CHAPITRE XLL
Etant à table et disposés à écoxiter M. Deschamps, il commença ainsi :
Mon frère, en sortant du college, se détermina pour la marine; mon père y consentit, et après qu’il eut fait quelques études préliminaires, il fut embarqué comme pilotin sur un navire du commerce qui allait en Amérique.
Il s’y comporta si bien , qu’au retour il fut jugé capable de se rembarquer avec le grade d’enseigne.
Mais soit inconstance naturelle , soit que la mer et les manières des marins ne lui convinssent pas, il déclara qu’il ne voulait plus se rembarquer, qu’il préférait s’attacher au commerce. Les affaires de mon père se trouvant resser-
rées, et ne porter que sur de grandes opérations qui occasionnaient peu d’écritures, son travail et le mien y suffisaient, et n’auraient pu être une école pour un jeune homme; il le fit en conséquence admettre chez un ami dont les affaires , étendues et multipliées , étaient tout -à- fait propres à lui faire acquérir toutes les lumières nécessaires.
Mon frère s’y appliqua avec succès, et y resta jusqu’à la mort du chef, dont les affaires furent partagées entre ses héritiers.
Après cet évènement, il revînt habiter avec nous. Beaucoup de loisir lui laissa prendre le goût du spectacle , où il allait tous les jours ; ce goût l’eatraîna à se faufiler avec les acteurs et avec les actrices : parmi celles-ci , il s’en trouvait une très-séduisante , chérie du public pour ses talens, et qui ,
jeune encore , avait déjà pris les rôles de mère et de duègne dans l’opéra-comique. Cette syrène eut l’art de charmer mon frère. Dans l’effervescence d’une première passion , il jura d’aimer toujours et se flatta de l’être de même. Pour exécuter un si beau projet , ne pouvant élever sa maîtresse à lui , il conçut le projet, pour ne la plut quitter, de se faire comédien. Il avaii plus de talent qu’il n’en fallait pour réussir, et en outre une physionomie agréable et une taille avantageuse, trèspropre h représenter un héros ou un homme à bonnes fortunes. Comme il avait une belle garde-robe et quelques fonds , il n’attendait que l’époque de la clôture du spectacle pour accompagner à Paris sa divinité,qui allait y prendre un engagement pour une ville de la Flandre autrichienne , ce qui convenait parfaitement à un jeune débu-
tant qui espérait se faire connaître dans cette ville ; ce qu’il n’aurait osé faire en France, où l’autorité paternelle aurait pu y mettre obstacle. Il allait effectuer son projet , qu’il n’avait confié à personne ; tout était prêt pour son départ, quand il fut rencontré à la Bourse par M. d’Ormont,qui lui donna quinze mille livres en effets sur Paris , échus ou pi’êts à échoir , endossés en blanc , pour être remis à mou père.
Soit que mon frère crût que dans la circonstance où il se trouvait , abondance de bien ne pouvait lui nuire , et que ce bien était à son père , il garda les quinze mille livres , et comme l’éclaircissement sur cette somme pouvait d’un moment à l’autre contrarier le projet de se les approprier , il hâta son départ, de manièi’e que le lendemain matin le bruit en était déjà répandu; et pour rendre la chose plus touchante ou
tplus ridicule, on disait qu’il avait enlevé une comédienne.
Nous étions tous affligés de cette nouvelle , qui cependant ne pouvait êtreÆonsidérée que comme une étourderie de jeune homme , dont il n’était pas le premier à avoir donné l’exemple.
Mon père voulait aller consulter son ami M. d’Ormont, sur le parti à prendre relativement à mon frère , quand cet ami enti’a pour lui demander s’il ^tait vrai , comme on le disait , que M. Deschamps le jeune fût en allé avec une comédienne.
— Oui , mon ami, et j’allais te consulter sur le parti à prendre dans cette circonstance, lui dit mon père.
