CHAPITRE XII
E n rentrant chez M. d’Erye , je trouvai une lettre qui annonçait que son retour à Paris serait encore retardé de huit ou dix jours ; je n’avais jamais désiré son absence ; mais cette nouvelle, qui me laissait tout le temps nécessaire pour aller plusieurs fois
chez M. Boisvin , me fit plaisir , et je me promis bien d’en profiter.
Le jour suivant , n’ayant nul projet arrêté , j’allai voir ma bonne amie Marianne, et visiter mon petit logis, que j’avais toujours conservé, et que je ne revoyais jamais sans qu’il me rappelât les heures paisibles que j’y avais passées.
La chère Marianne ne tarda pas à venir m’y trouver ; je n’osais plus lui parler de mon extravagante et malheureuse passion pour un objet inconnu , et qu’il ne paraissait pas que je pusse retrouver; non que je craignisse de n’être pas écouté avec autant d’indulgence que d’intérêt , mais parce qu’il me semblait qu’elle ne pouvait intérieurement ne pas penser que je manquais de raison : je crus donc devoir l’entretenir d’ellemême. Beaucoup de temps s’était
écoulé depuis notre connaissance ; je lui rappelai le désir et l’impatience quelle m’avait montrés de ne pas attendre qu’elle eût perdu sa tante pour s’en séparer.
Je n’ai point changé de sentiment , répondit-elle ; mais les circonstances me forcent à différer l’exécution de mon projet. Ma tante est devenue infirme; la destruction de sa santé annonce qu’elle ne peut avoir long-temps à souffrir ; il y aurait de l’ingratitude et de l’inhumanité à l’abandonner dans cette situation puisque je lui suis devenue nécessaire : indépendamment de l’obligation où je suis de remplir ce devoir , je ne peux trouver qu’un avantage réel à le remplir. Je n’en ai pas moins songé à mon établissement ; j’ai vu tous les marchands à qui j’aurai à faire pour monter mon magasin ; je sais ce qu’il m’eu
coûtera; je réunirai tout ce qui est nécessaire aux dames pour leurs besoins, pour leur travail et pour leur toilette , objets qui réussissent merveilleusement à ceux qui l’ont entrepris. J’ai aussi choisi le quartier, et même la maison où j’espère pouvoir me loger; je serai seule dans une espace considérable , où il n’y a point d’autre établissement du même genre.
Il me faudra quelque temps pour être connue; mais j’aurai le moyen d’attendre, et lorsqu'une fois on saura où trouver près ce qu’on est forcé d’aller chercher plus loin, mon succès sera infaillible; là vous aurez en tout temps une retraite contre la persécution ou les accidens imprévus.
Je fus si touché de la fin de sa réponse , que je sentis avec une peine extrême combien les convenances sont quelquefois ennemies du bon-
heur , puisque si je l’eusse aimée , je n’aurais pu attacher mon sort à celui d’une femme sage, douce, aimable, et dont j’étais véritablement aimé. Je lui dis tout ce que le cœur m’inspira pour lui montrer combien j’étais sensible à son attachement, et que j’espérais pouvoir lui prouver aussi que je le méritais.
Après avoir passé auprès d’elle une journée paisible , je l’entrai pour jouir du calme quelle savait me rendre, et le lendemain je ne sortis que pour aller chercher mon ami Dupré , et nous rendre ensemble à l’invitation de M. Boisvin.
Je le trouvai presqu’ aussi curieux que moi d’entendre les aventures dont on nous avait promis le récit.
Quoique je ne les aie entendues qu’à diverses reprises, et après être retourné plusieurs fois chez M. Boisvin,
fe vais les réunir ici pour e'viter de parler des dîners , dont le détail ne peut être agréable pour ceux qui ri y étaient point.
Cantini , après avoir assuré que son histoire n’avait rien d’intéressant , céda cependant aux instances qu’on lui fit, et commença en ces termes :
Histoire de Cantini.
Destiné au cloître par ceux qui avaient bien voulu me procurer une éducation que mes parens n’étaient pas en état de me faire donner , l’infortune me tint lieu de vocation ; je passai par toutes les épreuves et par tous les grades, jusqu’à ce que je pusse être admis au nombre des Pères; parvenu là, je montrai le désir de prêcher , auquel on se refusa , sans que j’aie pu en pénétrer le motif , puis-
quoa me confia, sans que je l’eusse demandé , la fonction plus délicate de diriger les consciences , parce qu’ayant toujours été un sujet d’édification pour le couvent, je ne pourrais manquer de remplir avec zèle une tâche si pénible.
Je remplaçai au confessionnal un religieux devenu infirme et hors d’état de sortir de sa cellule ; mes fonctions commencèrent par de vieilles dévotes dont le babil et les minutieuses petitesses faillirent me dégoûter, au point que j’étais déterminé à m’en déclarer incapable, lorsqu’il me vint des hommes : l’aveu de leurs faiblesses ou plutôt de leurs déréglemens, l’éveilla en moi des passions que je croyais vaincues, et qui n’étaient qu’assoupies ; je sentis que je les avais toutes , et en employant mon éloquence à calmer ou à corriger celles des autres, je ne
fus plus capable que de trouver le moyen de satisfaire les miennes.
