‹ Le Valet par circonstance, ou, Le panorama de quelques maisons de Paris vues dans l'intérieur (volume 2)Chapitre 4 sur 31 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

M O N oncle apprit avec plaisir <Ie quelle manière j’avais rempli ses intentions , et ne désirant pas moins que moi d’être certain du départ de l’officier auquel il s’intéressait , il me recommanda de ne pas manquer d’aller le lendemain à l’heure convenue pour en apprendre le succès.

Je m’y rendis en etlfet vers neuf heures et demie, et dès en entrant, je reçus le signal convenu , et me laissai conduire par celui qui venait de me le donner.

Aussitôt que nous fûmes à sa chambre, il mé dit qu’il uvait été dès le soir même demander des chevaux de poste, et qu’à la pointe du jour, M. le Liiçutenaut-général , travesti en anglais

de maaière à s’y tromper, e'tait monté en chaise et devait être à présent audelà d’Essonne.

Satisfait sur ce point important, j’allais demander à ce fidèle soutien des malheureux ce qu’il pouvait avoir à me dire , lorsqu’il me prévint par un.

exorde dont je ne l’aurais pas cru capable.

— L’affaire sérieuse dont vous venez d’être chargé. Monsieur, étant un sûr garant de votre opinion et de vos sentimens , il ne me reste qu’à trouver dans votre cœur toute la compassion qu’inspire le malheur : votre jeunesse, votre profession , vos manières franches annoncent une âme généreuse, et je crois que le Ciel vous envoie comme le seul secours qui puisse rendre l’espérance à un jeune homme qui est aussi caché ici , et que je vois languir et dépérir malgré tous mes soins pour

!ui : j’espère que vous serez plus heureux que moi , si vous voulez avoir la bonté de le voir.

— Je le veux bien , puisque vous le jugez digne qu’on s’intéresse à lui : il faudrait qu’il fût impossible de le secourir si je ne l’entreprenais pas.

— Ah ! Monsieur ! vous ne savez pas combien vous me faites plaisir , et je ne crains pas de vous assurer que vous n’en aurez pas de regret, car je suis certain que ce jeune homme est d’une honnête famille.

— Metlez-moi tout de suite à portée de le voir ; il ne faut pas remettre au lendemain le bien qu’on peut faire.

— Permettez, me dit- il , que je l’aille prévenir , car il ignore la prière que je viens de vous faii’e ; il eût été trop affligeant de lui donner un espoir dont il aiu’ait fallu le priver : actuellemeut que je n’ai rien que de certain à

lui annoncer , je ne vous ferai pas attendre long-temps ; je l’ai déjà installé dans le logement qu’avait M. le Lieutenant-général, car auparavant il n’a-»

vait qu’un mauvais réduit dans une grande pièce servant de garde-meuble où je ne pouvais arriver que par une trappe ; au surplus je dois vous prévenir, Monsieur, que ce qui affecte le plus ce jeune homme est le secours qu’il reçoit de moi , parce qu’il a réellement des moyens qui seraient à sa disposition s’il avait un moment de liberté , mais que personne ne peut lui rendre que lui-même. Concevez-vous qu’un homme puisse être si malheureux d’être secouru par un autre ? Je ne mériterais pas un peu de prospérité si je n’employais mon superflu à secourir mon semblable.

—Vous êtes un honnête homme^ vous avez un cœur excellent, c’est ime

yaîson pour excuser la délicatesse de eet infortuné : allez le prévenir, je vous attendrai.

On est si heureux de se voir consi-* déré comme capable de secourir un infortuné persécuté par le sort, que j’oubliai mes peines pour ne m’occuper que de celui que j’allais voir et auquel je m’intéressais déjà. Ce fut dans cette disposition que je fus introduit auprès de lui par son zélé protecteur, qui nous laissa seuls.

Je vis un grand jeuno homme, de la tournure la plus distinguée et la plus intéressante, mais flétri et desséché par le chagrin : il débuta par me dire.

— Je vous prie de croire. Monsieur, que je n’ai aucune part à l’indiscrète prière qui vous conduit auprès de moi , et que sûrement je ne me serais pas permise, puisque je n’ai aucun titre pour obtenir de vous des services aussi extra!»

ordinaires que ceux qu’il faudrait pôtîT me tirer de l’abîme où je suis.

— Pourquoi indiscrète? Il ne peut y avoir d’indiscrétion à desirer sa li-!'. berlé, et à s’adresser à ceux qui ont quelques moyens de vous la procurer.

— Ah! Monsieur! pour opérer ce miracle il faudrait un dévouement cjue je n’ai pas droit d’attendre, une con-» fiance sans bornes, et des sacrifices que je ne pourrai remplacer qu’après qu’om aura bien voulu croire à tout ce que je dirai : vous voyez bien que c’est trop exiger.

— Je ne vois rien de tout cela ; caf il n’y a rien d’incroyable que ce qui serait invraisemblable, et il n’y a que les cœurs froids qui soient incapables de confiance. Allons au fait; l’essentiel est de pouvoir user de votre liberté. Sî vous n’avez point d’aversion pour vous couvrir d’une couleur qui vous rend®

méconnaissable, je vous réponds que demain vous serez libre , et â portée de me dire ce qu’il faudra entreprendre pour achever de vous mettre hors de danger.

— Ah! je ferai tout, Monsieur, et si un tel secret est en votre pouvoir, veuillez l’employer en ma faveur; Fe reste deviendra plus facile.

