CHAPITRE XI
Nous nous trouvâmes rendus les premiers chez M. Boisvin , qui nous reçut avec de grandes démonstrations de joie, après quoi, ayant tiré de sa poche un papier , il attira M. Dupré dans le jardin pour le lui montrer , en me disant que je ne resterais pas longtemps seul.
La porte du salon étant ouverte , jo me promenais jusqu’à l’entrée de la salle à manger, où le couvert était mis en vaisselle plate et autres ustenciles d’un goût recherché. J’en admirais l’élégance , lorsque j’entendis une voix de femme disant à une autre :
Sais-tu qui est ce jeune homme ?
— - C’est un nouveau mangeur , répondit l’autre.
— il en viendra tant qu’il finira par faire manger sa fortune : si ce n’e'tait Madame, je ne le plaindrais pas; car, après tout , il est bien vrai que ce qui vient de la flûte retourne au tambour.
— Oui, mais la pauvre dame ne mérite pas cela. N’est-ce pas une honte quelle soit chez elle reléguée dans sa chambre ? Elle ne mangerait pas souvent des morceaux délicats si nous n’avions pas soin de lui en monter.
— - Sans doute; mais nous ne pouvons de même en porter à ses filles.
N ’est-ce pas une abomination de les lais* ser chez une couturière vivre de leur travail , au lieu de leur donner une éducation relative à leur fortune? elles sont jolies, et s’il leur arrivait malheur, ce serait bien la faute de la dureté de leur père et de son ava-
rice : il n’est prodigue que pour son plaisir.
Je m’étais placé derrière la porte du salon, d’où je ne perdis rien d’un colloque qui, avant le diner, m’apprenait que si les parasites de M. Bois* vin lui faisaient la réputation d’être un bon ami, ils ne réussiraient pas à lui faire celle d’être bon époux et bon père. Je jugeai aussi que les deux filles qui s’étaient exprimées si librement ne devaient pas être de ces domestiques protégées par le maître ; et en effet , lorsqu’elles parurent hors de l’office , d'où je les avais entendu parler , je vis deux grandes filles laides , sèches , et dont le maintien improbateur était d’accord avec leurs discours.
M. Boisvin venait de rentrer au salon avec M. Dupré , lorsque les convives arrivèrent presqu’en même
temps. À son maintien gauche et pesant, à sa politesse embarrassée, je reconnus facilement le maître de pension Lullin.
La luxure et la gourmandise étaient tellement réunies sur la figure du moine , que j’aurais deviné ce que m’en avait dit Dupré , lorsqu’il m’apprit qu’il s’appelait Cantini.
Des trois autres, jene distinguai positivement que M. Rollin , dont la tournure et les manières contrastaient avec celles de tous les autres.
Je n’avais pas fini ce rapide examen , lorsqu’on vint annoncer que le dîner était servi. Je me trouvai placé entre M, Léger et M. Rollin , ce dont je ne fus point fâché, quoique je n’eusse aucune préférence pour eux plus que pour les autres.
A près le premier moment de silence ordinaire au commencement d’un
cftner, on but d’un vin de Beaunô qui méritait l’éloge qu’on en fit , et M. Lullin s’élant en même temps avisé de demander à M. Rollin s’il était parent du célèbre professeur de ce nom, Rollin répondit qu’il n’était parent ni du professeur, ni du fermier-général ; mais qu’il tiendrait à honneur et préférerait d’être le parent du premier, quoiqu’il soit sorti, comme il le dit lui-même , de l’antre d’un cyclope.
Cette question et la réponse ayant donné lieu à l’entretien , ou plutôt à la discussion la plus inattendue et la plus extraordinaire entre gens de plaisir, je vais mettre en scène les interlocuteurs pour ne pas refroidir mon récit :
LULLIIf.
Il n’y aurait sans doute rien que
d’honorable à être parent deM. Rollia, qui eût été plus célèbre qu’il n’est s’il n’eût prétendu faire de ses élèves autant de cagots, en les assujettissant tous les matins ^ la prière, et s’il n’eût pas été vu agenouillé sur la tombe du bienheureux Paris.
Est- ce que ce n’est pas par la prière que vous ouvrez votre classe , monsieur Lullin?
LULUN.
Non, Monsieur : j’ai des écoliers de plusieurs religions , et je courrais risque de les perdre s’ils allaient dire à leurs parens que je les assujettis à un culte qui n’est pas le leur.
LÉGER
L’adoration de Dieu est commune à toutes les religions , ainsi vous pourriez faire mettre vos élèves à genoux ,
en leur laissant la liberté de prier à leur manière ; ce serait toujours conserver en eux le sentiment de respect et de reconnaissance dû à la divinité.
CÀNTINIt
Il a raison de préférer son intérêt a l’adoration
« D’un Dieu qu’on n’a jamais pn voir, jamais entendre^ » Qu’on suppose existant sans le pouvoir comprendre 5 y> Qu’on nous dit d’adorer , de craindre et de bénir,
» Quoiqu’il ait fait nos maux qu’il eût dû prévenir.
» Pour asservir le peuple on créa cette idole ».
LÉGER
Ah! vous voilà encore, monsieur Can* tini , avec votre système qui détruit tout sans rien mettre à la place. Si Dieu n’existait pas il faudrait l’inventer.
c AN TI N I*
* Si ce Dieu n’était pas , dit un hardi poète,;
» Il faudrait l’inventer. Cette idée indiscrète
v Ne tend qu’à consacrer le mensonge et l’errenr ;
« Elle cache le doute et trahit son auteur,
» Oser inventer Dieu , c’est, mentir à la terre,
» Laissons dogmatiser la muse de Voltaire,
LÉGER
De beaux vers ne sont pas des preuves, et dnsse'-je ne pas manger, j’entreprends de vous combattre , car j’ai lu votre ouvrage ou plutôt votre poème , qui a pour titre Y Ether.
CANT I N i.
J’accepte le combat.
LÉGER
En ne considérant que la foule de maux dont nous sommes tourmentés dans le cours de la vie , il n’y a rien de si aisé que de faire le procès à la divinité; mais il faudrait mettre aussi dans la balance les biens , et puis avoir la bonne foi de se dire : comment connaitrait-on les biens si les
maux n’existaient pas ? Mais je passe à votre ouvrage.
- Après avoir envisagé l’univers comme une sphère infinie dont le centre est par-tout, la circonférence nulle part, « vous la supposez remplie d’un être » élémentaire , immense comme elle , » d’une matière parfaitement simple, » essentiellement active et éminem- » ment élastique , qui contient en soi » le principe de tout ce qui existe, » peut et doit exister. Cet être seul » produit et organise tout par l’effet » nécessaire du mouvement qui lui » est propre , et conformément aux » lois de la statique et de la gravita- » tion ».
Voilà déjà, pour le dire en passant,’ un créateur qui ressemble aux dieux de la fable : ceux-ci étaient soumis au destin, plus puissant qu’eux; celui-ci l’est aux lois de la statique et de la
gravitation. ïl me semble que la loi de l’équilibre des corps et de leur gravitation doit être née de l’œuvre immortelle de la divinité, qui n’a dû s’assujettir qu’aux lois émanées de sa toute-puissance.
CÀNTINI.
Il n’y a pas de doute que ces lois soient l’ouvrage de l’être élémentaire.