L’entreprise était difficile ; la moindre démarché hasardée pouvait me perdre. Je ne désespérai pas d'y réussir , en voyant venir à la suite de mes vieilles de jeunes et belles personnes qu elles m’amenaient ; j’eus, de ce moment, plus d’indulgence pour ces antiques douairières, et je trouvai avec les jeunes tant de plaisir à entendre, non l’aveu de leurs péchés , qui n’étaient encore que le désir d’en commettre ; mais celui d’une si franche disposition à céder a leurs penchans , un si grand regret de ne pouvoir s’y livrer, que je connus mieux et plus vite que par l’expérience combien les femmes sont portées à se livrer aux plaisirs dont elles se défendent, et auxquels elles ne se refusent que par la crainte du mépris et des dangers
de toules espèces qui seraient la suite de leurs faiblesses.
Ne pouvant rien hasarder avec de si jeunes personnes et si de'pourvues d’expéx'ience, je me bornai a les servir en les arrêtant sur le bord du précipice f et en liant aux préceptes de la morale ceux de leur intérêt personnel, tel que le besoin de l'estime , l’opinion qu’élles devaient donner de leur pureté , moyen le plus puissant d’obtenir l’amour et la considération de ceux qui s’attacheraient à elles; enfin 1’intér’êÊ même de leur beauté, qui ne pouvait se conserver que par la ti'anquillité du cœur et le calme des sens. Ces conseils étaient écoutés; je ne leur imposais pour pénitence que de pouvoir m’assurer qu’elles s’étaient corrigées, et qu’elles avaienhsuiraonté l’habitude de songer sans cesse à des plaisirs quelles ne pouvaient goûter
que lorsque eela leur serait permise Dans le nombre de ces jeunes pénitentes , j’en distinguai cependant une qui s’appelait Lucie, non pas seulement parce qu’elle était la plus belle, mais à cause de l’inge'nuité et de la tendresse de coeur qui faisaient le fond de son caractère : craignant, d’affliger ceux dont elle était aimée , disposée à toutsacrifîeràleurbonheur, elle méritait qu’on s’occupât du sien : c’est ce que je fis en profitant de son affection envers ses parens pour la déterminera un mariage pour lequel elle avait juSqu’alors montré de la répugnance.
Le motif de son refus ne venant point d’une secretle inclination pour un au tre, je crus que le mari qu’on lui proposait avait quelque défaut rebutant; elle m’avoua quelle n’avait pour cet homme que de l’indifférence , parce qu’il n’avait rien d’agréable dans sa personne.
et qui répondit à l’idée qu’elle s’était faite d’un homme aimable. En lui faisant expliquer ce qu’elle entendait par plus ou moins d’amabilité, je trouvai qu’à plus de jeunesse, plus de beauté, plus d’agrément dans les formes , elle attachait, comme toute autre, l’idée du plaisir.
Quoiqu’elle pût avoir raison , je m’efforçai de lui persuader que les formes séduisantes pouvaient n’être que trompeuses ; qu’ elles causaient presque toujours le malheur des personnes qui, pour former une union sérieuse , n’avaient consulté que le plaisir ; qu’une si légère considération ne pouvait entrer en comparaison avec le bien-être habituel qui dépend de la fortune; que celle qui lui était offerte ne devait pas être dédaignée, parce qu’indépendamment de ce qu’elle était considérable, elle consistait principalement
en diamans faciles à soustraire aux persécutions de toutes espèces dont les fortunes en biens-fonds étaient menacées, d’après le désordre des affaires publiques , dont on ne pouvait prévoir la fin ; qu’avec une semblable fortune ÿ on avait la facilité de paraître pauvre , s’il le fallait , pour se soustraire à l’envie , et que d’ailleurs c’était un genre de commerce qu’elle connaissait et qu’elle savait conduire, puisqu’elle y avait été élevée par son père , qui était aussi joaillier*
C’est par de semblables conseils que je parvins à déterminer la charmante Lucie, et que j’eus la satisfaction d’avoir réussi à la mettre en possession d’une fortune, qui est devenue la source du bonheur dont elle jouit à présent, sans prévoir qu’elle ferait aussi le mien , et que je lui devrais un abri qui sans jdoute m’a sauvé la vie.
Tandis que je donnais ainsi des conseils, sinon de sagesse, du moins de conduite , j’étais loin de les prendre pour moi ; brûlant des désirs que tout ce que je voyais ou entendais ne faisait qu’irriter, ce fut alors que , n’apsrcevanl dans tous les êtres que le désir du plaisir et la crainte de la douleur, et que ne reconnaissant rien de divin dans ce ressort commun à tous , je crus qu’il ne pouvait être que l’ouvrage d’un principe aveugle : en cherchant à le connaître, je conçus les premières idées du système que vous avez combattu , et auquel je n’apportais alors qu’un esprit distrait par une passion qui me subjuguait et que je désespérais de satisfaire, lorsqu’enfîn le sort me servit mieux que je n’aurais osé l’espérer.
