HOTELLERIE
Hector mit une si grande activité à faire tous ses préparatifs pour uns longue absence, que, le jour du déi)arl venu, il n'y eut pas le plus petit obstacle à l'accomplissement de son projet. Il se rendit donc de bonne heure à la salle à manger, où Peritus devait venir le joindre, revêtu de ses habits neufs. Le marquis, occupé d'une multitude d'affaires sérieuses depuis l'avant-vcille , avait oublié ce détail du changement de costume de son gouverneur, de sorte qu'il en eut toute la surprise, ce qui doubla l'hilarité que lui causa la petite scène qu'on va lire.
Quand Peritus entra dans la pièce où le marquis l'attendait, ce dernier était appuyé contre un panneau de boiserie qui séparait deux hautes et larges glaces de Venise. Le vieux savant, chaussé de longues bottes à l'écuyère et leuant uu énorme fouet de chasse à la main, s'approcha d'Hecior qu'il salua d'abord profondément; puis, inclinant à droite et à gauche la tète vers les deux glaces, il fît deux nouveaux saluts aussi profonds que le premier. Hector, qui le contemplait avec une vive curiosité, ne put s'empêcher de lui dire :
— A qui diable adressez-vous donc toutes ces révérences, mon bon maître? Vous cxerccriez-vous déjà à faire voire entrée dans les salons de Versailles?
— A qui? à qui? balbutia Peritus, mais à ces deux messieurs qui veulent bien me rendre mes saluls avec loulc la courloisio possible.
Hector fut saisi d'un fou rire, cl lui fallut quelques minutes pour reprendre son sang-froid.
— Mais, dil-il cntin, quand il put prononcer quelques paroles, c'est à vous-même, mon bon Pcriius, que vous témoignez tant de déférence et de respect. Ne reconnaissez-vous
donc pas votre image, deux fois rt5fl(5cliie dans ces glaces? Pcrilus joignit les mains, et, quand il vit son geste deux fois répéli'. il fut convaincu et il s'écria :
— C'est pourtant vrai, mon Dieu, que c'est bien moi! Qui m'aurait dit qu'à mon ftgc je changerais au point de ne pas* me reconnaître moi-môme?
Et il examinait chaque partie de son costume neuf avec une douloureuse stupéfaction.
— Vous êtes très-bien comme cela, mon ami, reprit le marquis, et si vous êtes un peu changé, je vous jure, foi de gentilhomme, que c'est à votre avantage. Ces habits ont vraiment toute la gravité désirable, et je vois avec plaisir que mes ordres oni été ponctuellement suivis. Maintenant que votre identité est bien reconnue, mettons-nous à table, car nous avons une terrible journée à faire pour commencer notre voyage.
Le repas fut triste et silencieux. Hector chercha vainement à l'animer par quelques joyeux propos, sa gaité ne fut pas communicativc, parce qu'elle n'était pas de bon aloi. Le marquis touchait . il est vrai . à l'accomplissement de son premier grand désir; mais une inquiétude vague s'élevait dans son ftme au moment de l'exécution, et il se demandait si le parti qu'il allait prendre était bien sage, et surtout bien conforme aux conseils qu'il avait reçus au lit de mort de son pf>re. Comme celte question se formulait dans son esprit, il leva les yeux; son regard rencontra les visages expressifs de deux ou trois portraits de famille suspendus en face de lui, et il lui sembla que l'expression de leurs physionomies avait une tristesse et une sévérité dont il ne s!élait jamais aperçu. Il voulut chasser cette pensée, mais elle se reproduisit sous d'autres formes, et finit par lui causer un profond découragement. Si, dans cet instant, Peritus eût été un autre homme, il aurait deviné le trouble intérieur de son élève, et qui sait si de celte découverte ne serait pas résulté l'abandon de ce projet de voyage et d'absence. Mais Peritus songeait à la bibliothèque royale, aux grands hommes qui le traiteraient en confrère, à ses habits neufs surtout, et il ne vit rien. Alors la mobilité d'Hector reprit le dessus, et, quand on vint lui annoncer que ses chevaux étaient préis, il salua de nouveau avec transport cet avenir dont le mirage trompeur l'avait séduit.
Quelques vieux serviteurs en larmes, qui l'attendaient au bas du perron pour lui faire leurs adieux, lui causèrent encore un moment d'émotion. H les embrassa, leur promit de revenir bientôt, les assura de sa constante proteclion, puis il enfourcha sa monture, salua tout le monde jiar un geste affectueux, et suivi de Peritus et de deux valets, il s'engagea sous les ombrages séculaires du parc de Cout-Kérieux.
Après avoir dépassé le mur d'enceinte, il atteignit un petit mamelon au sommet duquel passait la grande route. Arrivé là, il se retourna une dernière fois et aperçut, au milieu de la sombre verdure des bois qui l'environnaient, le vieux manoir où il avait vécu jusqu'à ce jour heureux cl honoré; deux grosses larmes jaillirent alors de ses paupières cl coulèrent lentement sur ses joues, passagèrement pftiie's par l'émotion. Au delà du parc, deux points hlancs brillaient parmi les arbustes d'un petit enclos : Hector reconnut le cimetière du village cl les deux croix de marbre blanc qui marquaient les lombes jumelles de son père et de sa mère... Ce fut sa dernière et sa plus cruelle épreuve! mallieureusement pour lui. il eut la force de la supporter!... machinalement peut-être, son éperon effleura les flancs de son cheval, qui fil un demi-tour cl marrlia pendant quelques monienls à une allure rapide. Quand Hector songe» ft le ralentir, loul avait disparu en arrière, cl le jeune gcntilliommc no voyait plu» devant lui que la route qui devait le conduire au but
qu'il avait rêvé depuis si longtemps... tout était consommé!
Nous ne suivrons pas jour par jour la marche des voyageurs; nous résisterons même à vous montrer Peritus, grotesquement juché sur la vieille Fanchon, excitant, sans s'en douter, l'hilarité des passants. Nous aimerions assez nous amuser à ces détails, mais nos lecteurs ne seraient peut-être pas de notre avis, et comme nous les supposons désireux de savoir quelques-uns des événements qui attendent Hector à la cour, nous nous y transporterons avec eux le plus promplement possible.
Cependant il est un épisode du voyage de notre héros que nous ne pouvons passer sous silence, parce qu'il se rattache au fond même du récit : nous allons donc le raconter.
Un soir, la petite cavalcade, après une journée de marche plus longue que de coutume, arriva à la porte d'une hôtellerie isolée. Bêtes et gens étaient exténués de fatigue et mourants de faim. Hector, qui avait conservé un peu plus de vigueur que ses compagnons, sauta à bas de son cheval, jeta la bride à l'un de ses valets et entra dans la maison.
Il n'eut pas fait quatre pas dans une espèce de corridor conduisant à la cuisine de l'auberge, que son odorat fui agréablement chatouillé par un fumet de viandes à la broche. Il poussa une porle, et les premiers objets qui frappèrent ses regards furent un grand feu, une grosse femme et quatre dindons embrochés les uns au-dessus des autres.
Le feu pétillait, la grosse femme ruisselait, les quatre dindons tournaient avec une majestueuse lenteur en s'arrosant réciproquement; l'ensemble de ce tableau devait être ravissant pour un homme qui avait faim.
— A souper ! à souper, madame l'hôtesse ! je retiens deux de ces quatre dindons pour moi et mes gens, s'écria Hector.
L'hôtesse s'essuya le front et les joues avec son tablier de cuisine, peut-être dans l'espoir de calmer l'appétit du marquis qu'elle regarda d'un air consterné.
—1 Hélas! mon bon seigneur, lui dit-elle enfin, je ne puis disposer de rien ! tout est retenu par un gentilhomme qui est arrivé ici il y a deux heures.
— Un gentilhomme ! il a donc une suite bien nombreuse avec lui ?
— Deux domestiques, pas davantage.
— Quatre dindons pour trois personnes ! et je mourrais de faim pendant ce temps-là ! nous verrons, nous verrons, madame l'hôtesse! Dites provisoirement à ce gentilhomme qu'un voyageur demande à partager fraternellement avec lui ce qu'il y a de vivres dans cette maison. Tenez, je paye d'avance, ajouta Hector.
Et il glissa deux pièces d'or dans la main de l'hôtesse, qui sortit après avoir fait une magnifique révérence.
Quehiues minutes après, elle rentra, la figure toute effarée, en disant :
— Ce seigneur ne veut pas consentir à partager... faut-il rendre à monsieur ce que monsieur vient de me donner ?
pjon, ma brave femme! mille fois non! s'écria Hector,
car je vous jure par les cendres de mes aïoux que je mangerai ma part de ce festin, quand je devrais, mordieu. la découper avec mon épée ! Retournez vers ce gentilhomme si peu obligeant, et dites-lui ipi'on le demande ici...
— Mais, mon bon seigneur, il m'a <léjà très-mal reçue la première fois, cl je ne sais si je dois...
— Allez toujours; je réponds de tout, reprit Heclor, qui déjà no doutait plus de rien.
Chrysnstomc Peritus était entré pendant ce colloque, et par hasard il l'avait entendu, grâce à la faim et à la faliguc qui l'arrachaienl à sa distraction habituelle.
