‹ Le Valais de 1840 à 1844. Suite àChapitre 7 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Tels furent les principaux objets jiar lesquels le Grand Conseil de 18-41 termina ses travaux; il allait faire place à une nouvelle législature, sous laquelle il était aisé de prévoir que les destinées du pays seraient fixées. Les questions vitales avaient été trop éclaircies, elles étaient trop nettement posées pour que l’on pût conserver l’espoir de les résoudre par des attermoiements ; et pourtant cette pensée douce et honorable de la transaction , du terme moyen , du compromis entre les extrêmes, est si séduisante, si naturelle aux cœurs généreux et aux âmes patriotes que les hommes les plus éminents du Valais, préoccupés du désir d’amortir un choc inévitable, cherchèrent à neutraliser les effets déplorables de la polémique radicale et ultramontaine, en créant une feuille qui représentât l’opinion libérale, progressive, mais amie de l’ordre, et soumise aux lois, cette opinion, que, dans leurs illusions décevantes, d’honnêtes gens croyaient voir bientôt se propager dans tout le Valais! On annonça pour le premier janvier l’apparition du Cuur~

ricr du Valais; ses ainés Y Echo, la Gazelle , en parlèrent d’un ton où le dépit se laissait entrevoir; le premier surtout, laissait percer de ces bonnes jalousies de confrère, d'autant plus vives que c’est un voisin très-rapproché qui les excite. Il rapportait ses conversations avec les directeurs du nouveau journal, en n’épargnant pas les insinuations les plus perfides. Il était aisé d’entrevoir que la création nouvelle n’aurait d’autre résultat que de constater la scission qui se formait dans le parti libéral, scission dont ses adversaires ne manqueraient pas de profiter.

Certes, dans le cours de cet écrit nous n’avons pas dissimulé notre opinion sur le mérite de Y Echo des Alpes ; nous avons pensé, et nous pensons encore, qu’il a fait beaucoup de mal à la cause du progrès en Valais ; qu’il a eu la prétention exorbitante de courber ce pays sous le niveau d’une phraséologie décrépite, triste débris du dix-huitième siècle, et cela sans consulter les idées, les préjugés, les croyances, les habitudes du peuple valaisan ; nous croyons qu’il a été hargneux et sans mesure dans ses attaques contre les gens et contre les choses, et qu’en mainte occasion il a fait preuve d’un esprit envieux et jaloux de toute supériorité; et pourtant nous croyons aussi que cette concurrence qu’on voulut lui faire par la création du Courrier du Valais fut une faute. Il eût fallu la faire deux ans plus tôt; mais au point où les choses étaient arrivées, il n’y avait plus qu’une ligne à suivre, marcher serrés, sauf h compter après : ce n’est pas au milieu de la bataille qu’on fait le triage de ses bataillons, ce n’est pas sous le feu qu’on punit les pillards et

les enfants perdus, c’est après la victoire. D'ailleurs, si l'Echo des Alpes avait compromis la cause, c’était être par trop bénévole que de venir à son aide pour le décharger d’une partie de la responsabilité dont il fallait lui laisser tout le fardeau. Ce n’est pas dans le résultat d’événements déplorables que nous puisons cette facile sagesse à blâmer le lendemain ce que l’on n’aurait pas su déconseiller la veille ; nous nous appuyons sur le témoignage d’un pamphlétaire, il est vrai, mais d’un pamphlétaire bien informé, auquel il eût fallu peut-être accorder plus d’attention qu’on ne lui en accorda ; nous voulons parler d’une brochure intitulée Evénements du Valais en 1845 *, qui parut au mois d’octobre de la même année, et nous aurons sujet de faire remarquer que toutes ses prophéties se sont réalisées avec une telle exactitude, qu’on peut aujourd’hui considérer cet écrit comme une indiscrétion dont il eût fallu savoir profiler. Voici ce qu’il disait, dans son style trivial, en parlant de la rédaction du Courrier du Valais : « Il ne fut plus lu ( Y Echo » des Alpes) que par les hommes de son parti les plus abl- » més dans la corruption ; et l’espèce de mission immorale * qu’il devait remplir devenait par là illusoire. Alors, les » Barman et les renards du parti fondèrent le Courrier du » Valais, sous le masque hypocrite d'union et progrès. » (Evénements du Valais en 1843, p. 11.)

