‹ Le Valet par circonstance, ou, Le panorama de quelques maisons de Paris vues dans l'intérieur (volume 2)Chapitre 13 sur 31 · III · texte numérisé non relu

III

fallu prendre et que nous venions d’exécuter; que le lendemain jé la conduirais, ainsi que me l’avait recommandé ma mère, chez mon frère, dont elle connaissait l’épouse ; qu’elle resterait auprès d’elle jirsqu’à ce que nous eussions trouvé le moyen de partir.

Un peu calmée par cet espoir, je la laissai aux soins de Laure, attachée au service de ma mère : cette fille nous était dévouée, et méritait toute notre confiance. Je cherchai en vain le sommeil, je ne pus le trouver, et je me levai plus accablé que si je ne me fusse point couché.

Dès huit heures du matin , nous allâmes tous trois chez mon frère , où nous apprîmes qu’il était à la campagne, et qu’il ne devait revenir que dans quinze jours , sans qu’on pût me dire où il était allé. Déconcerté par ce contre-temps, parce que tous nos pa-

rens avaient été réduits à fuir ou à s’éloigner de Paris pour se dérober aux persécutions , je ne savais quel parti prendre; je m’arrêtai à celui plus simple de retourner tous à la campagne à Mesnil-Montant , d’où je reviendrais tous les soirs coucher à la ville , sans autre domestique qu’un frotteur qui venait tous les malins.

Il y avait six jours que nous suivions ce plan sans avoir éprouvé d’autre tourment que notre inquiétude, lorsque le sixième au malin , il me vint un homme qui , me voyant lui ouvrir la porte , me dit qu’il voulait parler à ^ M. Deschamps le fils : C’est moi , lui dis-je.

— C’est, Monsieur, qu’il ne faut pas que je me trompe. Je viens de la part d’un ami de M. votre père ; vous devez savoir qui ?

, — Je le lui nommai» %

— Sûr que vous êtes le fils de M. Deschamps, je vous dirai qu’oa m’a chargé de vous faire part que vos d.eux amis sont ai’rivés à Anvers sans accident , et qu’ils s’y s’ont embarqués sur un bâtiment anglais.

Charmé de cette heureuse nouvelle, je lui donnai un louis, qu’il fît difficulté de prendre ; je le déterminai en lui disant que ce n’était pas un paiement , mais un témoignage de ma satisfaction.

J’allai faire part de cette heureuse nouvelle à mademoiselle d’Ormont, qui en tira l’augure cjue nous étions oubliés, et que la persécution se bornerait à être personnelle envers mon père et ma mère. Nous ne restâmes pas long-temps dans cette sécurité; le neuvième jour au matin , le même homme revint à la pointe du jour; il me mit dans la main une lettre, et me

tourna le dos en me disant : Adieu, Monsieur, il ne faut pas qu’on me voie ; que Dieu vous conserve.

Je fus saisi d’un tremblement universel , et ce que je trouvai en déchirant l’enveloppe n’était pas pi’opre à me rassurer : la lettre était toute blanche } c’était le funeste signal des effets d’une haine infatigable. Je tenais encore l’enveloppe où je vis qu’il y avait quelqpe chose d’écrit d’une écriture peu lisible ; j’y distinguai pourtant ces mots : L’orage gronde, hâtez-vous de vous mettre à couvert avant la pluie.

Convaincu qu’il n’y avait pas de temps à perdre, après avoir brûlé celte lettre et son enveloppe , je me hâtai de m’habiller, et sans autre précaution qu’une chemise et deux mouchoirs dans mes poches, je ne m’attachai qu’à prendre ce qui me restait en argent et en or, pour aller retrouver ma chère Emilie

et sa fidèle compagne , que je voulais instruire de mon sort , et leur procurer un asile avant de songer à moi, quelque risque qu’il pùty avoir à courir.

Il n’ètait que sept heures et demie lorsque je me mis en chemin, et je n’étais pas à moitié delà course quand je reconnus mon Emilie et Laure qui venaient de mon côté fort vite et paraissant fort émues. Je me hâtai de les rejoindre. Ah ! mon Dieu! s’écria Emilie, je vous rends grâce de me le rendre, je le croyais perdu.

— Qu’avez -vous donc, ma chère Emilie?

. — Je craignais que vous ne fussiez arrêté. On vient de nous renvoyer de notre maison sans nous permettre de rien prendre; on y pose les scellés, et nous allions, toute effrayées, nous informer de ce qui pouvait vous être arrivé.

— Il est vraisemblable que dans ce moment on en fait autant dans notre demeure à Paris; mais j’en suis sorti à temps ; j’ai été averti ce matin de me cacher , et j’allais auparavant assurer votre retraite.

