‹ Le Valet par circonstance, ou, Le panorama de quelques maisons de Paris vues dans l'intérieurChapitre 12 sur 19 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Sans doute pour rompre avec plus de ménagement avec M. de Saint»

Brice , M. d’Erye jugea à propos d’ac«

célérer son départ pour un voyage qu’il projetait depuis quelque temps.

Trois jours après son entretien avec le capitaine, il partit par la diligence de Rouen avec madame, son fils et la femme-de chambre, me laissant, avec la cuisinière , gardien de sa maison.

Devenu plus libre que jamais , j’en profitai pour aller voir l’honnête Dupré , que j’avais un peu négligé ; sitôt qu’il sut à quel point je me trouvais maître de disposer de moi, il me dit qu’il allait en profiter pour nous promener ensemble, et aller dîner hors Paris , ce que j’acceptai avec plaisir.

Nous traversions les Tuileries dans le dessein d’aller jusqu’à Saint-Cloud, en passant par le bois de Boulogne , lorsque nous fûmes abordés par un gros homme à figure épanouie et haute en couleur, qui, après maints reproches affectueux adressés à M. Dupré,

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lui dit : Pour aujourd’hui vous ne m'é* chapperez pas ; vous viendrez dîner chez moi avec mes habitués ; j’ai une carpe du Rhin , des perdreaux rouges et de belles écrevisses ; cela ne peut pas se passer sans vous.

Impossible pour aujourd’hui ; je Suis avec un ami que j’ai invité à venir dîner avec moi à la campagne :

vous nous trouvez en chemin.

Parbleu ! vos amis sont les miens ; Monsieur me fera honneur et plaisir, et s’il s’amuse chez moi, il viendra augmenter ma société, ce dont je serai charmé.

Il n’y eut pas moyen de résister à une aussi pressante invitation. Cet homme à figure enluminée ne m’avait pas déplu , quoiqu’à son teint et à ses propos j’eusse jugé que son âme était toute dans son palais ; ce qui me fut Confirmé par M. Dupré aussitôt que

nous fûmes seuls, car il n’était que onze heures. M. Boisvin, c’est ainsi que s’appelait cet Amphitryon , nous quitta après lui avoir donné notre parole d’être chez lui avant quatre heures.

Je sus donc que M. Boisvin faisait le commerce ; qu’il était propriétaire d’un des plus riches magasins de vins français et étrangers, et des mieux assortis; qu’il avait, en outre, acquis deux ou trois maisons situées à Paris , et même un château ; mais qu’il avait revendu cette dernière propriété, et qu’il mettait son bonheur à tenir une bonne table, et à y avoir tous les jours quatre ou cinq convives qu’il appelait ses habitués.

— Ne sera-ce pas, dis-je, m’exposer au désagrément d’être reconnu dans cette société comme domestique, et à y éprouver quelque mortification

qui m’entraînerait à sortir de la reserve que je dois garder ?

* — Cela n’arrivera pas; mais lors même que cela arriverait , vous serez là entouré d’hommes qui professent , ou qui feignent de professer la maxime du jour, liberté , égalité , et qui ne verraient en vous que l’aimable convive , particulièrement le maître de la maison , qui est une manière de philosophe ; il ne sei’a pas longtemps à s’apercevoir que vous êtes , plus que lui , né pour être servi , et il n’a point oublié qu’il était né pour servir; à cet égard il ne s’en fait point accroire, et loin d’oublier le point d’où il est parti, il le rappelle volontiers lorsque l’occasion s’en présente : comme elle pourrait ne pas se présenter pour vous , je vais vous dire ce que j’en sais.

Cet homme gardait les bœufs lors-

que le seigneur de son village , qui îe trouva gi’and , bien bâti et assez bel homme , j ugea qu’il serait bon au service de ses chevaux et de son écurie; il est ensuite monté à la chambre; parvenu à ce degré, il mit, et c’est une justice à lui rendre, tous ses soins à se dégrossir; il apprit à lire , à écrire, à calculer, enfin à pouvoir devenir valetde-chambre ou maître^d’hôtel, ce qui était le nec plus ultra de son ambition; il était en chemin d’y parvenir, s’étant marié avec la femme - de - cham- *

bre favorite de Madame , loi’sque la révolution le laissa , ainsi que sa femme, sans maitre et sans espoir d’en retrouver un ; il avait à soutenir des enfans déjà âgés de quatorze à quinze ans : c’est alors qu’il s’établit négociant au perron du Palais-Royal.

— Qu’est-ce que c’est que cette espèce de négociant ?

— ~ Celaient des gens qui se tenaient dans la rue , où ils donnaient des écus pour des assignats, moyennant la perte que ces papiers éprouvaient dans l’opinion , dont celte espèce de bourse illégale était le thermomètre; on y échangeait aussi des écus contre des louis , et même de grosses pièces de deux sols , monnoie républicaine très-commune alors, contre des écus; c’est là qu’ont commencé beaucoup de maisons de commerce , qui ont depuis brillé à la Chaussée-d’Antin et dans les environs.

— Et c’est à ce change qu’elles auraient gagné des fortunes colossales ?