Il fut évident pour tous que dès ce moment la querelle politique passait du Valais entier au Bas-Valais; aussi

* Ce pamphlet est dù, à ce qu'on assure, au concours de chanoines bien connus.

voyons-nous, à partir de cette époque de l’année 1843, les dixains orientaux assister, dans un silence menaçant, aux débats tulmutueux qui retentissaient au delà delà Morge*. Dès lors aussi, les hommes les plus éclairés du Bas-Valais, trop préoccupés des querelles du voisinage immédiat, cessèrent de porter un regard assez attentif à l’esl de Sion , et dans ces profondes vallées, où l’astuce et la perfidie forgeaient les armes qui devaient un jour les accabler.

En effet, dès le 1 er janvier 1843, on vit s’élever une polémique sans portée et sans dignité. Le nouveau journal débuta par arborer son étendard de modération et de progrès; il fut immédiatement taxé de mauvaise foi par la Gazette du Simplon, de pusillanimité et de vues ambitieuses par YEcho des Alpes. Nos lecteurs s’étonneront peut-être qu’au lieu d’une histoire du pays nous leur présentions si souvent des analyses de journaux : nous y sommes conduits parce que nulle part peut-être trois journaux n’ont représenté d’une manière plus complète les trois nuances d’opinion qui se partageaient le pays: le parti réactionnaire et ultramontain par la Gazette du Simplon; le parti radical et anticlérical par YEcho des Alpes; et le parti libéral conciliateur par le Courrier du Valais.

Ce dernier ne méritait pas le nom pittoresque que lui avait donné la Gazette du Simplon, d’organe du parti des renards; son caractère fut bien plutôt, dès le début, une candide suffisance, et cette tendance doctrinaire dont ne

4 La Morge, petite rivière près de Sion, qui formait jadis la limite entre le Haut et le Bas-Valais.

peuvent se défendre les précepteurs des populations. Au demeurant , hâtons-nous de le dire , le Courrier du Valais n’eut point ce caractère âpre et perfide, ce langage de faux dévot qui distingue si particulièrement certains journaux des cantons voisins: il voulut instruire , et il y aurait réussi, si les passions eussent clé moius enflammées; il parcourut successivement les sujets les |)lus intéressants pour le pays, l’administration communale, le diguement du Rhône, le défrichement des terrains communaux , l’instruction publique, les établissements de charité. En même temps d’honorables citoyens s’efforçaient de faire pénétrer sous d’autres formes une instruction pratique; tel fut l’objet d’excellents petits écrits, publiés en 1842 et 1843, par M. le secrétaire d’Etat de Bons, sous le modeste titre de Livre du village ou Almanach du Valais. Ces écrits avaient essentiellement pour but d’inculquer au peuple le goût de l’instruction , de l'initier aux améliorations à introduire dans l’agriculture, et de lui faire comprendre les avantages qui résulteraient d’une meilleure organisation judiciaire. Un coup d’œil agricole sur le Valais, par M. le conseiller d’Etat Barman, annonce une entente parfaite du sujet et la compréhension des besoins de chaque localité. Le Livre du village renferme, en outre, plusieurs articles remarquables de MM. Barman, docteur, de Bons, Torrent, Joris, Cleivaz et Grillet.

Le Conseil d’Etat prit un vif intérêt à cet écrit, et le fit distribuer dans toutes les communes du canton.

Tandis que le Courrier du Valais essayait , un peu

tard, de diriger les esprits vers des améliorations réelles, son confrère, Y Echo des Alpes, se livrait à la polémique la plus violente contre la nouvelle feuille. En relisant les journaux de cette époque, on reconnaît aisément que Y Echo des Alpes combattait la Gazelle du Simplon , par position, par nécessité politique; mais qu'il s’attaquait au Courrier con amore; c’était la fureur du concurrent, la haine, la jalousie , la rancune personnelle ; ces hideuses passions qui déshonorent toute une cause, quand celui qui est censé en être l’organe se complaît à les manifester. Jamais le gouvernement ne fut attaqué avec plus d’âpreté, de mauvaise foi, et l’on était à la veille des élections! Au milieu de cette agitation de la presse, nous l’avons dit, le Haut- Valais paraissait jouir d’un calme profond.