Monsieur, me dit Laure, retironsnous dans un chemin de traverse , car si ces gens revenaient par ici , vous seriez reconnu et arrêté , car ils vous ont demandé et cherché par-tout.

Nous entrâmes dans une ruelle qui aboutissait au faubourg du Temple ; là , Laure reprit ainsi : Ne nous effrayons point , songeons à notre salut à tous; j’en ai les moyens si vous avez quelque argent.

— J’ai cinquante-cinq louis.

— C’est plus qu’il ne nous en faut pour laisser passer l’orage. Je connais une marchande de modes rue Saint- Honoré, près la rue du Px.empart ; c’est

une maison honnête où madame votre mère s’esl souvent fournie; on ne connaît point mademoiselle Emilie ; je la présenterai comme une jeune personne dont la famille est émigrée , et qui se trouve réduite à apprendi’e à travailler pour vivre en payant sa pension ; je suis sûre quelle sera reçue avec plaisir , et qu’elle aura un asile où personne ne là soupçonnera de s’être retirée, puisque d’ailleurs elle n’a rien à craindre pour elle.

Quant à vous , Monsieur, j’ai aussi pour vous une retraite sûre et inviolable chez un homme éprouvé , puisqu’il a déjà chez lui un officier général qu’il cache par pur zèle.

Je n’avais rien de mieux à opposer à tout ce qu’elle proposait ; j’acceptai des ressources que je n’aurais pu trouvef par moi-même , et auxquelles j’avais d'autant plus de confiance que

Laure ^ incapable de tromper , joignait à un esprit naturel et entreprenant une parfaite connaissance de Paris où elle était née. Je remis à Emilie trente louis, dix à Laure, et n’en réservai que quinze pour moi.

Arrivés au faubourg du Temple nous montâmes dans le premier fiacre que nous pûmes trouver ; je les quittai pour me rendre chez le restaurateur que Laure m'avait indiqué , en me promettant de venir m’y trouver dans une heure au plus.

Je me fis servir à déjeûner sans en avoir envie ; cependant je pris quelques cuillerées de bouillon et un verre de vin. Après avoir attendu Laure plus d’une heure et demie , je commençais à désespérer de son retour, lorsqu’enfîn je la vis entrer; mais au lieu de venir à moi , elle alla au maître de la maison, qui l’ernhi’assa comme une

amie que l’on revoit avec plaisir ; il lui proposa d’entrer dans sa case particulière, ce qu’elle accepta, et après qu’ils y eurent été un quart- d’heure , le maître vint à moi m’apporter la carte de mon déjeuner; pendant que je la payais, il me dit : sortez. Monsieur, et rentrez tout de suite par la première porte à droite ; vous me trouverez sur l’escalier, et vous me suivrez sans rien dire. Ce que je fis.

Arrivé au second étage , il m’introduisit dans une chambre où je trouvai Laure, qui me dit: Tout est arrangé comme je l’avais prévu , moyennant quarante francs par mois de pension et ce que mademoiselle pourra faire de travail , ce qui sera beaucoup plus qu’on ne croit. Voilà une petite lettre que je vous apporte : c’était une nouvelle assurance de la résignation de mon Emilie et un témoignage de sa

tendre affeclion , qui me rendit le courage dont j’avais besoin.

Le maître de cette maison , qui est l’honnête homme que vous connaissez.

Monsieur , me dit qu’il regrettait bien de n’avoir à m’offrir qu’une retraite incommode , mais la seule sûre , parce que lui seul y pouvait pénétrer ; qu’il ferait tout ce qu’il pourrait pour m’ea adoucir le désagrément. J’étais trop heureux de le trouver pour ne pas le remercier. Laure me quitta en me promettant de me donner de temps en temps des nouvelles de ce qui m’intéressait. ^

Je montai ensuite dans l’asile qui m’était destiné : c’était un garde-meuble lambrissé où l’on arrivait par une trape au moyen d’une échelle; j’étais au niveau des greniers, et je ne pouvais voir que les toits des maisons voisines } heureusement qu’il y avait une

x,îiemiiiée. Pendant les premiers trois mois , Laure me donna fréquemment des nouvelles d’Emilie ; mais lout-àcoup elle a cessé sans que j’aie pu savoir ce qui l’en avait empêchée. En même temps je me trouvais au bout de mon argent, parce que je m’étais procuré du linge et quelques-unes des commodités auxquelles j’étais accoutumé. L’humiliation de tout devoir à mon généreux hôte m’accabla; le chagrin se joignit au malheur de me voir .«n quelque sorte eti prison, et je ne sais ce que je serais devenu , Monsieur, sans votre secours. Vous voyez maintenant que j’avais raison de vous dire qu’il fallait une bienfaisance extraordinaire pour venir, comme vous l’avez fait, au secours d’un homme qui avait à retrouver à-la-fois sa liberté, sa maîtresse et son argent.

ir.

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