CHAPITRE XXXVIII
IV^IoNSiEUR Deschamps , mon père, était resté unique héritier d’une famille de uégocians, dont la bonne renommée surpassait la fortune. Il connaissait tout le prix de celte réputation , qu’il regardait comme une véritable noblesse ; il résolut d’en faire à-la-fois la base de sa conduite et de ses succès, pour s’élever à la première classe des négocians. Jeune, ardent, très-éclairé surtout ce qui concerne le commerce, et par-dessus tout prudent , il parvint en peu d années à égaler ou surpasser la plupart de ceux cités par leurs capitaux et par l’étendue de leurs entreprises.
Arrivé à ce point de prospérité, sa fortune reposant sur des propriétés
foncières qu’il avait acquises et su?
celles dont il avait hérité, il prit la sage résolution d’en jouir plutôt que de songer à l’augmenter ; il resserra en conséquence le cercle de ses relations pour ne conserver que les plus solides; et se trouvant alors âgé d’environ trente ans, il crut devoir partager son bonheur avec une compagne dont le choix lui paraissait d’autant plus facile qu’il ne voulait s’attacher qu’au mérite et nullement à la fortune.
Il était dans cette disposition lorsqu’il fut appelé à Paris par le ministre , pour donner son sentiment sur divers objets dont s’occupait le Conseild’Etal pour les intérêts du commerce de la France. Cette honorable invitation distinguait trop le mérite de mon père pour quelle n’ait pas été la cause première et secrète de Fenvie dont par la suite il est devenu la victime.
Quoi qu’il en soit , il partit pour Paris, sans mettre d’autre importance à ce voyage que de satisfaire à ce qu’on désirait de lui.
L’objet de ce voyage et ses relations personnelles le lancèrent nécessairement dans ce qu’on appelait alors à Paris la meilleure société, pour la distinguer de ce que, par dérision, on désignait par la haute et la basse canaille. Ce milieu était en effet composé d’avocats, de notaires , de banquiers , de conseillers an Cbàlelet , de procureurs et d’avocats du Roi dans les tribunaux, et aussi d’artistes célèbres.
Dans ces classes, où le respect des mœurs s’était conservé, régnait, avec l’aisance, l’espèce de joie qui résulte de tous les plaisire permis, et où des invitations habituelles et des fêtes de familles les faisaient naître fréquemrneut»
Ce fui dans une de ces réunions eu mon père, invité par des amis, eut occasion de voir mademoiselle de Néry, pai'ée de toutes les grâces de son âge , et remarquable par une figure séduisante et par la vivacité qui animait tous ses traits; il ne put la voir sans en être touché, et ayant eu le plaisir de danser avec elle , il se permit de lui adresser quelques louanges , qu’elle n’attribua qu’à son indulgence. Non , Mademoiselle, répîiqua-t-il, il n’y en a point à sentir tout ce que vous méritez, et c’est très-sincèrement que je porte envie à celui que vous daignerez charger du soin de votre bonheur. Il ne fut remercié que par une belle révérence, parce qu’en ce moment elle était près de sa mère , où mon père venait de la reconduire.
Aussitôt qu’il put revoir l’ami chez qui il avait vu mademoiselle de Néry,
il ne put s’empêcher de parler de l’Impression que lui avait faite cette demoiselle. Elle a en effet beaucoup de mérite , lui dit son ami , car sous son extérieur vif et léger, il y a un cœur excellent et un esprit solide. Vous augmentez, répondit mon père, le regret que j’ai de ne pouvoir lui convenir, car je donnerais la moitié de ce que je possède pour pouvoir vivre avec elle de l’autre moitié.
Le sacrifice serait trop considérable , reprit son ami , et si vous parlez sérieusement , il y a moyen de vous satisfaire sans vous exposer à recevoir un refus; je me charge de négocier cette affaire.
— Impossible ; j’ai dix à douze ans de plus que cette demoiselle.
Voilà une véritable inquiétude d’amoureux , dirent les dames qui étaient présentes ; n’est - ce pas à votre âge
^u’un homme vaut tout ce qu’il peut valoir, et qu’il doit songer à se marier? Mademoiselle de Néry ne mériterait pas l’opinion que nous avons d’elle si elle vous refusait à cause de votre âge» — - Mais elle peut être prévenue en faveur de quelqu’autre.
— Non; jusqu’à présent ceux qui se sont proposés n’ont convenu ni à elle ni à son père, et nous sommes certains qu elle n’a aucun engagement.
Ce que l’on vient de vous dire , continua l’ami de mon père , est l’exacte vérité, et vous serez tiré d’incertitude si vous voulez venir dîner avec nous après demain ; car si vous y trouvez , comme je l’espère, mademoiselle Néry et sa famille, vous pourrez de ce moment vous regarder comme agréé.
En effet , tout ce qu’avait dit mon père fut répété à M. et madame de Néry en présence de leur fille. Le père
répondit : Que l’honnête homme qui n’avait désiré que sa fille, sans s’informer de sa dot, ne pouvait manquer de lui convenir; la mère s’étant trouvée du même sentiment , elle demanda à sa fille si elle se souvenait de la personne avec qui elle avait dansé.
— Parfaitement : ce Monsieur m’a adressé plusieurs choses obligeantes et sans fadeur; et il a terminé par me dire qu’il enviait le sort de celui qui serait chargé du soin de mon bonheur.
—Il te convient donc, lui dit son père?
— S’il a votre suffrage et celui de ma mère , je n’aurai aucune raison de lui refuser le mien.
—Eu ce cas, c’est une affaire qu’il faut conclure; je suis seulement fâché qu’il faille laisser aller ma fille à une distance de près de cent lieues.
— C’est l’enoncer à la voir, dit la mère; ce sacrifice est trop pénible.
— Il faut le faire au bonheur de îiolre fille, et ne pas conside'rer le nôtre j nous irons la voir tous les ans.
Je réponds , reprit le négociateur des intérêts de mon père, que ce sacrifice sera adouci par M. Deschamps ; il est trop honnête pour ne pas prendre l’engagement de venir à Paris deux fois par an avec son épouse, et trop^riche pour regarder à cette dépense. Ainsi , à demain pour diner ; nous serons tous réunis, et vous serez à portée d’imposer vos conditions.
La réunion eut lieu le lendemain.
Mon père, par une sorte de timidité inséparable de la situation où il se trouvait, arriva le dernier, et lorsqu’en entrant il aperçut les personnes dont il desirait la présence, il éprouva une si vive émotion que ses traits en parurent altérés. Son ami lui demanda s’il était indisposé.
>— Non , mon ami , je ne le suis point, et si je l’avais ëlé je me trouverais rétabli en arrivant chez vous.
— Je vous entends et je vais droit au but. Puis le prenant parla main, il dit en le présentant à M. deNéry ; Voilà , Monsieur, le galant homme qui aspire à l’honneur de devenir votre gendre- Je vous ai fait connaîti e ses sentimens ; veuillez lui faire connaître les vôtres, ou me charger d’en être l’interprète.
M. DE néry.
Je sais , Monsieur , que vous souhaitez ma fdie pour elle-même ; ce sentiment m a déterminé ainsi que ma femme en votre faveur; ma fille n’a fait aucune objection; si vous croyez qu’elle puisse faire votre bonheur, je vous l’accorde avec plaisir.
M. DESCHAMPS
C’est moi , Monsieur, qui jure de