Cependant un fait assez étrange y causa quelque agitation. Deux parties plaidaient devant le tribunal civil de Brigue, présidé par M. Elie-Nicolas Rotten, major fédéral ; chacune d’elles obtint une expédition dejugemenl qui lui donnailgain de cause. Le faux était évident, le Conseil d’Etat ordonna des poursuites. Le président du tribunal quitta le dixain de Brigue, pour se fixer dans celui de Rarogne, où il revêt, en ce moment, les mêmes fonctions; après avoir été poursuivie pendant quelque temps, l’accusation de faux a été assoupie.

On préluda, dans le courant de l’hiver, aux élections générales par des élections communales. On put déjà y reconnaître l’effet d’une influence puissante, ennemie des nouvelles institutions; plusieurs de ces élections, entachées d’irrégularités, furent cassées.

On continuait h procéder rigoureusement contre la Gazette du Simplon ; ses rédacteurs furent expulsés du canton. Ils se contentèrent de traverser le Rhône, et corrigèrent leurs épreuves de l’autre côté du pont de St.-Maurice. Le journal lui-même subit une nouvelle condamnation, pour avoir outragé le rapporteur près le tribunal de St.-Maurice, et refusé d’insérer sa réclamation.

Des faits plus graves commencèrent bientôt cette longue série de troubles et de violences, dont le Bas- Valais fut affligé pendant plusieurs mois. A la lin du carnaval, une mascarade, partie de Martigny, excita une forte émotion à St.-Maurice. On représentait des espèces de tableaux où se trouvaient, comme de raison, des traits fort acérés à l’adresse du clergé ; le tout accompagné de manifestations sinon irréligieuses, au moins inconvenantes et impolitiques. Ce spectacle souleva le zèle des fidèles ; des gens étrangers à la ville , mais dévoués à l’abbaye , accoururent à St.-Maurice, sous le prétexte d’empêcher une nouvelle représentation. Des propos on en vient aux coups; un coup de fusil ou de pistolet est tiré, dit-on, d'une maison conservatrice; le bruit d’une collision se répand au dehors, et bientôt on voit arriver un détachement de patriotes de Monthey, avec un canon, qui se promènent dans St.-Maurice, et en imposent aux agresseurs. Le gouvernement sentit que son devoir était d’intervenir, et donna ordre d'informer sur les faits; aussitôt il fut lui-même l’objet des attaques furibondes du parti patriote. En vérité, cette répétition des mêmes faits est déplorable. Jamais l’avenir d’un pays ne se présenta sous un

aspect plus sinistre; (l'une part, un parti en dissolution s’agitant pour faire croire, et pour se persuader à lui-même, qu’il possédait encore une force qu’il n'avait plus, se perdant dans les convulsions de l’anarchie que des insensés s’efforcent d’exciter; de l’autre, un parti compacte et menaçant, assistant, en souriant avec dédain, h ces luttes déplorables, et se préparant à en profiter. C’est de cette époque que date le commencement de l’organisation de la Vieille Suisse , destinée, suivant ses statuts, à défendre la religion catholique , apostolique et romaine, l’ordre et la liberté. Celle association devait s’étendre dans chaque commune ; pour en faire partie, il fallait être âgé de 16 ans au moins, être présenté par deux membres , et être citoyen valaisan , ou domicilié. Les devoirs des membres consistaient à propager l’umbn, à ramener les hommes égarés, à renoncer aux vues étroites d’intérêt privé, aux prétentions de l’esprit de localité, à ne reculer devant aucun sacrifice, à informer de tout le chef de la section, à se prêter un secours mutuel. La société était dirigée par un comité de 15 membres; il y avait un capitaine dans chacun des trois arrondissements du Valais, un chef dans chaque dixain, et un autre dans chaque commune. La nomination, la hiérarchie des pouvoirs, la transmission des ordres, tout était prévu ; on établissait une imposition annuelle de 5 batz par famille; les sociétaires promettaient obéissance complète à leurs chefs. Celle organisation, forte et bien conçue, puissamment appuyée par le clergé, se propagea rapidement; elle comprit bientôt presque toutes les communes du Haut-Valais, du Val d’Illier au dixain de

Monthey, une partie des dixains de St.-Mauriee et de Martigny, et une grande partie du dixain d’Enlremonl.

