coup de vigueur, un peu théâtral, et dont les gouvernements abusent quelquefois, produisit toutefois l’impression qu’en attendaient peut-être ses auteurs. La majorité eut peur; elle offrit de venir k résipiscence , en modifiant les instructions arrêtées, ce que la minorité refusa dédaigneusement ; alors cette majorité déclara que son vote, reposant entièrement sur des scrupules de conscience, n’avait aucune portée politique, et que le Conseil d’Etat possédait toute sa confiance. Elle le conjura de rester aux affaires, et lui promit son loyal concours; les Jupiter irrités, désarmés par cette soumission, s’apaisèrent, consentirent à reprendre les rênes de l’Etat, et k les conserver jusqu’à la session prochaine. Quoique unanimes dans leur résolution, les conseillers d’Etat ne l’étaient pas dans les motifs qui la leur avaient dictée. M. Barman seul se prévalait de la décision du Grand Conseil ; les autres conseillers paraissaient en être moins préoccupés, mais ils se regardaient comme engagés d’honneur à suivre le sort de leur collègue. Cependant, en gagnant du temps, on espérait tout gagner; il était difficile que le Conseil d’Etat persistât, après des manifestations aussi honorables, et voulût compromettre, par upe retraite intempestive, la paix publique, le bien acquis, et celui
qu’on pouvait attendre. « Sous une administration nou- » velle, s’écriait-on, le Bas- Valais se remuera, et sc por- » tera à des partis violents ; le Haut-Valais reprendra ses » habitudes d’inobservance des lois. Demeurez, disait-on * au Conseil d’Etat, vous êtes aimés, craints et respectés, » que vous faut-il de plus? Notre vole est essentiellement » religieux, et si nous nous sommes abusés, convenez que » les déclamations furibondes de quelques soi-disant libéraux t> ont fait beau jeu aux hommes qui ont voulu nous égarer. »
Cependant la Diète s'ouvrait, et le Valais n’était pas représenté, M. Gros, qui avait été accueilli par un charivari b Martigny, persistant à ne pas se considérer comme député. D’autre part, le gouvernement, sommé par la Diète de faire représenter le Valais, invitait M. Gros et son collègue à se mettre en route; ils cédèrent enfin, et arrivèrent dans la ville fédérale, où ils ajoutèrent une voix b celles qui réclamaient d’Argovie des garanties confessionnelles, et qui repoussaient, comme insignifiantes, les concessions qu’il avait faites.
Dans un moment où tant de ferments de discorde surgissaient, le Conseil d’Etat , cédant au vœu unanime des bons citoyens, consentit b conserver la direction des affaires, et il fit en cela un acte méritoire; car désormais il devait être certain qu’il aurait b lutter contre deux partis opposés : la faction ultramontaine et le parti radical, auquel la première, si elle était reconnaissante, devrait élever des autels, car il l’a bien servie.
Pour résister b ces chocs opposés, sur quoi le Conseil
d’Etat pouvait-il compter? Sur une majorité devenue douteuse, soumise encore, mais soumise h ce fantôme de la peur dont on aime tant à s’affranchir. Ce fut sans doute pour se montrer brave et aguerri que le Grand Conseil fit grand bruit du charivari donné à M. Gros, triste manifestation, indigne d’occuper et les législateurs et le député qui en avait été l’objet.
