‹ Le Valet par circonstance, ou, Le panorama de quelques maisons de Paris vues dans l'intérieurChapitre 15 sur 19 · CA N TI N I · texte numérisé non relu

CA N TI N I

Eh ! bien , Monsieur , qu’en voulezvous conclure ?

LÉGER

Qu’il est absurde d’admettre un principe qui donne ce qu’il n’a pas , et de le préférer à un Dieu dont la puissance et l’intelligence infinies nous ont laissé le mérite de nos actions, en nous laissant choisir entre le juste et l’injuste. Cette faculté , qui relève la dignité de notre être , manifeste un dessein digne de son auteur.

C AN T INI.

Sublime conception que celle de

vous assujettir à la douleur, à la mort, et à des supplices éternels ! L’œuvre d’un être tout - puissant devait être l’immortalité, et des peines proportionnés aux fautes et dont la durée eût eu des bornes.

D’abord la douleur et les infirmités sont, en général, le fruit de l’intempérance et de l’abus des facultés. Quant aux peines, Dieu n’a jamais dit que par la bouche des législateurs qu’ elles seraient éternelles, et ce que la prudence de ceux- ci a cru devoir opposer comme un frein à la perversité humaine n’est point indubitable : reste donc la mort, qui n’est que la suite nécessaire de la sensibilité qui nous est si précieuse j mais qui , usant nécessairement l’être qui l’éprouve , n’a pu lui être donnée qu’au prix de sa destruction. Pourquoi

cetle destruction vous paraît-elle si fâcheuse ? Elle n’est qu’une transition.

CANTINI.

Voilà, monsieur Léger , une dénomination bien nouvelle et dont la mort vous saura gré ; il est curieux de savoir comment vous la prouverez.

LÉGER

Personne n’ignore que le Dieu reconnu dans toutes les religions ou plutôt par toute la terre, a créé une multitude d’autres mondes éclairés par d’autres soleils; d’après nos plaintes continuelles il est vraisemblable que le nôtre est le moindre, je veux dire le premier, par où l’architecte de ces mondes fait passer l’espèce humaine pour la conduire dans ceux où , avec des sens plus nombreux ou plus parfaits, elle deviendra par degré digne de la félicité éternelle ; c’est d’après cette per-

sùasion que je ne regarde la mort que comme un passage à une autre manière d’exister plus, parfaite que la précédente.

CAMTINI.

Cette opinion, qui n’est pas exempte d’objections , en présente une bien grave ; c’est qu’au lieu de nous créer tout de suite pour le bonheur, nous ne serions que des machines entre les mains du créateur.

LEGER

Si le statuaire est le maître de faire d’un bloc de marbre, l’image d’un berger ou celle d’un héros , à plus forte raison le créateur de l’univers était-il maître de nous faire comme il lui a plu , ou de nous laisser dans le néant; mais , quels que soient ses décrets, j’aime mieux être la machine d’un Dieu que celle du hasard, car c’est le seul

nom que mérite votre principe, aussi inepte qu’il est matériel.

CANTINI.

Vous me poussez vivement ; pour décider entre nous, je m’en rapporterai à une épreuve que nous pouvons faire à l’instant.

LÉGER

Quelle est cette épreuve ?

CANTINI.

Nous avons ici un jeune homme qui a devant lui toutes les espérances de la vie ; qui n’a pas encore eu le temps d’en connaître toutes les misères: malgré cela , demandez-lui, d’après ce qu’il vient d’entendre , comment il en envisage le terme.

LÉ GE R

Je le veux bien , si Monsieur y consent.

Assez embarrassé de me trouver en\

gagé dans cette discussion, je pris le parti de répondre sans déguisement ce que je pensais : je m’expliquai ainsi : L’importance d’une matière sur laquelle je ne me suis pas encore permis de réfléchir, et à l’égard de laquelle je suis resté dans le respect prescrit par les préceptes religieux, vous annonce, Messieurs , combien je suis incapable de pouvoir prononcer sur la question que vous me faites :

je vous dirai cependant que tout ce que je viens d’entendre m’a rappelé la lecture que j’ai faite, il y a déjà long- temps, du poème de Rerum naturel de Lucrèce , parce que , dans le poème dont il s’agit ici , YEther me pai’aît substitué aux atomes de Démo crite, et appuyé , comme l’ouvrage du poète latin, sur les principes d’Epicure,* que ces systèmes tendant à anéantir toute idée de vice et de vertu ,

( ifo )

et conséquemment à détruire l’espérance, ne feront jamais de prosélytes que parmi le petit nombre de ceux dont le cœur criminel a besoin du néant.

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