D’autre part, la Jeune Suisse étendait aussi sa sphère d’action, mais dans une proportion bien différente; elle avait contre elle les prêtres et ses propres imprudences; le Courrier du Valais restait seul avec ses bonnes intentions. Une section de la Jeune Suisse s’étant formée à St.-Maurice , la société résolut d’y tenir une assemblée générale. Le dimanche 9 avril, après les processions, déploiements de drapeau, et autres préliminaires obligés, cette troupe, de plus de 300 individus, se réunit dans un pré, où il se fit, comme de coutume, de beaux discours; puis l’on se sépara sans désordre. Cette tranquillité aveuglat-elle la Gazette du Simplon? ou plutôt, ce journal, obéissant aux ordres qu’il avait reçus, prit-il la résolution, au moment des élections, et h la veille delà réunion du Grand Conseil, de jouer sou va-tout, en se résignant d’avance à un dommage matériel, pour obtenir un grand résultat politique? Nous l’ignorons, mais il publia sur cette réunion un feuilleton, parodie des animaux peints par eux-mêmes, que des gens d’esprit auraient méprisé, et qui exaspéra des hommes passionnés; il s’exprima dans les termes les plus méprisants sur la Jeune Suisse, et compara les membres de la réunion h des dindons. Cette trivialité mit le feu à la mine; un des rédacteurs, rencontré par une bande de ces hommes exaspérés, éprouva le traitement le plus injurieux, traitement dont l’à-propos ne saurait faire excuser la brutalité. Ses auteurs s'en applaudirent, sans faire attention

que, quel que soit le bien fondé des motifs et la justice de la cause, l’action violente et illégale de plusieurs contre un seul, sera, jusqu’à la consommation des siècles, considérée comme une insigne lâcheté. Puis, dans la nuit du 12 au 13 avril, une bande d’individus se portèrent à la maison où étaient les presses de la Gazette du Simplon, brisèrent ces presses et les jetèrent au Rhône , avec les caractères et les approvisionnements de papier. Quelques-uns des individus, en rentrant à Mon they, y exercèrent, sinon des voies de fait, au moins des outrages scandaleux contre le curé, qui, menacé d’être expulsé de la paroisse, promit qu’il ne publierait aucune -bulle d’excommunication contre la Jeune Suisse, sans en prévenir le président.

A Dieu ne plaise que, déployant une sévérité outrée contre des fautes qui ont été si cruellement expiées, nous ajoutions l’amertume de sanglants reproches aux traits de l’infortune qui accable tout un parti en Valais; mais ces malheurs mêmes ne sont-ils pas la condamnation la plus flagrante des faits qui en ont été l’occasion ou le prétexte. Au nom de tous les hommes qui ont rêvé la liberté et le progrès, parce qu’ils y ont vu la garantie de l’ordre, de l’ordre reposant sur l’intérêt et l’intelligence de tous, nous protestons et nous protesterons toujours contre ces actes d’un vandalisme ignoble et sauvage. Nous comprenons les jours déplorables des discordes civiles, ces jours où le sang est répandu par la main des frères; nous versons des larmes amères à ces récits; cependant notre sentiment intime n’est pas froissé lorsqu’il y a eu lutte au grand jour, lors-

que l’attaque et la riposte ont été libres, lorsque le courage, quoique égaré, est toujours demeuré le courage, c’est-k-dire un des plus nobles attributs de l’homme. Mais ces guetapens nocturnes; mais ces attentats à la propriété; mais le mépris des lois et des pouvoirs publics; mais ce défi jeté k la société par des hommes inconnus, qui pensent que se faire justice soi-même est le premier des droits; nous les détestons et nous les délesterons toujours. Dira-t-on, au moins , pour présenter une ombre d’excuse , que toute répression était impossible, qu’il y avait eu déni de justice ! Les faits que nous avons rapporté démentiraient cette assertion. La Gazette avait essuyé , dans le court espace de quelques mois, trois procès et trois condamnations; les nuances de l’opinion qui lui était contraire avaient maintenant deux organes qui admettaient toutes les réfutations. Qu’était-il besoin de recourir k la violence, d'effrayer le pays, et de scandaliser la Suisse, au moment même où les citoyens se réunissaient pour procéder k la rénovation intégrale du Grand Conseil.

