‹ Le Valet par circonstance, ou, Le panorama de quelques maisons de Paris vues dans l'intérieur (volume 2)Chapitre 28 sur 31 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

P ouR placer les évènemens dans l’ordre où ils se sont passes , je suis obligé de faire connaître ici ce dont je n’ai moi-même eu connaissance que plus tard.

Alademoiselle Dupuis n’avait pas manqué ,■ ainsi quelle l’avait promis aux deux dames dont elle avait excité la curiosité , de leur apprendre que j’étais de retour; mais qu’aprèsune première visite , je lui avais écrit pour la prévenir que je serais quelques jours sans la voir, parce que j’étais retenu par des affaires qui demandaient tous mes soins.

Elles l’invitèi’ent à venir passer la journée avec elles, et là , elle leur raconta non -seulement combien mon

voyage m’avait été défavorable , mais encore l’entrelien quelle avail eu avec moi, le conseil qu’elle m’avait donné, le refus que favais fait de le suivre , et que très-militairement je ne l’avais trouvé bon qu’à tenir compagnie à M. Rouvy et à sa succession.

Après avoir ri de cette conclusion , mademoiselle de Bléré , qui s’arrêta la première , observa que c’était mal reconnaître la complaisance de mademoiselle Dupuis que de rire du malheur de son ami au lieu de prendre parta sa peine.

» ' J’y suis très-sensible , répondit madame de Bléré; mais c’est parce que j’en suis offensée, et je trouve que tu dois l’être de l'indifférence que montre ce jeune homme de connaître une belle, personne, quand on lui offre l’occasion de la voir sans que cela l’engage à rien.

~ Mais il me semble que fe ms conduirais comme lui; je ne le trouve pas si coupable.

— Oh ! c’est par trop héroïque; l’amour-pi’opre n’excuse pas une pareille conduite, et à ta place je voudrais lui montrer que sa Sylvie ne t’est pas comparable.

• — Mais, ma cher maman , s’il allait me plaire, ce serait m’exposer à trouver un indifférent et à devenir aussi malheureuse que lui ; je ne veux pas courir de pareils risques.

— Est-il donc si dangereux? Dites-*^ moi, mademoiselle Dupuis, sincèrement ce que j’en dois croire.

— Madame, il n’a pas encore vingtdeux ans ; il est grand , bien fait ; sa figure est distinguée ; il a dans toute sa personne une aisance et une grâce naturelles ; arrivé à l’armée sans inclination pour le métier des armes, il s’y

est conduit en brave, a obtenu rapidement deux grades , et est revenu avec celui de capitaine. Voilà quel est son extérieur ; je vous ai fait connaître les qualités de son cœur, ainsi vous pouvez juger s’il peut intéresser ; je souhaiterais qu’il fût assez heureux pour produire cet effet , car je suis bien sûre que toutes les Sylvies de l’univers ne tiendraient pas contre un l’egard de mademoiselle de Bléré.

Mais , ma chère maman , cette curiosité n’est pas sans inconvénient ; je veux bien croire qu’il sera possible que je plaise à l’ami de mademoiselle Dupuis; mais qui me répondra que j’etfacerai entièrement une première impression ? Un regret de sa part troublerait mon bonheur. Je suis naturellement jalouse.

— Tu vaux , sous tous tous les rapports , mademoiselle S ylvie ; tu n’as

point à craindre de semblables regrets.

Mais nous traitons cela trop sérieusement j il ne s’agit que de satisfaire un mouvement de curiosité,, et de voir si, à l’épreuve , ce jeune homme sera aussi constant qu’il le croit ; c’est une petite saillie de gaité qu’on peut se permettre sans conséquence , si mademoiselle Dupuis veut nous seconder.

— Avec grand plaisir , Madame , et aussitôt que , débarrassé des affaires qui le retiennent , il sera revenu me voir.

— Est-ce que vous êtes sûre de le faire venir quand vous le souhaitez.

< — Oui , Madame ; il suffit de lui faire croire que j’ai un service à lui demander.

— En ce cas chez vous, ma belle demoiselle , aussitôt que vous nous aurez prévenues ) je suis vraiment curieuse et impatiente de juger par moi-

aiême d’un homme si rare, persuades comme je le suis que nous ne serons pour rien dans le prétexte qui l’attirera chez vous.

— Ce serait , Madame , une indiscrétion et une maladresse qui l’empê^ cheraient d’y venir. Vous n’avez de ma part rien à craindre de semblablcv

Celte entrevue étant fixée au lendemain malin , mademoiselle* Dupuis proposa aux deux dames , dont la cariosité servait si bien ses vues , d’accepter de lui faire l’honneur de venir prendre le café chez elle à neuf heures et demie. Voilà pourquoi je reçus l’invitation de m’y rendre à dix heures , et l’on s’attend bien que j’y fus exact.

J’étais venu en voiture. Un carrosse de belle apparence était arrêté quelques pas au-dessus de la porte de mademoiselle Dupuis. Je n’en conçus aucun soupçon qu’elle fût en compagnie.

Quand je fus entré , les demoiselles me dirent : Passez , Monsieur , mademoiselle est là.

J’entre : la première personne que j’aperçois, c’est ma Sylvie. Ma surprise fut si vive que je ne pus que tomber à ses genoux , mais dans un état semblable à un évanouissement.

Les trois dames s’empressèrent de me soutenir et de me faire relever pour me conduire jusqu’à un fauteuil. Lorsque je pus distinguer les objets qui m’entouraient, je vis , mais sans pouvoir m’exprimer , trois personnes qui me px’odiguaient leurs soins. Des pleurs que je ne pouvais retenir coulaient en abondance. J’en fus soulagé, et je pus enfin dire à mademoiselle Dupuis :

Je savais bien que vous aviez le désir de me faire retrouver mademoiselle Sylvie ; mais je ne pouvais plus croire que ce fût par vous, et je ne conçois

rien à ce qui m’arrive. Pourquoi m’avoir fait souffrir et vous être amusée de ma peine?

— - Je suis aussi surprise que vous , mon ami,et je vous assure que cetévène^^ ment est pour moi un niystèi’e; mais il n’a rien qùe d’heureux.

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