Pour l'amour de Dieu, monsieur Heclor, soyez moins
impétueux dans vos désirs! s'écria le bon précepteur. Qu'ai-
lez-vous faire? vous attirer une querelle, une affaire d'honneur pour deux malheureux dindons ! Ah ! funeste voyage ! mais si vous vous battez, vous serez lue comme un poulet, mon pauvre enfant! Est-ce donc pour cela, bone Deusl que je vous ai (îlevé, instruit? que grâce à moi vous lisez aussi couramment dans Virgile et dans Homère que dans votre livre d'Heures ? Ah ! monsieur Hector, nous ne souperons pas s'il le faut, mais au nom du ciel et pour l'amour de votre vieux gouverneur, ne cherchez pas querelle à ce mangeur de dindons...
— Tranquillisez-vous, mon bon Peritus, nous souperons et je ne serai pas tui?, interrompit froidement Hector : il ne s'agit que d'une explication amicale à avoir.
En ce moment, le gentilhomme parut sur le seuil de la cuisine de l'auberge, où Peritus était venu rejoindre Hector.
C'était un beau cavalier de trente ans à peu près, ayant la mine hautaine et le regard parfaitement dédaigneux et provoquant. Il était mis de la façon la plus élégante, et ses manières avaient une insolence tout à fait distinguée.
— Qui donc veut me parler ici ? demanda-t-il en jetant sur Hector et sur Peritus un coup d'œil d'une rare impertinence.
— Moi, répondit Hector en prenant une attitude ferme et digne qui contrastait avec la pose quelque peu méprisante de son interlocuteur.
— Vous, monsieur? et qui étes-vous, je vous prie ?
— Le marquis Hector de Cout-Kérieux.
L'inconnu s'inclina et dit :
— Et moi, monsieur, je suis le vicomte Ferdinand de Langeac,
Hector s'inclina à son tour.
— Je TOUS prierai maintenant, monsieur le marquis, poursui\it poliment le vicomte, de vouloir bien m'apprendre ce que je puis faire pour vous être agréable.
— Consentir à me céder la moitié de votre souper : il me semble que c'est là une de ces choses qu'on ne se refusa guère entre gentilshommes.
— Mon Dieu ! ce serait avec le plus grand plaisir, dit Langeac avec une certaine bonhomie; mais tout à l'heure on est venu me demander la même chose, j'ai dit non, et je me suis fait la loi de ne jamais revenir sur une détermination prise et exprimée. Vous voudrez bien m'excuser, j'espère.
Le rouge monta au visage d'Hector, qui fut au moment d'éclater; mais il jeta un coup d'œil sur Peritus dont la figure était bouleversée, et il se contint.
— Je crois, monsieur, dit-il en s'efforçant de parler avec calme, qu'il est des circonstances où les caractères les plus forts peuvent sans inconvénient se départir de leur fermeté, et celle où nous nous trouvons en est une, ce me semble.
— J'en juge autrement, monsieur le marquis.
— Libre à vous, monsieur le vicomte ; mais vous me permettrez de vous dire que cette façon tyrannique d'accaparer tous les vivres d'une hôtellerie est indigne d'un gentilhomme.
— Monsieur le marquis, vous me rendrez raison de celte insulte ! s'écria Langeac en allant prendre son épée, qu'il avait déposée, en arrivant, dans un des coins de la cuisine.
— C'est justement ce que j'allais vous offrir, monsieur le vicomte, répondit Hector en dégainant froidement la sienne, qui était toujours à son côté.
C'étaient de singulières et folles, mais de nobles et vaillantes mœurs que celles de ce temps, où l'on ferraillait à propos de tout et quelquefois à propos de rien.
Les épées s'engagèrent. Hector, nous l'avons dit , élait d'une force tout à fait remarquable, grâce aux leçons du défunt marquis; au bout de quelques passes, il désarma son adversaire.
— Eh bien ! monsieur le vicomte, partagerons-nous ? demanda-t-il à Langeac en lui rendant courioisement son épée.
— Je vous dirai cela tout ù l'heure, répondit le vicomte en se remettant en garde.
Le combat recommença, et cette fois Hector fut désarmé à son tour.
Son adversaire lui tendit la main, en lui disant avec une franchise qui avait quelque chose de chevaleresque :
— Nous partagerons , et, si vous le voulez , nous serons amis, monsieur de Cout-Kérieux, car vous «les un brave et noble jeune homme.
— J'accepte tout de grand cœur ! répondit Hector en secouant cordialement la main qu'on lui tendait.
— Eh bien ! mettons-nous à table! s'écria le vicomte avec le plus aimable abandon. Monsieur est voire ami, ajouta-l-il en montrant le pauvre Chrysostome , qui avait contemplé cette scène avec une muette horreur, que la réconciliation des deux adversaires n'avait pas encore calmée.
— C'est mieux que cela, vicomte , repartit chaleureusement le marquis : c'est le seul être qui m'aime au monde ; c'est aussi celui que je chéris le plus.
Et il présenta régulièrement Peritus à Langeac, qui eut toutes les peines du monde à s'empêcher d'éclater de rire à l'aspect de la figure hétéroclite du vieux précepteur.
Quand l'hôtesse avait vu les épées rengainées, elle s'était empressée de tirer les dindons de la broche et de les porter dans une salle voisine, où le couvert était tout dressé.
Un repas commencé sous de tels auspices ne pouvait être que très-gai. Les deux gentilshommes furent bientôt en confiance, et à la seconde bouteille, Hector raconta au vicomte de Langeac ses désirs, ses projets et ses espérances.
— Tout cela me semble fort sage, répondit le vicomte; mais vous devez vous attendre à quelques difficultés, en votre qualité de nouveau venu de la province.
— Elles ne m'effrayeront pas , repartit résolument mais sans jactance le marquis.
— C'est parce que je le crois que je vous le dis. Par exemple, si vous voulez faire votre chemin à la cour, il ne faut pas être trop prompt à tirer l'épée.
— Je croyais, au contraire...
— Détrompez-vous, marquis, interrompit Langeac. Ecoutez, puisque le hasard nous a réunis, continua-t-il, il faut au moins que ce hasard vous serve à quelque chose. J'ai acquis de l'expérience, un peu à mes dépens, comme cela arrive toujours : eh bien ! cette expérience, je veux que vous en profitiez.
Hector prit une altitude grave, elle vicomte ajouta aussitôt :
— Ce sera d'abord une excellente leçon que de vous apprendre la cause de notre rencontre dans cet endroit perdu : je suis attaché à la cour, où j'ai joui pendant quelque temps d'une assez grande faveur.
L'attention d'Hector redoubla.
— Mais j'ai le malheur d'être querelleur et d'aimer à me battre, vous avez pu vous en convaincre, il n'y a qu'un moment. A Versailles et à Paris, j'ai eu quelques duels assez malheureux pour mes adversaires, ce qui a déplu au roi et à messieurs du point d'honneur, vieilles bonnes gens qui ont tous été jeunes. On m'a plusieurs fois averti que j'abusais do la permission qu'a tout gentilhomme de tuer son semblable; on m'a conseillé d'être plus sage, et quand on a vu que je ne faisais pas plus de compte des avertissenienis que des conseils , on a fini par m'exiler dans une de mes terres. J'y passais le temps assez joyeusement à boire cl à chasser; mais je suis marié depuis peu el Irès-amoureux de ma femme, qui , attachée à la maison de madame la dauphine, n'a pu me suivre dans mon exil. Elle est jeune, jolie,
un peu coquelle, la cour de S. M. Louis XV est un séjour •pdiilleux, cl, ma foi, je prends le parli de revenir incognilo. Nul ne saura que je suis l^-bas , excepté ma femme, et encore, avant de lui apprendre mon retour, me donnerai-je le plaisir de m'assurer de sa mnnière d'agir à mon égard pendant mon absence. Toute celte comédie ne sera pas longue, puisque mon exil finit en réalité dans quelques semaines; mais, tout en me cachant, je pourrai peut-être vous aider de mon expérience, et vous guider sur ce terrain brûlant, où vous allez poser le pied pour la première fois : cela vous convient-il?
— On ne saurait davantage, et je bénis le ciel de noire rencontre, répondit Hector avec gratitude.
''';' — Nous continuerons donc notre route ensemble, pour- ÎSû'îvîl Langeac; nous passerons quelques jours ^ Paris, où vous échangerez ce costume de province contre les modes du jour, et ensuite nous partirons pour Versailles : je présume que vous y avez quelqu'un pour vous présenter, car moi, je ne pourrais le faire tant que je serai obligé de me tenir à l'écart.
— J'ai un vieil oncle maternel, le cjjmmandcur de Cardillac, qui occupe un poste élevé dans la vénerie du roi , dit Hector.
— J'ai l'honneur de le connaître, et vous serez en bonnes mains, si toutefois il veut s'occuper sérieusement de vous, car l'excellent commandeur, comme tous les vieux courtisans et même comme beaucoup de jeunes, est trts-égoiste; mais, sans compliment, vous flatterez sa vanité, cl alors je suis sur qu'il se fera un plaisir de vous produire dans le monde et à la cour, où il jouit d'une grande considération. Aimez-vous le jeu?