Le gouvernement, du moins, ce gouvernement si étrangement méconnu par ceux qui auraient dû le secourir, ne manqua pas k son devoir ; il ordonna l’envoi d’une commission d’Etat à St.-Maurice, la mise de piquet d’un bataillon , et , dans une proclamation énergique , il flétrit les attentats qui avaient été commis, et en demanda vengeance aux tribunaux. « L’inviolabilité du domicile, le respect k la * propriété, la liberté des opinions, ces bases du régime » démocratique, ont été méconnues et outragées, disait-il. »

Cette marche franche et loyale sufüt-elle à désarmer la calomnie? Ilclas! non. Les amis de la Gazelle du Simplon mêlèrent k leurs justes plaintes d’abominables inculpations ; ils accusèrent de connivence avec les spoliateurs des hommes universellement respectés. Ici, du moins, leur rage fut impuissante, et, au moment même où ces clameurs se faisaient entendre , quatre dixains du Valais , par une détermination spontanée et jusqu’alors sans exemple, s’honorèrent eux-mêmes, et honorèrent M. le docteur Barman, en le nommant leur député au Grand Conseil. Il refusa avec dédain l’élection de Sl.-Maurice, et l’on doit applaudir à cette détermination. Où serait le refuge des hommes supérieurs, s’il ne leur était permis de s’entourer d’un vertueux mépris pour la lâcheté et la versatilité, s'ils étaient obligés de subir toutes les associations, et d’accepter tous les mandats? Ainsi, un homme aurait rêvé pour son pays un meilleur avenir; il aurait cherché k lui frayer la voie, non pour précéder, mais pour suivre les nations européennes, il aurait voulu le savoir heureux, prospère, progressif; il lui aurait sacrifié son temps, son repos, ses intérêts les plus immédiats : et ses voisins, ses proches, ceux avec lesquels il a passé sa vie, ceux qui l'ont vu k l’œuvre, et qui doivent le mieux le connaître; ceux-là, après l’avoir livré aux attaques de la calomnie la plus odieuse, après avoir déserté la bannière sous laquelle il les avait ralliés, se croiraient le droit de lui jeter l’aumône de leurs suffrages! Non, cent fois non; on est comptable k soi-même, on est comptable k son pays de sa dignité personnelle, seul

levier capable de soulever le poids dont on a voulu vous écraser.

Le résultat des élections annonçait que la perfidie et l’intrigue, voire même la vénalité, d’une part ; de coupables imprudences, de l’autre, avaient porté leurs fruits; la majorité avait changé. Dans ces circonstances, quelques notables de Sion, bien intentionnés, organisèrent une fête de réunion pour le 23 avril , anniversaire du jour où les députés du Haut et du Bas- Valais s’étaient réunis, trois ans auparavant, pour éteindre dans l'allégresse de folles rancunes, et confondre de généreux sentiments. La fêle eut lieu, mais pas un des délégués du Haut- Valais n’y parut; ils se réservaient pour des assemblées plus sérieuses.

Quoique les deux partis fussent d’accord à reconnaître qu’il s’était opéré un changement dans la majorité, on n’avait pas encore jugé d’une manière certaine le personnel du nouveau Grand Conseil. Les hommes nouveaux étaient assez inconnus, et passaient généralement pour des gens ineptes. Les électeurs avaient paru se préoccuper de l’application d’une théorie développée par la Gazette du Simplot », qui avait établi la différence entre les diynes et les capable s, et il semblait, que cédant aux exhortations de la Gazette, ils eussent voulu donner la préférence aux premiers.

Le ilaut-Valais avait nommé tous ses députés dans la même nuance; dans le Bas- Valais, le dixain d’Entremoot et celui de St.-Maurice avaient fait leurs élections en entier dans le sens conservateur ou plutôt ignoiantin.