— Non ; c’est seulement là qu’elles ont commencé; les malheurs publics ont achevé leur fortune ; Boisvin en est un exemple ; sitôt qu’il eut quelques fonds, il devint fournisseur de vin et d’eau-de-vie pour les armées ,

et c’est par ces fournitures qu’il a pris le goût et l’esprit du commerce qu’il fait à présent. Mais il ne s’est pas borné à être fournisseur ; il a acquis à vil prix des biens nationaux qu’il a revendus avec bénéfice , et des créances sur l’état pour le dixième de leur valeur ; créances qui depuis ont été liquidées au tiers : il a donc gagné vingt-trois pour cent, qui est la différence de dix à trente trois pour cent , sur ces mêmes rentes qu’ou appelle tiers consolidé. Il s’est fait, il se fait encore, sur ce tiers consolidé, des spéculations qui enrichissent les capitalistes et ruinent les téméraires. Mais, en voilà assez sur ce sujet pour vous donner une idée des moyens que les circonstances ouvraient à la fortune.

— Si j’ai bien compris , tous ces nouveaux enrichis sont pendables.

— Comme vous y allez , mon jeune

ami! pour faire cet acte de justice, il faudrait que la moitié de la nation pendît l'autre, ce qui n’est pas possible; et en outre il y a long- temps qu il est convenu qu’on ne pend point un homme lorsqu’il peut dire j’ai un million.

— Les convives que nous allons trouver sont-ils de la même étoffe?

— Oh ! c’est bien différent : vous savez que,

Jupin , pour chaque état , naît deux tables au monde $ L’adroit, le vigilant et le fort sont assis A la première j et les petits Mangent leurs restes à la seconde.

Ceux que nous trouverons n’ont pas l’avantage d’être à la première : je vais vous donner une idée de chacun.

Vous y verrez un maître de pension nommé Lullin , qui a troqué sa soutane contre une redingote , et soa missel contre une grande femme qui , dit-on, était religieuse.

Un moine défroqué, grand parlisant de la révolution , cynique effronté, qui vous citera quelques vers d’un poème dont il se dit l’auteur, ouvrage qui n’est que l’incrédulité réduite en système. Cet homme s’appelle Cantini.

Un nommé Cottet, intrigant d’affaires, jouissant de quelque fortune qui le rendrait heureux s’il savait s’y borner , et ne pas aspirer à la hauteur de celles dont je vous parlais tout-àl’heure ; au reste déchaîné contre le mai’iage, quoiqu’il ait une des plus belles femmes de Paris et dont la conduite est très- régulière.

U n nommé Léger, faisant , quoique veuf, la satire des femmes, et secondant quelquefois les boutades de Cottel,-sans cependant être tout-à-fait de même opinion ; il a de la gaîté, de l’esprit, mais tourné à la galanterie*

Je ne lui connais point de profession ; je le soupçonne de travailler pour les journaux et d’être du parti qui le paye le mieux , parce qu’il n’est réellement d’aucun.

Quant au cinquième, qui se nomme Rollin , c’est le plus réservé de cette société; il a la tournure et les manières qu’on avait avant la révolution ; sa figure est distinguée, et quoiqu’il soit âgé de cinquante ans ou environ, il ne paraît pas en avoir plus de quarante ; il est' toujours mis simplement et sans étalage de bijoux; mais ses vêtemens sont frais et son linge de la plus grande beauté. Il parait avoir une fortune indépendante , et dont l’oi’igine est antérieure aux événemens qui ont bouleversé celle de tant de familles ; je soupçonne même qu’il s’en est fait honneur en obligeant quelques-uns des parasites de M. Boisvin , car ils

ont pour lui une grande considération ; mais il n’en lire aucun avantage. Il est conciliant , ne se prononce pour aucune opinion , l'approche avec adresse celles prêtes à se heurter, faute de s’entendre , et jouit de la société comme de la table, en véritable épicurien , mais sans excès.

— Ce dernier excepté , il me semble que les autres ne sont pas ce qu’on peut appeler la bonne société?

— Où la trouver aujourd’hui? (fti la regardait déjà comme une chimère dès le règne de Louis XV ; elle n’exis* tait plus que dans le sein de quelques familles, et parmi le petit nombre de celles qui donnaient encore l’exemple des bonnes mœurs; sociétés que les gens du bon ton décriaient , parce que , disaient-ils y on y respirait l’ennui. Il faut donc, dans ce temps de perversité , prendre les homme J tels

qu’ils sont; et comme vous trouverez dans cette réunionl’occasion de les connaître et de les étudier encore plus utilement que dans les livres, je n’ai vu, dans l’invitation de Boisvin, qu’un moyen de plus pour vous de hâter sans danger votre expérience, puisque je pouvais vous prévenir, comme je viens de le faire, sur le caractère de ceux avec qui vous allez vous trouver , et auprès desquels vous pouvez vous donner comme un jffUne homme destiné à remplir une place dans les équipages de l’armée , rôle qu’il vous sera facile de jouer, puisque vous pourriez désigner un poste plus relevé sans craindre d’y paraître inférieur.

C’est en nous entretenant ainsi que nous parvînmes à l’heure indiquée par M. Boisvin , chez qui nous nous hâtâmes d’arriver.

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