— Je n'en sais rien, répondit naïvement Hector.
— Tachez de conserver celte heureuse ignorance, mon cher marquis, et bornez-vous à la galanterie; c'est beaucoup plus agréable et bien moins cher.
— Est-il donc nécessaire de... de... se hasarda à dire Pcritus, qui n'avait pas encore prononcé une parole, bien que, contre son habitude, il n'eut pas perdu un seul mol de la conversation que nous venons de rapporter.
— Ce n'est pas seulement nécessaire, c'est indispensable, répliqua Langeac du ton le plus sérieux. Il n'y a que deux manières de faire son chemin ;\ la cour : le jeu cl les femmes.
Pcritus paiit, et Hector sentit dans tout son être des tressaillements inconnus : ses passions venaient de recevoir le choc qu'elles attendaient pour s'éveiller.
— Allons nous coucher maintenant, dit Langeac en se levant de table, et demain mettons-nous en route dès le point du jour.
Le surlendemain, les deux gentilshommes virent sur le soir les brumes de la Seine au milieu desquelles se dessinaient vaguement les tours de Notre-Dame cl la masse imposante des Tuileries.
Quelques heures après, ils arrivèrent, et descendirent dans une des grandes maisons garnies du quartier Saint-llonoré. Hector cl Langeac étaient déjà liés comme s'ils avaient passé leur vie ensemble.
Après moins d'une semaine de séjour h Paris, Hector, grAce aux soins de M. de Langeac, n'était plus reconnaissa-
ble. La métamorphose était aussi complète que l'est celle de l'immobile et hideuse chrysalide devenue tout à coup le léger çt brillant papillon.
Avec le costume élégant de la conr, Hector avait pris comme par enchantement les manières élégantes et aisées des courtisans, et à le voir au bout de deux ou trois jours, on eût dit qu'il avait passé sa vie à glisser sur les parquets de Versailles, une main sur le pommeau de son épée, l'autre dans la ceinture de sa culotte de petit velours gros bleu.
Tout le charmait à Paris, depuis l'Opéra jusqu'au Palais^ Royal; mais il ne s'étonnait de rien, parce que son imagination lui avait A peu près tout révélé.
Quant à Pcritus , il était comme enivré de tout ce qu'il voyait et entendait : les splendeurs de la bibliothèque royale surtout lui causaient des ébahissements extraordinaires, et, quand il entrait dans ces vastes salles, remplies depuis le plancher jusqu'au plafond de livres rares et de manuscrits précieux, il lui fallait toujours un quart d'heure pour en arriver à se convaincre qu'il n'était pas le jouet d'un rêve. '
Sa satisfaction était telle, que le pauvre homme ne s'aperrevail pas qu'il ne voyait presque plus son élève, et qu'il ne s'inquiélail plus de ce que pouvait devenir le précieux rejeton des Cout-Kéricux.
Il va sans dire que le marquis et le vicomte ne se quittaient plus, et ils faisaient de si bonnes parties ensemble, que le projet d'établissement à Versailles était chaque soir ajourné au surlendemain.
— H serait ridicule, disait Hector à Ferdinand, de me montrer à la cour avant d'être parfaitement initié à la vie du gentilhomme d'aujourd'hui. Je pourrais y faire quelque gaucherie dont je serais inconsolable.
— Si vous n'êtes plus retenu que par cette considération, mon cher marquis, répondait Langeac, vous pouvez vous lancer dès demain: je regarde votre initiation, comme aussi complète que possible.
— Sauf un point essentiel.
— El lequel, s'il vous plail? n'avons-nous pas....
— Nous n'avons pas encore joué, interrompit Hector avec une vivacité sombre; et vous m'avez dit lors de notre première rencontre qu'on ne pouvait s'avancer à la cour que par les femmes ou par le jeu.
— C'est vrai, mais je croyais que nous étions tombés d'accord que nous n'userions que d'un seul de ces moyens.
— Je voudrais aussi essayer de l'autre, ne fût-ce que pour les comparer. D'ailleurs, mieux vaut avoir deux cordes h son arc qu'une seule, comme dit Peritus, quand il met à la fois sur son assiette une Iranclic d->, bœuf et une aile de volaille.
— Eh bien ! nous jouerons donc, puisque cela vous sourit : si vous allez trop loin je serai lu pour vous retenir.
Le soir même, Langeac présenta Hector dans une maison d'une honnêteté quelque peu douteuse, où l'on jouait des sommes folles au lansquenet et au pharaon. La société y était nombreuse et mêlée : elle ofl'rail un assez curieux assemblage de chevaliers de Malte équivoques et de marquises problématiques.
Hector, nous le savons, avait la conception prompte. .Vprès quelques minutes d'attention, il connaissait la marche du pharaon et du lansquenet, et il se dit ciu'iî pouvait risquer sur le lapis vert quehiues pièces d'or, qui brûlaient ses doigts cnl'oniés dans la poche de sa veslo de salin blanc pailleté.
Langear, ([ui l'oluH'ivail, fut enchaiiii' de >.i honue tenue et de son calme : il se dit : " Vnilà un garçon qui ira loin, si rien ne iarnUe m rouir. »
lîn joueur on s'en allant laissa une place ride autour de la table; Hector s'en empara, et, pour constater ses droits à
cette espèce de prise de possession, il engagea deux louis avec l'aplomb d'un hanleur de brelans consommé.
Il gagna; ce qui lui faisait quatre louis, qu'il rejoua aussitôt : la chance était pour lui, il gagna encore.
Alors il tripla, quadrupla, quintupla sa mise sans pouvoir lasser la fortune, ce à quoi, du reste, il ne tenait pas le moins du monde. Bientôt il eut des sommes considérables devant lui, et toutes les marquises fantastiques qui se trouvaient là l'assaillirent de leurs oeillades et le favorisèrent de leurs sourires.
Langeac, émerveillé de ce bonheur, pria Hector de jouer pour lui. 11 le fit, et la chance lui resta constamment favorable. L'or s'entassait, le gain était énorme, les autres joueurs avaient l'air consterné. Aucun d'eux ne s'était jamais vu dans une veine de gain aussi soutenue.
En apparence, Hector était impassible; mais on eut bientôt la preuve que ce sang-froid n'était qu'apparent, car tout à coup l'heurcui joueur pâlit , sa tête s'inclina de côté , et sans le vicomte, qui se précipita pour le soutenir, il serait tombé à la renverse sur le dossier de son fauteuil.
Mais, tout en cédant à cet évanouissement, Hector avait étendu les mains comme pour couvrir son or. Elle était désormais indomptable, cette passion que la marquise deCout- Kérieux n'avait pas su entrevoir dans l'àme encore engourdie de son enfant.
De retour chez lui, le jeune marquis répandit sur son lit tout l'or qu'il avait gagné. H y baignait ses mains avec une sorte de délire ; des exclamations entrecoupées sortaient de sa bouche; une joie surnaturelle, satanique, faisait étinceler son regard. Peritus était étonné de voir toutes ces richesses et toute cette folie.
Pendant plusieurs jours, Hector continua d'avoir le même effrayant bonheur. Soit qu'il remuât des cartes ou qu'il secouât des dés, la chance était également favorable. Langeac, qui avait peur de la voir tourner, pressait le jeune marquis de partir pour Versailles, où, disait-il, sa bonne fortune trouverait un théâtre plus digne de lui ; Hector imaginait toujours des prétextes pour reculer le moment du départ.
— Si nous attendons encore, dit enfin le vicomte, la cour partira pour Fontainebleau, et Dieu sait quand vous pourrez être présenté.
— Eh bien! demain! dit Hector. Je vous donne ma parole de gentilhomme que je ne changerai plus d'avis.
Le lendemain, Hector s'exécuta de bonne grâce, et les deux amis arrivèrent à Versailles.
Le vicomte de Langeac alla s'établir dans un cabaret obscur de la vieille ville; Hector prit un logement dans le beau quartier, et il s'y installa avec Peritus et ses deux laquais.
Puis il alla se présenter chez le commandeur de Cardillac, qui le reçut fort bien et lui promit de s'adresser le jour même au premier gentilhomme de la chambre pour sa présentation à Sa Majesté.
Le lendemain, M. de Cardillac envoya un de ses gens chez son jeune parent, pour lui faire savoir que le roi avait dit qu'il serait charmé d'admettre, le jeudi suivant, à l'honneur de lui faire sa cour, le jeune marquis de Cout-Kérieux. Sa M.ijesté avait ajouté gracieusement qu'elle se souvenait encore de la belle conduite du défunt marquis à la bataille de Fontenoy.
Le jeudi suivant, et on était au vendredi; c'était donc une semaine presque entière qui restait à Hector pour admirer à son aise les splendeurs de Versailles, ou relouruer jouer à Paris.
Il alla en compagnie de Peritus consulter Langeac, qui lui tint ce petit discours :
— Tout vous a réussi, jusqu'à présent, mon cher marquis;
il est donc sage de penser que vous ne larderez pas avoir le revers de la médaille. Avec l'or que vous avez jagné, vous pourref faire une brillante figure à la cour et vous y pousser beaucoup plus vite. Laissez un peu reposer le jeu et essayez de l'amour. Si vous êtes malheureux de ce côté, vous reviendrez aux cartes pour vous consoler. Ceci n'est pas de la morale bien sévère, ce me semble. Qu'en pensezvous, monsieur Peritus?