Quelques jours avant que s’assembla cette législature sur

laquelle reposaient tant de craintes et d’espérances, un ecclésiastique fit paraître des réflexions, dans lesquelles la situation était résumée avec une grande justesse de vues et d’aperçus. Nous citerons quelques-unes de ses paroles. Après avoir signalé les tripotages électoraux, il ajoute : « Les » théories des dignes , importées et prônées par l’étranger, > ont reçu leur application ; sauf quelques exceptions ho— » norables, la servilité, les incapacités, les nullités même » ont été dans un grand nombre de districts substituées h » l'indépendance, aux talents, aux capacités. Lorsque le » peuple, corps ductile et malléable, se laisse tromper sur » ses véritables intérêts ; lorsqu’il prête une oreille docile » au mensonge et k la calomnie répandus sur des gouver- » nants, qu’on représente comme des impies; il est naturel » que les sottises abondent ; les habiles triomphent alors, » mais leurs triomphes sont aussi misérables que les moyens » qui les ont fait naître ; de pareilles victoires sont presque » des défaites. >

Après avoir signalé les conséquences et le changement de conduite de certains hommes, il ajoute :

« La prochaine législature va offrir une étrange physio- » nomie. Quel amalgame, en effet, d’éléments hétérogènes ! * on cherchera vainement l’ensemble et l’unité de vues. Le » Valais court grand risque de retomber dans l’immobilité » plate et inerte, ou de subir sa seconde période révolu- » tionnaire qui fera pâlir la première.

» Le Conseil d’Etat, dont l’existence est politiquement » impossible, se retirera probablement en masse , vivement

* regretté par tous les vrais amis (le la prospérité du

> canton , emportant la reconnaissance méritée de tout » citoyen juste et impartial, et la conscience d’avoir bien

* fait Nous prédisons que le futur Conseil d’Etat aura

> infiniment plus de peine à marcher qu’à sortir de l'urne....

* Qui oserait exercer sans crainte le pouvoir, sous les yeux

* d’un clergé, qui, malgré ses divisions, semble s’étre ar- » rogé le droit superbe de faire et de défaire les gouverne- » ments?Ce contrôleur aux cent yeux est redoutable, même » pour ses favoris et ses idoles, qu’il a souvent abandonnés

* dans le malheur Le passé doit servir de leçon pour

» l’avenir. »

Après avoir exprimé sa conviction que le régime déchu ne saurait reparaître, il ajoute :

« Le galvanisme est impuissant à rendre la vie à un

* cadavre. Il faudra donc marcher, bon gré mal gré, ou s’agioter dans une impasse, ou, pour mieux dire, dans l’anarchie.

* L’immobilité politique ou sociale , démentie par l’histoire » de toutes les nations, est une absurdité jugée. Des esprits » incultes ou superficiels peuvent seuls y croire encore; » avec de pareilles doctrines, on serait Scythes ou Golhs, » au XlX me siècle. Qui oserait contester ce travail intime, » profond, qui s’opère dans les sociétés humaines; cette » tendance irrésistible vers le perfectionnement. Il y a tou- » jours dans la vie des peuples des époques où les amélio- » rations et les réformes, reconnues indispensables, s’effec- » tuent en dépit de tous les obstacles. On se briserait en se ® plaçant en travers du torrent des idées de son époque....

» Et nous, sommes-nous donc sortis d’une révolution

» pour nous y replonger ? Les hommes de la révolution ont » assumé sur eux une immense responsabilité; ils seront

* les premiers victimes de leur déplorable aveuglement; » l’histoire jugera sévèrement leur conduite; l’avenir nous » apparaît de nouveau comme un temps d’épreuves et de » crises par lesquelles le Valais devra passer encore une fois » avant d’être purifié des éléments de discorde qui ne ces-

* sent de le troubler. Les doctrines stationnaires et rétro- » grades ne prendront point racine dans le sol valaisan; » elles ne formeront qu’un état de choses de pure spécula- » tion pour les ambitions médiocres et locales, mais non un » pouvoir politique fort, respecté, capable de retenir les » citoyens dans les bornes de leurs devoirs réciproques....

® .... Malgré les tendances réactionnaires et anti-libé- » raies nous ne désespérons pas de l’avenir de notre pa-

* trie ; nous avons foi dans sa partie intelligente. On peut » calomnier le talent, mais on ne le lue pas. Les amis » d’une liberté raisonnable, du progrès rationnel et d’un » sage libéralisme sauveront le pays, etc., etc., etc. »

Les événements survenus ont bien justifié la sagesse de ces réflexions, puisse l’avenir les justifier mieux encore.

Cependant le Conseil d’Etat se préparait à terminer sa gestion, en présentant au Grand Conseil, pour l’année 18i2, un excédant de 108,295 fr. des recettes sur les dépenses, sur une recette totale de 458,220 francs.

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