L’intervalle entre les deux sessions fut rempli par une correspondance aigre-douce que soutinrent dans les journaux MM. Joseph Barman et Rion contre le chanoine de Rivaz, qui avait pris l’initiative; correspondance peu faite pour rapprocher les opinions qui s’éloignaient chaque jour davantage les unes des autres. 11 fut plus réjouissant de voir les manifestations générales faites en vue d’empêcher la retraite du Conseil d’Etat. La session suivante n’offrit rien de remarquable. Le Grand Conseil, entrant dans les vues ouvertes parle Conseil d’Etat, vota une allocation pour commencer des améliorations à la maison de détention, dont l’état hideux et les nombreux abus étaient le sujet d’une grande honte pour le Valais. On invita le Conseil d’Etat h accélérer la réforme du code civil et l’on introduisit le principe de la publicité dans les débats judiciaires. Au commencement de la session le Conseil d’Etat avait déclaré qu’il persistait h donner sa démission , et sommait le Grand Conseil, selon sa promesse, de la recevoir, tout en promettant, il est vrai, de rester en fonctions jusqu’au premier janvier; mais les instances réitérées du Grand Conseil , et surtout la modification importante apportée aux
instructions relatives aux couvents d’Argovie, engagèrent le Conseil d'Etat à retirer purement et simplement cette demande en démission qui avait préoccupé un peu trop longtemps le Grand Conseil. Ce changement d’instructions consistait à donner au Conseil d’Etat des pleins pouvoirs pour autoriser la députation à accepter le rétablissement du plus grand nombre de couvents possible, si elle ne pouvait obtenir le rétablissement de la totalité. L'assemblée fut aussi nantie d’une plainte, assez bizarrement rédigée, de M. Gros sur le charivari qu’il avait reçu à son passage à Martigny en se rendant à la Diète; le Grand Conseil manifesta avec raison 6on mécontentement contre cet acte sauvage; mais M. Gros ne s’y prit pas de manière à avoir les rieurs de son côté. Le Grand Conseil vota encore un règlement ou loi militaire assez étendue, dont il serait inutile de reproduire ici les dispositions.’ Un des incidents les plus remarquables de cette session Ait une motion de M. Joris, adoptée par le Grand Conseil, pour ordonner une enquête aux fins de rechercher les auteurs de la mort de M. Pierre de Courten, assassiné par les hommes du Haut-Valais h Sierre, le 1 er avril 1840. Il faut avouer que cette motion , véritable pièce h effet, n’était pas heureuse ; elle devait réveiller des haines, amener des récriminations, sans conduire à la découverte légale de la vérité; elle n’eut, en effet, aucun résultat, quoique chacun désignât les assassins.
Si les bornes de cet écrit permettaient l’exposé de beaucoup de détails, nous ne pourrions mieux faire connaître l’esprit de l’administration valaisanne à cette époque, et
sa sollicitude pour les intérêts moraux et les intérêts matériels, qu’eu rappelant quelques-unes des allocations financières votées par le Grand Conseil , sur la proposition du Conseil d’Etat; elles avaient principalement pour objet l’amélioration des routes et le diguement du Rhône d’une part, et l’instruction publique de l’autre; en comparant ces sommes aux ressources du canton, elles sont considérables. Cette impulsion se faisait ressentir dans les administrations communales; elles comprenaient la nécessité d’ouvrir de nouveaux moyens de communication ou d’améliorer les roules existantes pour favoriser l’industrie et le commerce et élever la valeur des produits du sol; plusieurs communes aussi portaient aux écoles un intérêt inconnu jusqu’alors. Les autres étaient fortement stimulées par le Conseil d’Etat. Mais que pouvaient ces louables efforts lorsque les querelles religieuses, soulevées par des provocations insensées d’une part et envenimées de l’autre par des déclamations fanatiques, portaient la perturbation dans les esprits ?
A cet intérêt religieux, qui avait déjà détaché une partie de l’Entremont du faisceau du Bas- Valais, se joignit, vers la fin de l’année 1841, un incident d’un ordre bien différent; il divisa profondément deux communes, qui, jusqu’à ce jour, avaient marché d’accord, et fut une nouvelle preuve de la vérité de cet adage: qu’on est ami jusqu’à la bourse. Une comtesse de Savoye avait octroyé des foires à sa châtellenie de Martigny. Les villages composant cette châtellenie étaient convenus que ces foires et les marchés qui en étaient la suite se tiendraient au bourg de Martigny, qui avait acquis cet avantage à litre onéreux.