CHAPITRE XLIV
Tranquille sur leur sort , Je parlai du mien à mon oncle. Je n’al point oublié les intérêts , mon ami ; mais rien n’a encore paru, ni à la Trésorerie, ni au département de la guerre , de la part de ces dames. 11 faut croire que quelque indisposition les retient , et qu’elles sont retournées chez elles ;
mais je t’assure que je n’en augure rien de fâcheux. Consulte-toi, et vois s’il ne serait pas à propos de retourner àTours. G’ëtait aussi mon intention; mais avant de faire ce second voyage , je volai chez mon amie mademoiselle Dupuis.
— Vous voilà donc enfin ; qui a pu vous retenir si long-temps?
•— Je lui en rendis le plus fidèle compte.
— Gela est très-louable, me dit elle; mais vous savez que j’ai aussi mes aven» tures à vous raconter. A votre tour écoutez-moi.
Dix à douze jours au moins avant votre voyage à Tours , madame et mademoiselle de Bléré sont venues dans mon magasin acheter une multitude de choses qu’elles ont payées sans marchander. Après être encore revenues deux ou trois fois, elles m’ont attirée chez elles ici près , rue Grange-
Batelière , en me faisant demander des objets plus considérables. J’y ai été. Elles m’ont traitée avec une si aimable politesse , des manières si distinguées, que je n’ai pu m’empêcber, abstraction faite de mes intérêts , de les considérer comme des personnes auxquelles je devais m’attacher.
De nouvelles courses chez elles m’avaient confirmée dans ces sentimens-, et je me proposais de vous en parler quand vous êtes venu m’annoncer que vous alliez partir.^
Précisément le jour de ce départ , j’eus une nouvelle occasion de retourner chez ces dames. Madame de Bléré , qui est encore belle , quoique d’un âge avancé , était déjà habillée ; mais mademoiselle sa fille , qui lui ressemble beaucoup , et dont la beauté est vrai* ment ravissante , était restée dans un négligé qui pouvait faire croire qu’ells
était indisposée , parce quelle paraissait triste. Madame sa mère lui ayant adressé quelques invitations à ne se pas inquiéter si vivement , je me permis de lui dire que quand on était faite comme elle , il semblait que l’inquiétude ne devait être que pour ceux qui n’auraient pas le bonheur de lui plaire.
Aussi , l’eprit la mèrey, n’esl-ce pas une inquiétude de ce genre, mais bien le chagrin d’être sans nouvelle d’un jeune parent qui est à l’armée dans uu temps où la guerre est fort vive. Vous n’avez pas de semblable chagrin , mademoiselle Dupuis ; vous êtes bien heureuse.^
— Il n’y a pas long-temps , Madame, que j’éprouvais un pareil tourment ; celui qui le causait est heureusement revenu assez blessé pour n’y plus retourner.
— C’est sans doute l’ami du coeur?
— L’ami , oui , Madame, mais non du cœur : j’ai eu le bonheur de m’eu préserver, car sa fortune et sa naissance ne me permettaient pas d’élever mes vœux si haut. Cependant, je l’avoue, il sèra sans doute cause que je ne me marierai point , parce que , accoutumée à ses manières , à la tournure de son esprit, et surtout à ses bonnes qualités, je ne trouverai dans la classe inférieure personne qui puisse lui ressembler.
—Vous faites de ce jeune homme un portrait bien intéressant. S’il n’y a point d’indiscrétion à vous demander comment s’est formée une liaison qui fait votre éloge , je serais charmée de le savoir.
Ma conduite et la vôtre, mon ami, étant exempte de reproche, je n’ai point hésité à raconter à ces dames toute notre histoire depuis l’origine , Tins-
Iruclion que vous m’avez donnée, à laquelle je dois tout ce que je peux valoir, enfin votre passion malheureuse s’y trouvait Hee. Je ne me suis arrêtée qu’en leur apprenant que vous étiez parti pour courir après votre belle introuvable; que je faisais des voeux pour vous revoir aussi heureux que vous le méritiez.
Il le mérite en effet, a dit mademoiselle de Bléré.Certainement, a continué la mère; il sei’ait à souhaiter qu’avant de s’attacher, on pût connaître , par un récit désintéressé comme celui que nous venons d’entendre, les qualités de celui qui vient s’ofi’rir, et dont malheureusement on ne connaît que des dehors trompeurs. Ce jeune homme m’intéresse; il me semble pourtant qu’il ignore si sa belle maîtresse mérite d’être aimée aussi constamment , puisqu’il ne l’a vue qu’en passant et une seule fois,
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— Lorsqu’il a appris son nom , il en a entendu faire l’éioge par tous ceux qui la connaissaient et qui se trouvaient réunis.
— J’apprendrais avec bien du plaisir que son voyage ait été heureux, si vous voulez nous le dire.
Je le leur ai promis, et si vous ne vous y opposez pas , mon ami , elles sauront
• qu’on n’est pas toujours aussi heureux qu’on le mérite.
— Je n’ai, lui dis-je, aucunes raisons, de m’y refuser; je vous conseille même de vous attacher à des dames qui ne peuvent que vous être utiles, et qui paraissent avoir pris pour vous une sincère affection.
* —Vous la partageriez d’une manière bien plus avantageuse si vous n’étiez pas un véritable héros de roman ; car mademoiselle, de Bléré est faite pour
effacer de voire cœur l’ombre que vous poursuivez.
— Si je suivais voire conseil , je ne mériterais pas de retrouver ma Sylvie; car ce serait êti’e infidèle que de faire une démarche qui tendrait à le devenir ; et si ce conseil ne m’était pas donné par vous, mon amie, j’enverrais le con* seiller où j’ai envoyé la succession.
Quoiqu’un peu mécontent , je lui dis avant de me x’etirer que mon oncle n’avait rien appris d’aucune réclamation faite par l’héritière de M. Rouvy ou en son nom ; que tout ce qu’il avait su se réduisait à la nouvelle de la mort du général de Bercy , qui avait été tué en Italie, et que M. d’Hérie, que j’avais inutilement cherché , était dans une division militaire très- éloignée de Paris, où il remplissait une place bien infé-rieure à celle qu’il avait occupée , et \ qu après les revers qu’il avait éprou-»
vës, tout ce qu’il desirait e'tait de vivre ignoré ; qu’enfîn mon oncle pensait , ainsi que moi, qu’un second voyage à Tours devenait nécessaire.
Elle me fît promettre de ne point entreprendre ce voyage sans l’avoir vue ; je lui en donnai ma parole. La journée suivante s’écoula sans apporter aucun changement dans ma situation; mais le soir, je reçus d’elle le billet suivant : « Je vous prie instamment, mon » bien bon ami , de venir demain vers « dix heures, au plus lard, déjeuner « avec moi. J’ai à vous demander un >, conseil, et peut-être à vous prier de » m’accompagner pour une affaire in- » téressante pour moi. C’est d’avance )) être sûre que j’aurai le plaisir de » vous voir et de vous dire que je serai )) toujours votre dévouée
}) M. Dupuis, «