— Admirablement écrit, monsieur le vicomte, répondit Peritus, qui avait pris sur une table un nouveau volume de Buffon.
Hector sourit de la distraction du vieux précepteur, et il convint que rien n'était plus sage que les conseils du vicomte ; puis, pour être conséquent , il rendit la liberté à Peritus, et il annonça à son ami qu'il le quittait pour visiter le parc dans les plus grands et dans les plus petits détails.
Quelques minutes après, il errait sous les beaux ombrages de la magnifique allée qui longe sur la gauche le bassin du char embourbé. Il réfléchissait à tout ce qui lui était déjà arrivé depuis qu'il avait quitté la Bretagne, etsurloutàce qui pouvait lui arriver encore, car le marquis était de ces hommes dans l'âme desquels le souvenir tient moins de place que l'espérance.
Tout à coup il fut arraché à ses méditations par le frôlement d'une robe de soie et un chuchottement de voix féminines.
Il se retourna avec une vivacité qui annonçait plus de curiosité que de savoir-vivre, et aperçut, à quelques pas derr rière lui, deux femmes, jeunes, charmantes, vêtues avec une élégante simplicité, et ayant tout l'air d'appartenir au meilleur monde de la cour, car elles semblaient être dans le parc de Versailles comme chez elles.
Hector les salua profondément, bien qu'il n'eut pas l'honneur de les connaître, et les deux jeunes femmes, qui avaient déjà souri de la pétulance d'enfant avec laquelle Hector s'était retourné pour les voir, sourirent encore de son salut, car elles avaient compris que ce manque d'usage avait pour origine un trouble très-fiatteur pour elles.
D'abord, le marquis prit la résolution de régler sa promenade de manière à ne plus rencontrer ces personnes, qui avaient paru se moquer de lui. Il prit donc une direction opposée à celle qu'il avait suivie jusqu'alors ; mais peu à peu il ralentit son pas, il s'arrêta, se retourna; bref, voyant les deux femmes s'engager dans une allée sur leur gauche, il manœuvra de façon à se croiser avec elles et par conséquent à les voir en face. Il y réussit, et tout en s'assurant qu'elles étaient toutes deux charmantes, il remarqua particulièrement la beauté de l'une d'elles. Cette dernière était grande, svelle, blonde avec des yeux bleus; son pied et sa main étaient d'une petitesse adorable, avantages aristocratiques s'il en fut.
Quatre fois, dans une promenade d'une heure, les sav.inles manœuvres d'Hector le mirent, sans trop d'affectation et d'inconvenance, sur le chemin des deux belles promeneuses : un témoin désintéressé de cette petite chasse eut pu facilement supposer que si In poursuite était vive d'un côté, le désir d'échapper n'était pas très-grand de l'autre.
Cependant, à une cinquième rencontre, Hector crut remarquer une expression de mécontentement sur le visage de la plus jolie des deux inconnues, et, concluant de là qu'on le trouvait indiscret , il se résigna à abandonner le champ de bataille, et alla s'assooir à l'écart sur un banc, où il se mit à rêver à la belle blonde.
11 en rêva tout le jour, il en rêva toute la nuit, et.le len-
demain courut parler de son aventure (le mol était un peu ambitieux) à son ami le vicomte de Langeac.
— Faites une conquête, mon ami I s'écria Langeac ; rien ne vous metlra mieux en cour, croyez-moi.
— Mais elle a eu l'air de me trouver fort ridicule.
— Bravo !
— Comment, bravo !
— Sans doute ; l'essentiel était qu'elle fil attention à vous ; mais si elle eut eu l'air de vous trouver, dès le premier abord, charmant, cela me serait fort suspect. Elle vous a ri au nez, mon cher : c'est une femme de la cour à laquelle vous ne déplaisez pas.
— Vous avez une manière d'envisager les choses...
— Qui est la vraie, interrompit vivement Langeac. Vous comprenez, mon ami, que quand cette femme, qui a commencé par se moquer de vous et qui vous prend peut-élre pour un gauche provincial, vous rencontrera dans la grande galerie de Versailles, les jours de réception, elle sera un peu confuse de sa méprise. A\ots vous vous ferez présenter juste au moment où votre vue l'aura fait rougir; vous lui direz quelques paroles très-vives ; elle voudra réparer ses torts, et quand les femmes se mettent à réparer, cela va un train, un train...
— Vous n'y allez pas doucement, vous-même, interrompit à son tour Hector.
— II y a cent à parier contre un, que les choses se passeront ainsi : enfin vous me le direz, n'est-ce pas? Je tiens beaucoup à connaître la fin de l'histoire.
Ce jour-là, à la môme heure que la veille, Hector retourna dans le parc. Le cœur lui battait de crainte et d'espoir; bientôt il lui battit d'émotion, car à l'extrémité d'une longue allée, il vil de loin venir deux femmes, qu'il reconnut.bien vite pour les charmantes promeneuses, dont il avait entretenu Langeac.
Hector s'était dit qu'il leur parlerait, résolution un peu téméraire, puisqu'il n'est guère d'usage d'accoster des femmes que l'on ne connaît pas.
Néanmoins il se tint prêt à tout hasard, car le hasard était son Dieu depuis qu'il avait gagné au lansquenet et au pharaon. Donc, Hector jeta son chapeau sous son bras gauche, d'une façon tout à fait galante, puis il répandit quelques grains de tabac d'Espagne sur son jabot de dentelles, et ayant passé sa veste cl son habit, il se mit à marcher Icntemeni, les yeux tantôt fixés sur le feuillage des grands arbres, tantôt errant sur le gazon des pelouses ou le sable des allées , mais toujours avec un air distrait et rêveur du meilleur effet; toutefois, plus les belles promeneuses approchaient, et plus Hector sentait son attitude cavalière se transformer en contenance gauche et embarrassée. Son cœur battait violemment, les phrases qu'il avait préparées se disloquaient dans sa mémoire, de manière à ne plus présenter un sens intelligible; il était rouge comme un écolier qui vient de voler des pommes; bref, il se faisait pitié à luimême. Pour l'achever, les deux femmes l'ayant croisé, Hector leur fit un salut qui sentait Cout-Kérieux incontestablement plus que Versailles, cl le sourire moqueur de la veille vint lui donner le coup de grftcc. Alors le i)auvre garçon s'accabla de malédictions véhémentes et de reproches sanglants ; il se dit qu'il serait plus brave à la première occasion, cl qu'après tout, ce n'était pas chose si difiicile que de dire à une femme : Madame., roux élfs charmante ! L'occasion se présenta une seconde fois, elle se représeniajnéme une troisième ; Hector ne se sonlit pas phis de courage, et il allait abandonner la place quand un événement inattendu lui vint en aide.
Un palefrenier de In grande écurie promenait dans le parc
deux magnifiques chevaux que le voi d'Angleterre avait récemmeni envoyés au roi de France. Celui qui était en main s'effraya du passage d'une bête fauve, et faisant un violent écart, il cassa le bridon qui le retenait. Se sentant libre, il commença par gambader sans changer de place, comme s'il essayait ses forces, puis il s'élança avec la rapidité de l'éclair, revint bientôt sur ses pas avec la même vitesse, rua, se cabra, fit des bonds furieux à droite et à gauche, et devint bientôt l'effroi des quelques personnes qui se trouvaient là. Les deux jeunes femmes ne furent pas les dernières à s'alarmer, et la plus jolie, celle qu'aimait Hector, quitta le bras de sa compagne et se mit à fuir ; mais son émotion paralysant ses forces, elle ne fit que quelques pas, et elle se laissa tomber sur un banc où elle s'évanouit.
Hector n'avait pas attendu. ce temps pour se mettre à la poursuite du fougueux animal. Léger, intrépide, vigoureux, il était parvenu à le saisir, et il le reconduisait au palefrenier, lorsqu'il aperçut la jeune femme évanouie, et son amie qui lui prodiguait les soins qu'on donne en pareil cas.
L'occasion était trop bonne pour la laisser échapper. Hector, ayant rendu un premier service, se croyait tout à fait en droit d'en offrir un second ; c'est ce qu'il fit à l'instant même.
La jeune femme rouvrit les yeux, sourit légèrement à son amie penchée sur elle, et adressa à Hector son remercimenl dans un regard rempli de douceur et de reconnaissance.
Puis elle voulut se mettre debout, mais ses jambes fléchirent, et elle retomba sur le banc.
— Si madame veut le permettre , dit Hector d'une voix frémissante d'émotion, je puis la porter jusqu'à sa voiture, qui l'attend sans doute à une des issues du parc.
— Merci, monsieur, dit la jeune femme d'une voix harmonieuse qui fit tressaillir Hector ; j'espère que je pourrai marcher tout à l'heure et cela me fera du bien ; je me sens déjà beaucoup mieux.
— Je puis du moins avertir vos gens.
— C'est inutile; mais de grice, monsieur, dites-nous àqui nous sommes redevables de tant de bonne grâce.