— Hier, à deux heures , je Tai encore vu à laBourse , où je lui ai donné quinze mille livres en papier sur Paris pour te les remettre : tu les as sans doute reçus? Oui, répondit aflirmati-
Vement mou père ; mais !a courte suspension qui avait précédé sa l'éponse ayant fait soupçonner à M. d’Ormont la vérité, il dit à son ami : Est-ce entre nous qu’il faut un semblable mystère?
Ton fils a emportéles effets; foccasioii a fait le larron; je prendrai, si lu y consens, toute cette affaire sur moi.
Ton fils ignore si ces fonds t’appartiennent ; il faut qu’il croie qu’ils sont à moi. J’ai un ami au ministère de la police à Paris; je vais lui écrire : il est encore temps pour que ma lettre parle ; j’y joindrai le signalement du déserteur, avec tous les renseignemens propres à le découvrir promptement; cette lettre arrivera à Paris aussitôt que lui ; car il ne manquera pas de se reposer en route avec son Hélène , et je te réponds qu’il me sera ramené avant qu’il ait eu le temps de partir de Paris. Je te demande de me laisser disposer enir. 7 '
tièrement de ce libertin ; lu es bien sûr ejue j’en userai comme un père , et que la leçon qu’il recevra le corrigera pour la vie.
Mon père y consentît. La dépêche de M. d’Ormont fut expédiée , et il fut servi avec tant de zèle que , dès le second jour depuis l’arrivée de mon frère à Saris , on sut qu’il était déjà abandonné par sa comédienne, à qui pn Anglais avait fait des propositions que ces espèces de femmes ne refusent point; qu’il en était si désespéré, qu’il se proposait de tuer l’Anglais , et q.ue, dans ce dessein, il était entré dans un café vis-à-vis la comédie , pour attendre le moment où cet étranger devait y venir, pour pouvoir le pro» voquer et lui disputer la perfide , dont il ne pouvait supporter l’ingratitude.
L’exempt de police chargé d’arrêter mon frère, jugeant, d’après la dispos:-
lion où i! était de guerroyer , qulî pourrait faire résistance , et qu’il était de taille et d’humeur à lui causer de rembarras , ii’épargna aucune préicùution , et lorsqu’il eut disposé sofi monde , il entra au café où il était sûr
de le trouver. Après avoir consulté son ^signalement et trouvé tous les rapports exacts , pour s’assurer davantage contre toute méprise, U appela tout haut Deséhamps , coitnlie s’il eût vu quelqu’un de sa connaissance.Quoiquemoa frère eût déjà changé de nom , un mbuvèment naturel lui fît tourner la tète eii s’entendant nofiimer'; alors l’exempt alla à lui en le prévenant, à Voix basse, qu’il était pdrléur d’ün ordre de l’alù rêter-; qu’il ririVitait à s’ÿ soumettre ; qu’aulrement il avait à sa suite quatre hommes quil’y contraindraient. A ce mol imposant d’ordre , il avait déjà perdu coïilenance et suivit l’éxémptj;
après avoir ditadieu à un jeune homme qui l’avait accompagné pour lui servir de témoin, comme on l’a su depuis.
En sortant du café, il se trouva dans une espèce de corridor foi’mé par deux hommes de chaque côté, qui tenaient une voiture ouverte ; il y monta avec celui qui l’avait arrêté, et un des quatre suppôts de police vint aussi y prendre place.
Convaincu qu’il fallait renoncer à l’amour et à la vengeance , il demanda si on allait le conduire en prison. Non, Monsieur, lui dit l’exempt , mais chez moi, où une chaise de poste nous attend pour vous conduire à Nantes ; c’est là que vous connaîtrez votre sort. Soit, dit-il J mais je voudrais emporter ma malle, qui est un objet intéressant pour mol. Cette demande fut trouvée très-juste. Mon frère, tou jours accompagné , alla payer son hôte et prendre
sa malle , et , deux heures après , il se revit sur la route de la Bretagne.
Les ordres étaient donnés de manière qu’ils ne devaient arriver à Nantes que de nuit, et descendre à la maison de M. d’Ormont. Mon frère , ea paraissant devant lui , conserva assez:
de fermeté pour le remercier de vouloir bien s’entx'emettre pour le faire rentrer en grâce et obtenir le pardon dç son père.