— J’en ai usé pour moi , et je puis avoir dès aujourd’hui tout ce qu’il faut pour que vous en profitiez comme j’en ai profité pendant long-temps.

— Il n’est cependant pas possible que j’aie la ressemblance d’un nègre, mes cheveux ne s’y prêteraient pas.

— Il n’est pas nécessaire de ressembler à un Africain; n’y a-t-il pas les habitans de la côte Malabar et d’autres parties de l’Inde , et sans aller si loin , les Biscayens et autres peuples 4uMidi?

— *Ah! je pourrai facllemeiît me donner pour être des frontières de l’E^pagnCj dont je pai’le la langue.

— Voilà qui est convenu; ce soir Je reviendrai ; annoncez votre sortie à 1 homme honnête qui vous a recueilli, et vous viendrez à mon logis où vous serez en sûreté.

— Mais je dois beaucoup à ceî honnête homme , et je ne voudi ais pas....

— Je peux terminer cette diflîculté 5 dites-moi ce que vous croyez nécessaire ; je vous préviens cependant que vous le blesserez s’il voit que vous 1© payiez avec des moyens qui ne soient pas les vôtres; il sera plus satisfait d© recevoir votre parole.

— Vous avez raison. Monsieur; je me soumettrai à cette nécessité , et ce soir vous me connaîtrez entièrement puisque vous voulez bien jne nsettre à

|)orlée de vous confier qui je suis, et quels sont les malheurs qui me poursuivent.

— Je vous quitte; vous me reverrez ce soir, vers la fin du jour.

J’allai raconter à mon oncle ce qui m’était arrivé, ce que j’avais pi’omis,. et j’ajoutai que dans le cas où il ne pourrait lui convenir de donner l’asile à ce jeune homme , j’avais un ami chez qui je pourrais le faire recevoir.

— Tu me trouveras toujoure, me dit mon oncle, disposée partager avec toi une bonne action. Amène ton jeune homme; j’ai plus que personne, en ma qualité de médecin , le droit de recevoir un étranger dans ma fnaison ,'puisqu’il paraîtra n’y être venu que pour sa santé; quand il se sera fait connaître nous jugerons ensemble de ce qu’il mérite, et je te seconderai de tout mon pouvoir : pour le présent, tu auras

dans une heure ce qu’il faut pour le travestir comme tu l as été.

Muni de ce que mon oncle m’avait promis, je crus devoir y ajouter une chemise, une cravate et une redingote que j’allai choisir à ma taille , qui était la même que celle du jeune homme, et que je passai par-dessus mon habit, afin qu’il pût se trouver tout de suite en état de paraître et de venir faire les empiètes dont il pourrait avoir besoin pour achever de changer son vêtement, et j’emportai sur moi vingt-cinq louis, afin de le mettre à même de pourvoir à tout pendant que nous serions dehors.

Vers le soir, comme je l’avais promis, je me rendis aux environs de la maison où j’avais à faire, et après avoir ordonné au cocher qui m’avait conduit de m’attendre dans la rue Favart, j’allai trouver l’hôte qui, prévenu de ce qui m’amenait, me conduisit à sa cham-

îjre. En chemin, il me dit : Vous srezj, Monsieur, comble mon espérance; le jeune homme est disposé à vous suivre ; vous allez le trouver dans ma' chambre.

Je commençai par lui donner la teinture ; il ne l’eut pas plutôt essayée , qu’il se trouva lui-même méconnaissable; l’hôte lui dit la même chose, et m’aurait, Je crois , regardé comme ua magicien , s’il ne m’eût connu que par celte circonstance. Après celte métamorphose, le jeune homme voulut faire quelque difficulté pour se vêtir de ce que je lui apportais. Il faut, lui dis-je. Monsieur, avec un peu de sévérité, savoir se plier à la nécessité , c’est la meilleure manière de montrer qu’on est supéi’ieur à son sort, et c[ue l’on mérite les amis qu’un destin prospère nous envoie : ainsi prouvez-moi par votre docilité que vous feriez pour moi ce que je fais pour vous.-

Il devînt tel que je le souLaitaîs, fit ses adieux à son estimable hôte, et après l’avoir embrassé, nous sortîmes et je le conduisis jusqu’à la voilure qui m’attendait J là je lui dis que j’avais l’intention de me faire descendre au Palais-Royal, où l’on trouve tout ce dont on peut avoir besoin; que je souhaitais qu’il profilât de la soirée pour se munir de ce qui lui manquait , et que je lui avais apporté de quoi y subvenir.

Il ne fit plus de difficulié; il me dit seulement qu’étant bien sûr de pouvoir, avec mon secours , se mettre en possession d’une somme considérable, que, par précaution , son père avait cachée , elle deviendrait un moyen de salut dans la position où il se trouvait.

Je l’invitai à écarter de son souvenir,, pour cette soirée seulement, toute affaire, et de ne s’occuper que de ses.

l)esouis. 11 fît, mais avec moderationr, tout ce que je souhaitais. Quand il eut fini de compléter sa garde-robe de manière a pouvoir paraître convenablement, nous fîmes un paquet du tout , qui fut porté chez mon oncle ; et pour achever la soirée, je l’engageai à venir souper chez un restaurateur:

je voulais juger par son entretien de l’étendue de ses connaissances ; j’eus lieu d’en être satisfait, et de ne pouvoir douter que son éducation n’avait point été négligée ; c’était une présomption favorable pour lui , et qui fut confîrmée par le récit qu’il me fît le lendemain des malheurs de sa famille et des siens.

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