Hector se nomma.
— Nous ne vous avons pas encore vu à la cour, n'est-ce pas, monsieur le marquis? demanda l'autre jeune femme.
— Mon oncle, le commandeur de Cardillac, doit me présenter jeudi prochain. Je suis depuis très-peu de temps à Versailles.
— Vous êtes neveu du commandeur de Cardillac? dit la jeune femme blonde : je le connais beaucoup et je le vois presque tous les jours chez moi.
Hector fut ravi de celte découverte, dont il se promit bien de profiter.
Puisqu'il en est ainsi, continua la jeune femme en riant,
vous danserez avec moi le premier menuet du premier bal de la cour où nous nous rencontrerons.
Hector s'inclina avec le plus hypocrite respect, puis il courut à toutes jambes au logis de Langeac pour le mettre au fait de celle seconde phase de son aventure : pour cetlo fois, l'expression n'était pas exagérée.
Le vicomte l'écouta attentivement.
Maintenant, dit-il, si vous savez conduire votre barque,
mon cher marquis, dans huit jours vous aurez un rendezvous.
— Vous croyez !
— Jeu suis sur, cl même je mets les choses au pis. A la cour de S. M. Louis XV, ces sortes d'affaires vont très-viio.
Pour vous, peul-êlrc, qui êtes un roué ; mais pour moi...
Vous, on vous Iraitcrn mieux encore, si c est possible.
On ne voudra pas vous décourager pour votre début.
— Mais enfin, si j'étais tombé sur une femme très-verlueuse, très-atlachée à ses devoirs...
— Je ne connais guère que la mienne qui soit dans ce cas, interrompit Langeac.
— Très-amoureuse de son mari, ajouta Hector.
— Vous auriez alors une excellente chance de plus.
— Qu'entendez-vous par ces paroles?
— Ce serait trop long à vous expliquer, au lieu que la pratique vous mettra au fait Irès-promptement.
— Ainsi, vous m'encouragez à persévérer.
— Certainement, et je réponds des résultats.
— Eh bien ! j'essayerai.
Chaque après-midi, quand le temps le permettait, Hector se rendait dans le parc; il y trouvait son inconnue et causait longtemps avec elle.
— Comment vous appelez-vous donc, madame? se hasardal-il à lui demander un jour.
— Vous le saurez plus tard.
— Pourquoi pas dès à présent?
— C'est un caprice , mais je vous crois trop galant pour ne pas le respecter.
— Eh bien ! j'attendrai, dit Hector avec un soupir.
Comme on vient de le voir par ce lambeau de conversalion , le mot d'amour n'était jamais prononcé entre le marquis et la belle inconnue, et cependant tous deux savaient bien qu'ils s'aimaient et que viendrait le jour où ils pourraient se le dire.
Enfin, ce fameux jeudi où Hector devait paraître à la cour, et par conséquent savoir le nom de celle qu'il adorait, ce fameux jeudi arriva. Le soir, après la réception , il devait y ayoir bal et même bal masqué dans les grands appartements.
— Après le bal , pensait Hector, on soupera , elle ôtera son masque, et mon oncle le commandeur me dira qui elle est.
Comme il caressait ce doux rêve, un de ses gens lui remit un billet qu'avait apporté, dit cet liomme, un laquais sans livrée, ce qu'on appelait alors un yrison.
Voici ce que contenait ce billet , dont l'écriture était évidemment déguisée :
« Ce soir, à onze heures, si le temps reste aussi beau, je vous attendrai dans le bosquet d'Apollon, près de la statue de l'Amour. Je serai déguisée en bergère et mon masque sera noir. N'oubliez pas notre menuet. >
L ABIHE.
— A merveille ! à merveille, mon cher Hector ! s'écria le vicomte de Langeac quand son ami lui montra le billet de la belle inconnue , maintenant n'allez pas faire de gaucheries, je vous en conjure ! au surplus, je serai près de vous ce soir, et si je vous vois prendre une fausse route, je vous remettrai dans le bon chemjn. Il ne saurait me convenir qu'un gentilhomme qui m'a honoré de son amitié soit dupe d'une coquette.
— Quoi ! vous supposeriez...
— Je ne suppose rien , interrompit Langeac , mais il est bon de se préparer à tout, et quoique les coquettes soient rares par le temps qui court, il ne serait pas absolument impossible... enfin convenez qu'il y aurait, pour votre belle inconnue, matière à rire de vous si vous alliez l'attendre dans
le bosquet d'Apollon pendant qu'elle jouerait de la prunelle avec un autre dans le bal.
— Pourquoi me tromperait-elle? je ne suis pas encore son amant en titre.
— Ceci ne laisse pas que d'être assez profond , répondit le vicomte : cependant, mon cher Hector, vous me permettrez de vous déclarer que la première partie de votre question ne me semble pas avoir le sens commun : il ne faut jamais dire d'une femme, quelle qu'elle soit : Pourquoi me tromperait-elle ?
— Et la raison de cela? demanda Hector d'un ton qui trahissait une certaine inquiétude.
— Est la plus simple du monde : on trompe sans nécessité afin de tromper plus adroitement quand il est indispensable de le faire... Au reste, mon cher marquis, ceci n'est qu'une supposition, et je crois votre inconnue de très-bonne foi; ce qu'elle fait est d'une grande hardiesse, il faut en convenir ; mais l'inexpérience a souvent de ces témérités-là : c'est peut-être une femme à sa première aventure.
— Plût à Dieu ! dit Hector entre ses dents.
— J'aimerais mieux le contraire pour vous; mais je vous le répète, je serai, en cas de besoin, à portée de venir au secours de vos deux innocences.
— Vous serez là ! expliquez-moi comment : puisque votre exil n'est pas fini, vous ne pouvez pas vous montrer à la cour, repartit Hector.
— C'est vrai ; mais quoique nous soyons en plein été, le bal de ce soir est masqué pour tous ceux qui le veulent.
— Comment entrerez-vous?
— Très-facilement : les huissiers chargés de reconnaître à la porte les personnes de la cour ignorent si mon exil est ou n'est pas fini ; puis si mon escapade fait assez de bruit pour arriver jusqu'aux oreilles du roi, madame la dauphine, qui aime beaucoup la vicomtesse de Langeac, ma femme, demandera ma grâce ; ainsi je me risque ! C'est une bonne folie à faire, je la ferai... et puis, comptez-vous pour rien le plaisir de reconnaître et peut-être d'intriguer ma fenjme? A propos, quel costume comptez-vous porter?
— Celui de Lekain dans Orosmane.
— L'idée" est assez originale ; se déguiser en jaloux pour aller à un premier rendez-vous, c'est dire à celle qui le donne : Si vous me trompez, vous savez ce qui vous attend. Marquis, vous tournerez toutes les têtes avant un mois.
— Pour le moment, je n'en veux tourner qu'une.
— Eh bien ! dit Langeac, je prendrai un costume tout pareil au vôtre.
— Moi, je n'aurai pas de masque, répondit Hector.
— Et moi j'en aurai un par nécessité de position ; ce sera charmant ! A ce soir donc ! Comment nous retrouveronsnous?
— J'irai vous prendre. Ma présentation a lieu à huit heures; je reviendrai chez moi à neuf pour m'babiller en Turc, et à dix je puis être chez vous.
— C'est entendu; vous me trouverez prêt.
— A revoir, mon cher vicomte.
— A revoir, mon cher marquis. N'oubliez pas mes recommandations, brusquez l'aventure.
Tout se passa comme il avait été convenu. A huit heures précises , Hector, conduit par le commandeur de Cardillac , fut présenté au roi, qui lui fit l'accueil le plus gracieux ; à neuf heures, il rentrait chez lui ; quarante-cinq minutes après, sa voilure s'arrêtait à la porte du pelil logis du vicomte de Langeac.
Ainsi que celui-ci l'avait prévu, il entra sans difficulté dans la galerie où se donnait le bal ; alors les deux amis se sépar
rèrent en se promettant de se retrouver à la sortie du bosquet d'Apollon.
La fête fut d'une magniScence sans pareille.
Qui lie connaît la splcndide galerie de Versailles , celte galerie qu'aimait Louis XIV, et qui semble faite exprès pour montrer au milieu de la cour la plus brillante le plus grand monarque du monde?
Eclairée par des milliers de bougies que rdpdlaient â l'infini des centaines de glaces , ornée de guirlandes de fleurs, suspendues en festons sous les merveilleuses peintures de Lebrun, elle offrait un spectacle vraiment magique, auquel ajoutaient encore la beauté des femmes, l'élégante distinction des hommes, la richesse et la variété des costumes de tous ; en un mot, rien de pareil ne s'était vu depuis les splendides folies de Louis-le-Grand.
' Cependant tous ces prodiges, si n0uveau.\ pour lui, n'avalent pas le pouvoir d'arracher un seul instant Hector à la pensée du bonheur qui l'attendait. 11 vit cet éclat, respira ces parfums, entendit les accords d'une musique délicieuse, mais c'était machinalement qu'il faisait ces choses, et en réalité son âme tout entière errait déjà sous les mystérieux et sombres ombrages du bosquet d'Apollon. Enfin, la préoccupation de son esprit était telle, qu'il fut quelques moments sans remarquer une femme en costume de bergère, le visage couvert d'un masque noir, qui se tenait debout devant lui.