— Vous vous trompez, Monsieur; votre père ne veut point vous voir, et vous n’avez j’ien à attendre que de moi, dont vous avez trompé la confiance en violant les lois de l’honneur.
— Je ne croyais , Monsieur, abuser que de ce qui appartenait à mon père ^ puisque les efl’els étaient passés à son ordre : j’en rapporte treize mille livres, et mon père s'empressera , Monsieur, de vous remettre la différence.
i — Cela est impraticable , Monsieur j j’ai pris toute cette affaire sur mon compte : vous pouvez nie remettre les treize mille livres»
— Les voici.
"—Comment pourriez- vous faire valoir aux yeux de votre père ou aux miens la restitution de ces treize mille livres dont la conversion en effets sur Bruxelles prouve l’intention de les garder, et de persévérer dans votre dé-, sordre ? Terminons. Vous allez être conduit dans la rade de Paimbœuf, à bord d’un bâtiment qui m’appartient.
Le capitaine, qui a déjà mes ordi’es, vous recevra à son bord d’où vous ne pourrez descendre que quand vous serez arrivé au Port-au-Prince, où vous serez conduit auprès du gérant principal de mes habitations; il se déchargera sur vous d’une partie de ses soins. Votre conduite réglera votre sorl
cl voire fortune, dont vous allez de»* venir l’arbilre par les facilites qui vous seront donne'es. Voilà en outre cinquante louis pour que vous n’arriviez pas les mains vides. Songez, Monsieur, que c’est le seul moyen de regagner l’estime de votre père et la mienne.
En même temps il donna l’ordre de l’emmener sans lui laisser le temps de répondre.
J’ai su depuis, par mon frère, qu’il s’était trouvé si heureux d’en être quitte pour ce genre de punition, qu’il s’y résigna sans répugnance, et se promit de remplir les vœux d’un homme qui se vengeait si dignement du tort qu’il avait envers lui.
Dès la première année de son exil en Amérique , il mérita l’éloge du gérant pour sa bonne conduite et sa capacité; dans le cours de la seconde, il s’attacha à une demoiselle presqu’aussi
belle que mademoiselle d’Ormont ; mais dont la fortune sé réduisait à une seule habitation d’une médiocre valeur ; elle demeurait avec un père très-âgé dont le seul désir était de voir sa fille mariée avant de terminer sa carrière.
Le consentement de mon père à ce mariage fut demandé , et , de l’avis de M.d’Ormontet même de ma mère, il fut accordé, comme seul moyen de fixer l’in* constance d’un jeune homme dont l’ardeur ne pouvait être tempérée que par un lien convenable et qui fixât ses vœux.
Mon frère ne l’eut pas plutôt reçu qu’il épousa la fille du vieux colon, dont la vie sembla ne s’être prolongée que pour la laisser aux soins d’un protecteur de sa jeunesse, car deux mois après il s’éteignit doucement entre les bras des jeunes époux.
Libre de disposer de la fortune qu’il tenait desa femme, et ne pouvant s’ac-
coulumer au climat de Saial-Domingue, qui nuisait à sa santé, mon frère écrivit à mon père pour lui faire connaître le dessein qu’il avait de vendre ce qu’il possédait en Amérique, et de revenir dans sa patrie vivre au sein de sa famille. Nous desirions tous le l’evoir, ainsi que sa femme, dont tous ceux qui la connaissaient faisaient l’éloge. Ainsi , loin d’éprouver la moindre opposition , il reçut le consentement qu’il demandait , et la plus pressante invitation de revenir aussitôt qu’il aurait terminé ses affaires.
Quatre mois après il arriva , et vint prendre possession de l’appartement que mon père lui avait fait préparer dans notre maison : il fut reçu comme l’enfant prodigue, et sa jeune femme acheva de lui conquérir l’affection de notre petite famille.
Dès les premiers jours il s’occupa de