— Oubliez-vous donc notre menuet ? lui dit une voi.x qui fit bondir son cœur dans sa poitrine.
Pour toute réponse, il saisit avec un mouvement passionné la main qu'on lui tendait , et presque aussitôt ic menuet commenta.
Quand il fut fini , l'inconnue se pencha vers Hector après s'être dressée sur la pointe du pied, puis elle lui murmura à l'oreille :
— Onze heurds.
— Onze heures, répéta Hector avec un inexprimable ravissement,
— C'est singulier, se disait en lui-même le vicomte de Langeac on ce moment; il m'est impossible , au milieu de cette foule, de découvrir ma femme... pourvu qu'elle ne soit pas malade.
Les pendules marquaient dix heures et demie; Hector et Ferdinand so rencontrèrent.
— Eh bien ' heureux mortel, elle approche, l'heure du berger, dit le second.
j— Mon ami , je vous cherchais justement pour vous demander un service , répondit Hector d'une voix déjà toute fréfiiissanie d'dmotion.
— Tout est à voire disposition, marquis 1 mes conseils, ma b«arse, et, à défaut de mon ép6o, \o j)Oignard que je porte à ma ceinture ; vous le voyez, mon costume est tout semblable au vôtre... mais de quoi s'agit-il?
— Sortez dans le parc en mémo temps quo moi, et soyez assez bon pour faire le guet près du bosquet d'Apollon pendant mon rendez-vons; puis, ti quelqu'un venait de voire côté, vous me préviendriez en frappant do» ffiains.
— Comment donc! prrs(|ue une aventura, mais c'est charmant! c'est un service qu'on m'a souvent rendu, et que je sais heureux do pouvoir tous rendre A mon tour; ainsi comptez sur ma vigilance qui n'aura d'égalo que ma dis* crétion.
Il§ se dirluhrcnt du rôté du bosquet d'Apollon, oH Hector colra «oui ; quant ft Linneani II s* mit en observation A quelque distance, de manière à pouvoir surveiller tout ce qui viendrait du rAi.^ du cliiUesu.
Mais il no vit que l'inconnue, (|ui le glissait comme lui
sylphe le long des hautes charmilles : elle disparut bientôt dans le bosquet.
— Ce marquis est un heureux coquin, dit Langeac à voix basse. Maintenant, pourvu qu'il n'aille pas s'amuser à faire du sentiment.
Comme l'a dit Victor Hugo, dans Notre-Dame-de-Paris, ce livre d'une couleur si originale et d'une poésie si étrange, c'est une chose assez banale qu'une causerie d'amoureux ; c'est un je vous aime perpétuel , phrase musicale fort dénuée d'ornements, et très-insignifianle, très-fade pour les indifférents qui l'écoutcnt.
Nous ne reproduirons donc point ici un dialogue que tout le monde d'ailleurs peut se figurer. Serments d'amour, promesses -de respect, assurances de discrétion, et autres tromperies empruntées au dictionnaire des amants, Hector et la belle inconnue ne se firent faute de rien; le tout à voix basse d abord, comme cela se [iratique ordinairement quand chacun est encore un peu maître de soi.
Nous pensons que pour le moment il est plus convenable do revenir au vicomte de Langeac.
11 s'était d'abord discrètement promené en long et eil large à quelque distance du bosquet, s'efforçant d'écouter les bruits lointains de la fête , afin de ne pas entendre celui beaucoup plus faible qui murmurait à quatre pas de lui. Peu à peu, et sans lô vouloir peut-ûtre, sans s'en apercevoir même, il se rapprocha du bosquet, près duquel il se tint immobile, ce qui était déjà une petite déloyauté, car ne faisant aucun mouvement, le doux murmure à peine distinct pouvait lui arriver d'une manière plus significative. Que ce fût ou non, Langeac, dominé par un intincible sentiment de curiosité, en arriva bientôt à coller son oreille contre la muraille de charmille : il était alors tout à côté de la porte par laquelle Hector et la belle inconnue étaient entrés, et il voyait à la vague lueur des étoiles deux formes humaines pitioresquement groupées an pied de la statue de l'Amour.
Il écouta donc, et assez longtemps même, sans donner aucun signe extérieur d'émotion. Bientôt il s'a^zila, se frappa le front comme un homme qu'un doute affreux tourmente; il cntbnc;a violemment sa tcle dans la charmille ponr mieux écouter, puis, poussant un cri où la fureur se mêlait d'une façon terrible au désespoir, il se précipita comme un tigre dans le bosquet. Là , prenant dans ses bras la jeune femme, il la traîna sous un rayon do lune , lui arracha violenimcat son masque, la jeta à demi morte sur le gazon, après avoir contemplé ses traits une seconde , et s'élançani sur Hector, que la rage rendait immobile , il le frappa au visage en lui disant :
— Tirez votre poignard, monsieur! et qu'un de nous deux meure à l'instant même... Cette femme est la mienne !
Le combat fut court, mais terrible! Dès le premier choc, Langeac s'enferra lui-même et tomba raide mort! Hector, pendant un instant, contempla d'un œil égaré ce cadavre souillé de sangel celle femme évanouie, dont ce mêmê.^ang mouillait les longs cheveux épars. Alors il chercha machinalement son poignard dans rhcrbe> puia il s'onfuit sans ta* voir où il allait. Il était à moitié fou.
A quatro heures du matin, il se retrouva pnr hasard ^ la porte de son logis, où il entra dans un ('laià faire pitié. Son riclie costume êt^iit couvert de bouc; son visagi>, i force d'être bouleversé, n'avait plus forme humaine; ses yeux flxrt et injectés de sang étaient effrayants dans leur sinistre immobilité.
Pcritus, ijui s'était endormi sur un in-folio , enl nn rércil terrible , quand , à In lunur pàlissnnie d'une petite lampe . il aperçut on facu de lui Hector dans une attitude qui était pItHl tôt celle (l'un spoclre <|ue celle d'un être vivant. "
— Mon Dieu ! que vous est-il donc arriva , mon cher élève? s'écria-t-il en se levant précipitamment de son fauteuil. Mais vous êtes méconnaissable! je vais appeler Comtois ou Ilumbert . faire chercher un médecin , y aller moimôme...
— N'appelez qui que ce soit, Perilus, murmura Hector d'une voix sombre. J'ai tué un homme !
Et le malheureux Hector tomba comme si la foudre l'avait soudainement frappé.
Peritus le porta dans son lit, aidé par Humbert, le valet de chambre du marquis, sur la discrétion duquel on pouvait compter. Puis on courut à la recherche d'uEi médecin, mais il s'écoula quelques heures avant qu'il fût possible de s'en procurer un.
Quand celui qui avait promis de venir arriva, le délire du malheureux Hector était devenu de la stupeur; de sorte qu'aucune parole compromettante pour lui ne s'échappa de sa bouche. Le médecin qualifia pompeusement la maladie en termes moitié grecs et moitié latins, puis il pratiqua une forte saignée au pied, prescrivit quelques boissons calmantes, recommanda un repos absolu autour du malade, et s'en alla après avoir promis qu'il reviendrait dans la soirée.
Hector fut pendant une semaine entre la vie et la mort : une fièvre ardente usait rapidement ses forces ; un délire , tantôt furieux , tantôt stupide, faisait craindre à chaque instant une folie permanente.
Le bon Peritus était au désespoir. Jour et nuit assis au chevet de son élève, il épiait, avec une attention dont nul ne l'eût cru capable , la plus faible espérance de mieux , le moindre éclair de raison, et quand il ne recueillait ni l'un ni l'autre, il se jetait à genoux en poussant des cris déchirants, et il demandait à Dieu de le retirer de ce monde si son cher Hector ne devait pas vivre. Enfin, une amélioration insensible se manifesta dans l'état du malade; la fièvre tomba, les accès de délire devinrent plus rares et furent moins violents ; évidemment la jeunesse triomphait de la maladie. Peu à peu les forces revinrent, mais avec elles le sentiment do la dou- Jp'- morale dans toute sa puissance I C'était, en effet, une position affreuse que celle d'Hector, dont le premier amour avait eu pour dénoùment sanglant la mort violente de son
premier ami Fatal début dans cette vie qu'il avait rêvée
avec tant d'ivresse !
Le souvenir de l'horrible catastrophe du bosquet d'Apollon avait d'abord effacé l'amour dans le cœur d'Hector, mais ensuite l'amour revint, et quand le jeune homme apprit que la vicomtesse de Langeac , après avoir déclaré que son mari avait succombé, en sa présence, dans un duel avec un inconnu, avait demandé et obtenu la permission de se retirer dans Un couvent de carmélites, ce ne fut plus de l'amour, mais une passion furieuse, indomptable que ressentit Hector. Le monde lui devint odieux , le commerce des hommes insupportable; ses gens même lui furent bientôt à charge : Perilus seul ne l'importunait pas. Hector passait toutes ses journées à errer sans but, à droite et à gauche, dans cette immense ville de Paris où il était revenu après sa guérison. Son visage avait subi une altération profonde , ses yeux étaient rouges et gonflés de larmes, des signes de vieillesse précoce se montraient à ses tempes et dans sa chevelure. Il ne mangeait plus, ne parlait plus, n'avait plus un instant de sommeil, et quand Peritus le suppliait de prendre un peu de repos et de nourriture, il le repoussait avec rudesse et se renfermait dans sa chambre pour doux ou trois jours. "' Hector avait essayé do pénétrer dans le couvent o\X la vicomtesse s'était réfugiée , mais quoi qu'il tentât , il n'en put "venir à bout; la ruse et la séduction échouèrent également.
Six mois s'écoulèrent ainsi; Hector, qui était venu se loger
près du couvent afin de surveiller ce qui s'y passait, sortit un jour de chez lui tôle nue; les passants le prirent pour un fou.
L'église du couvent des carmélites avait une entrée sur la. rue : cette entrée servait aux parents qui venaient a.ssister aux prises d'habit de leurs enfants, et aux habitants du quartier qui avaient obtenu la permission de suivre les olllces dans cette église.
Ce fut là que le malheureux Hector entra, comme il le faisait tous les jours depuis quelque temps. Il s'agenouilla sur une pierre noire, placée à proximité du chœur, et il resta plongé dans une profonde et douloureuse méditation.
Il n'aurait pu dire depuis combien de temps elle durait, lorsqu'il sentit qu'on lui frappait doucement sur l'épaule.
Hector se retourna, et il aperçut derrière lui un petit vieil-' lard, à la figure placide et à l'altitude humble et discrète.
— Monsieur, veuillez quitler cette place , dit cet homme d'une voix douce , elle est nécessaire pour poser le catafalque ; nous avons un enterrement aujourd'hui.
Hector leva les yeux , et il rcmar([ua qu'effoclivement on posait des tentures noires dans l'église ; alors il alla s'agenouiller plus loin.
On le dérangea encore une fois, quelques instants après, pour appliquer une échelle : l'homme qui le pria de lui céder la place portait à la main un immense morceau de carton taillé en ovale.
Pour appliquer son échelle à la muraille , l'homme pria Hector de tenir un instant son morceau de carton. Hector rendit machinalement ce petit service.
Le carton était un double écusson armorié surmonté d'une seule couronne de vicomte.
Hector se dit qu'il avait vu ces armes quelque part, mais il ne put d'abord se souvenir oii, ni dans quelle circonstance.
Peu à peu sa mémoire fut plus exacte, parce qu'un pressentiment terrible vint l'éclairer; cet écusson était celui de Langeac : plus de doute, la vicomtesse était morte!
Hector fut comme foudroyé par cette découverte; cependant il eut la force de se traîner jusqu'auprès du petit vieillard qui lui avait parlé quelques minutes auparavant.
— Qui donc est mort? demauda-l-il d'une voix sombre.
— Une dame pensionnaire du couvent.
— Son nom ?
— La vicomtesse de Langeac, première dame de madame la dauphine ; elle est morte de chagrin d'avoir perdu son mari dans un duel.
Hector tomba à genoux et pleura longtemps. Il vit entrer le cercueil dans l'église, il entendit chanter les hymnes des morts; puis le cercueil disparut, les chants cessèrent et tout rentra dans le silence.
Hector resta dans l'église jusqu'à .ce que, la nuit étant arrivée, le sacristain vint lui dire qu'il devait se retirer, parce qu'on allait fermer les portes.
Il fallut répéter plusieurs fois cette invitation, car Hector n'entendait pas ou ne comprenait rien.
Enfin il se leva en chancelant comme un homme ivre, et il se mit à errer par les rues sans savoir où il allait : il pouvait être huit heures du soir.
Hector marchait an hasard dans la rue Saint-Honoré, et se trouvait à peu près îi la hauteur de la chapelle de l'Oratoire, lorsqu'il fut croisé par deux hommes qui disparurent immédiatement sous une espèce de voûte, devant laquelle lui, llccior, venait de passer sans s'en apercevoir.
— C'est le marquis de Cout-Kéricux, dit un de ces hommes à demi-voix, mais assez haut cependant pour que ses paroles arrivassent aux oreilles d'Hector, un peu moins absorbé par sa douleur en ce moment. '■ '"•"'■ ""
l.E VALET DE CHAMBRE
Celte circonstance l'engagea à examiner avec plus d'al- I lention les localités, et en particulier la voûte sous laquelle i les deux passants venaient de s'engager, et bientôt il reconl^nt l'entrée d'une fameuse maison de jeu où Langeac l'avait , conduit lors de son arrivée à Paris. 1
A ce souvenir se mêla d'abord un sentiment pénible ; mais il fut promptement effacé par une sorte de commotion électrique qu'Hector sentit dans tout son être. Sa létc, depuis des semaines inclinée sur sa poitrine, se releva; il lui sembla que son œil encore obscurci de larmes récentes, brillait tout à coup de ce feu sombre qu'allume la passion, et que ses mains tressaillaient du frémissement que leur avait fait éprouver jadis le contact de l'or.
A l'instant, Hector glissa furtivement deux doigts dans une des poches de sa veste, et ce fut avec une sensation de joie extraordinaire qu'il y reconnut la présence de quelques doubles louis.
Moins d'une minute après, il entrait dans le célèbre tripot, où son apparition causa quelque surprise, personne ue pouvant concevoir qu'un joueur dont les débuts avaient été aussi heureux ne fut pas revenu plus tôt tenter de nouveau la fortune.
Aussi Hector n'eut-il pas besoin d'attendre que quelqu'un quittât la table pour avoir une place. A sa vue, les rangs se serrèrent, une chaise se trouva comme par enchantement derrière lui , et bientôt ses quelques louis roulèrent sur le tapis.
l\ gagna, perdit, regagna et finit par réaliser un beau bénéfice. Cela, du reste, lui importait peu; l'essentiel pour lui, et il savait maintenant à quoi s'en tenir à cet égard, c'est que les émotions du jeu avaient assez de prise sur son âme pour lui faire oublier à la longue les tortures morales qu'il avait subies depuis quelques mois.
— Si je gagne toujours et beaucoup, pcnsait-il, je mènerai une existence si folle, que la douleur n'y trouvera pas sa place ; si, au contraire, je me ruine, ce ne sera point à coup sur sans quelque circonstance dramatique qui jettera tUi mouvement dans ma vie : je jouerai.
Hector tint parole. Dès le lendemain, il se lança dans la plus effroyable dissipation. A l'aide de ses gains passés qu'il n'avait pas eu le temps de dépenser encore, il se monta une maison brillante où il reçut une foule de débauchés, de joueurs toujours heureux et de femmes plus que suspectes. Le pauvre Peritus, relégué avec ses livres dans une mansarde, entendait le bruit lointain des orgies nocturnes, et ne pou- Tait penser sans frémir à l'issue fatale de tous ces déportements. H essaya quelques avis timides dont on ne tint aucun compte, et quelques avertissements plus hardis qui furent reçus avec dédain et colère ; ce que voyant, le bon gouverneur courba la tête cl attendit que quelque inspiration du ciel vint éclairer son élève. Cependant les jours et les semaines s'écoulaient sans amener aucun changement, si ce n'est que la chance avait tourné, et qu'Hector, aussi maltraité par le sort qu'il en avait été favorisé naguère, perdait toujours, sans changer pour cela son genre de vie, entraîné qu'il était par les mauvaises connaissances qu'il avait faites. Enfin le moment vint où le jeune héritier des Cout-Kérieux, ayant des chevaux, une maison magnifique, des complaisants nombreux, une fille d'Opéra pour maltresse, vit disparaître ses vingt derniers louis dans un coup de lansquenet.
La situation était impérieuse, car il n'y avait que deux partis à prendre : l'un sage, qui consistait à retourner en Bretagne pour n'en plus bouger; l'autre, périlleux, mais flatteur pour l'imagination : on devim- qu'il s'agissait de se procurer de l'argent n'importe h quel prix, et de rester à Paris pour y tenter de nouveau la fortune.
Retourner en Bretagne ! à cette seule pensée, l'orgueil dn marquis s'était indigné. Que diraient tous les hobereaux ses voisins, en le voyant revenir comme il était parti, c'està-dire sans avoir obtenu aucune faveur de la cour?
Emprunter de l'argent et jouer encore, et jouer toujours, souriait plus agréablement à l'imagination d'Hector; mais où trouver un prêteur sur des immeubles situés à deux cents lieues?
Dans cette perplexité, Hector s'ouvrit à un certain chevalier de Blignac, que le jeu lui avait fait connaître, et qui venait quelquefois s'asseoir sans façon à sa table.
Blignac était un de ces Gascons qui. comme disait Henri IV, sont sortis de chez eux par le brouillard et ne peuvent plus retrouver leur maison. N'ayant ni sou ni maille, toujours aux expédients pour accrocher quelques écus aussitôt dévorés par le pharaon, Blignac connaissait toutes les célébrités de cette engeance funeste qui s'enrichit aux dépens des fils de famille. Au premier mot que lui dit Hector, il s'écria :
— Eh ! que ne parliez-vous plus tôt, mon cher marquis ! mais j'ai votre affaire, et si vous le permettez, je vous amènerai demain, à votre lever, un excellent homme qui vous remplira vos coffres en un tour de main.
— Ce n'est pas un usurier, j'espère? demanda Hector avec une certaine inquiétude.
— Fi donc, mon cher ami! est-ce que je connais ces gens-là? L'homme dont je vous parle ne prête que sur de bonnes garanties, afin de ne demander qu'un intérêt raisonsable : comprenez-vous?
— Oui, oui, je comprends, dit Hector avec la préoccupation d'un homme qui ne voit que les résultats d'une aft'aire, sans s'inquiéter des moyens d'exécution et des conséquences éloignées.
— A quelle heure voulez-vous que je vous amène mon homme demain? demanda Blignac.
'— Est-ce que vous ne pourriez pas me l'amener ce soir? répondit Hector.
Blignac comprit que le marquis de Cout-Kérienx était dans une déplorable situation, et il se promit bien de lui faire valoir le service qu'il allait lui rendre.
— Je ferai de mon mieux, reprit-il, mais je ne réponds de rien pour le moment, c'est-à-dire pour aujourd'hui. Combien voulez-vous emprunter?
— Mais quelque chose comme deux cent mille livres; plus même, si cela se peut.
— Vous comprenez, dit Blignac, que le chiffre n'y fait rien si le gage est suffisant ; mais en offrant au préteur que j'ai en vue l'attrait d'une grosse affaire, je serai bien plus sûr de vous l'amener plus vite.
Ce soir-là, Hector donna à souper chez lui, mais il eut la prudence de s'abstenir de toucher une carte, parce qu'il ne voulait pas divulguer sa situation en jouant sur parole.
11 feignit donc, tant que durèrent les parties, de s'occuper uniquement d'une jeune actrice de la Comédie italienne, qui venait chez lui pour la première fois.
Mais cette petite ruse ne trompa personne, et les conrives dllertor se dirent à l'oreille qu'il devait être mal dans ses affaires.
Le lendemain , comme onze heures sonnaient , le chevalier de Blignac présentait au marquis de Cout-Kérieux, sous le nom d'Eléazar, un pctil homme chétif cl pâle, qu'on aurait pu très-bien comparer à une fouine échappée du poulailler d'un avare.
Hector dit nettement à l'usurier, car c'en était un, ce qu'il attendait de lui. 11 s'agissait do lui prêter une somme ronde de deux cent mille livres à un intérêt raisonnable, avec hypothèque sur sa seigneurie de Cout-Kérieux.
L'usurier se récria d'abord sur ce chiffre de deux cent mille livres qu'il trouvait exorbitant; puis il ajouta qu'il ne prêtait que sur de bonnes lettres de change à une courte échéance ; cependant, par considération pour M. le marquis de Cout-Kérieux, et pour être agréable à son excellent ami le chevalier de Blignac, il verrait, il tâcherait, en s'adressant à des confrères; mais ceux-ci seraient peut-être plus exigeants que lui ; dans tous les cas, en attendant une promesse plus positive de traiter l'affaire, il engageait toujours M. le marquis à faire venir ses titres de propriété, afin d'être en mesure au besoin.
Tout cela était bien un peu vague, mais Hector comprit, à quelques signes du chevalier de Blignac, qu'il ne fallait pas s'alarmer de ces réticences , et dès que les deux visiteurs l'eurent quitté, il se hâta de monter à la mansarde de Peritus, et il aborda le vieux précepteur avec un sourire caressant sur les lèvres, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.
— Mon bon maître, lui dit-il avec un son de voix affectueux , scriez-vous disposé à faire un petit voyage en Bretagne ?
Le visage dévasté de Peritus s'illumina comme une vieille muraille sur laquelle tombe un splendide rayon de l'aurore.
— Quoi! mon cher élève, il serait possible que j'allasse... que nous allassions, balbutia Peritus.
— Pour cette fois, il ne s'agit encore que de vous, mon cher maître, interrompit Hector avec une précipitation dans laquelle un observateur plus habile que Peritus n'eût pas manqué de voir l'indice d'un grand trouble d'esprit. Je voudrais mettre un peu d'ordre dans mes affaires, ajouta Hector avec plus de calme, et vous comprenez, mon ami , que je ne puis me confier qu'à vous pour cela.
— 11 faudra donc nous séparer, mon cher élève ? dit Peritus, dont la physionomie avait repris subitement son expression de tristesse.
— Ce sera l'affaire d'une quinzaine de jours au plus, mon bon Peritus; puis vous reviendrez, et nous ne nous quitle-
rons plus ! vous savez que c'est entre nous à la vie et à la mort.
— Eh bien ' que faudra-t-il faire à Cout-Kérieux ? demanda Peritus avec résignation.
— Chercher dans les archives du château tous mes titres de propriété et me les apporter à Paris.
— Monsieur le marquis ! monsieur le marquis ! s'écria Peritus avec une inexprimable angoisse, au nom de votre respectable mère, dites-moi ce que vous voulez faire de ces papiers ?
Hector avait horreur du mensonge, non par vertu, mais par orgueil; il répondit donc sans hésiter au vieux précepteur, qui lui avait pris les mains et les serrait avec désespoir :
— Je veux emprunter une somme de deux cent mille livres sur ma terre, et pour cela j'ai besoin de justifier de sa valeur.
— Emprunter deux cent mille livres ! répéta Peritus avec consternation... et que ferez-vous de cette somme, mon cher élève ?
— Je la quadruplerai ! repartit Hector avec une confiance superbe; puis nous retournerons ensemble dans notre chère Bretagne , mon vieux maître, et j'achèterai les landes de Larnac et la forêt de Saint-Patrice, qui ont fait l'envie de mon pauvre père tant qu'il a vécu.
— Et si vous perdez ces deux cent mille livres? murmura Peritus, dont la voix était devenue aussi faible que celle d'un mourant.
— Il faudrait supposer un grand acharnement du sort, répondit Hector avec hésitation.
— Au nom du ciel, mon cher élève, réfléchissez encore ! s'écria Peritus en se prosternant devant le marquis, dont il embrassa les genoux. Mais vous courez à votre perte, mon enfant! grâce pour le berceau de votre famille! respect, pitié, pour les cendres de vos ancêtres, marquis de Cout- Kérieux! songez... songez...
Et la parole expira sur les lèvres du pauvre Peritus, qui n'avait jamais, depuis qu'il était au monde, dépensé autant d'éloquence en un jour.
— Il est trop tard, mon ami, dit Hector avec un mélange de douceur et d'impatience; je me suis engagé d'honneur à traiter cette affaire, puisque je l'ai sollicitée ; tout ce que je puis vous promettre, c'est de ne tenter la fortune qu'avec prudence. Voyons, relevez-vous, mon cher Peritus, et envisagez les choses avec plus de calme ; je ne suis plus un enfant...
— Plût à Dieu que vous le fussiez encore! répondit le vieux précepteur en se laissant tomber dans un fauteuil et en se couvrant le visage de ses deux mains noires et osseuses... Mais ne sauriez-vous charger un autre que moi de celte pénible mission ? ajoula-t-il après quelques instants de silence.
— Si vous refusez, il le faudra bien; mais alors la chose s'ébruitera dans le pays, et tout le monde dira que je me ruine.
— Eh bien ! je partirai quand vous voudrez.
— Demain, dit laconiquement Hector, qui avait hàle d'abréger cette scène.
Le lendemain, Peritus se mettait en route pour la Bretagne, et Hector recommençait à jouer, grâce à quatre cents louis que le juif Eléazar avait consenti à lui avancer sur sa simple signature.
L'absence de Peritus dura trois semaines^ qui parurent trois siècles à Hector. Quand il eut ses titres entre les mains, il retourna près d'Eléazar, qui n'hésita pas à compléter la somme promise. Les deux tiers de la seigneurie de Cout- Kérieux étaient engagés, mais le marquis avait de l'or, c'était tout ce qu'il voulait.
Alors commença seulement pour lui la vie qu'il avait rêvée. Il passa tout son temps dans des tripots publics et dans des maisons particulières, où l'on jouait nuit et jour. Quand il gagnait des sommes énormes, ce qui lui arrivait quelquefois, il courait avec frénésie les jeter aux pieds des impures de l'Opéra, des courtisanes à la mode, et même des filles du plus bas étage. Il semblait qu'il ne pût jamais arriver assez vite, au gré de ses désirs, au fond de l'abîme ouvert devant lui.
A milieu de ce monde de chevaliers d'industrie et de femmes perdues, dont il avait fait sa société habituelle, ce qui lui restait de ses nobles instincts et de ses sentiments généreux disparut entièrement : il ne fut ni fripon ni vil, c'est tout ce que nous pouvons dire de lui.
Un soir, il sortit d'un tripot obscur, ayant perdu sa dernière pièce d'or, en fredonnant :
De l'argent k Du régent
Dubois se sert à sa guise;
Cardinal,
Sans égal, Nul mieux que lui ne se grise.
11 ne lui restait rien... il n'avait pas soupe... il résolut d'en finir avec la vie, et s'en alla du côté de la Seine... c'est 1* que nous l'avons trouvé.