Jevenais de quitter le confessionnal, et c’était l’heure du réfecloir, lorsque
je fus aborde' par une grande et belle dame qui, au premier aspect, me parut faite, malgré son air décent, pour représenter la déesse de la volupté : elle me demanda si je n’étais pas le Père Eugène. Après l’en avoir assurée, elle me pria de lui accorder un moment d’entretien , et je la conduisis au parloir, situé près de la porte du cloître; là elle me dit qu’elle venait auprès de moi par le conseil d’une dame qu’elle me désigna , qui était une de mes vieilles pénitentes, qui, sensible à la situation où la réduisait une perte irréparable, lui avait inspiré la résolution de me confier la douleur dont elle était affectée, et après un soupir elle ajouta que, n’espérant y trouver d’adoucissement que par les consolations de la religion qu’elle avait trop négligée, elle venait se jeter dans ses bras, et me prier de la diriger.
Je ne sais quel pressentiment m’annonçait, pendant que je l’écoutais, que je venais de rencontrer le remède à mes maux. Je m’empressai de lui répondre que je n’épargnerais rien pour rétablir le calme dans son âme, qu’elle en jugerait à l’instant même si je n’étais appelé par une règle que je ne pouvais déranger, mais que si elle voulait revenir à six heures au plus tard et se préparer à une confession générale , elle me trouverait au confessionnal ; que , par son entière et sincère confiance, je serais en état de lui indiquer ce qu’elle aurait à faire : elle me le promit et nous nous séparâmes.
Mieux instruit sans doute que les gens du monde de ia faiblesse des femmes , et combien il était facile de les subjuguer, je n’avais cependant point les lumières de l’expérience ni l’art des gradations ^
je ne me dissimulais pas non plus que ma barbe noire et ma figure de satyre ne pouvaient être , aux yeux d’une femme délicate , des moyens de plaire, et que la vie monacale ne donne point les manières séduisantes. J’éprouvais donc une si vive inquiétude qu’elle allait jusqua étouffer l’espérance.
L’heure desirée vint enfin, et je la vis à mes genoux lorsque je brûlais d’être aux siens.
Elle voulut passer rapidement sur les premières années de sa jeunesse :
je l’arrêtai : Ab îmonPère !me dit-elle, combien vous allez me trouver coupable! Calmez-vous, ma fille, lui dis-je; les faiblesses de la nature n’attirent point le courroux du créateur; elles nous viennent de lui ; il les pardonne; il n’y a que le désordre et la perfidie qui les rendent plus graves.
Encouragée par ma réponse , je sus que, plus heureuse que prudente, quelques témérités sans suites fâcheuses avaient précédé son mariage ; qu’unie à un homme plus aimable que vigoureusement constitué, les preuves réitérées de son amour pour elle lui avaient causé une maladie à laquelle il avait succombé , en la laissant veuve et sans enfans après quinze mois de mariage; qu’après avoir donné plus d’un ân au regret que lui causait la perte d’un époux si aimable, elle avait peu à peu revu la société, et quelle n’avait pu résister à l'amour que lui avait inspii’é un brave et aimable seigneur, encore plus distingué par ses qualités personnelles que par sa naissance; qu’elle vivait avec lui depuis deux ans dans la plus douce union , lorsque, par suite des circonstances actuelles, le Roi l’avait destiné à une
mission particulière dans une cour étrangère; mission délicate, et qui n’élait pas sans quelque danger; qu’elle aurait supporté avec plus de courage cette séparation si le marquis ne lui eut pas déclaré sincèrement qu’il profilait de l’occasion de remplir ce devoir indispensable pour emporter avec lui le plus clair de son bien , et qu’il ne reviendrait que quand tous les troubles seraient totalement apaisés. Il a fallu, continua- 1- elle, me résoudre à une absence qui n’aura peut-être point de terme : il y a cinq jours qu’il est parti, et depuis ce moment je ne vis plus. Elle me fit ensuite une peinture si vive dirbonheur qu’elle avait perdu et du vide quelle éprouvait, que je ne pus douter que le plaisir le remplacerait assez pour la rendre infidèle à l’amour.
La situation où vous êtes, ma chère
fille, lui dis - je , n’a pas besoin de pénitence ; vous en subissez une rigoureuse; il ne vous faut en ce moment que des conseils. Passons au parloir; il est presque nuit; nous pourrons nous y entretenir plus librement qu’ici et plus long-temps. Elle m’y suivit.
11 me fut facile de la ramener au sentiment de ses peines; elle les peignit avec plus de grâce et de liberté.
J’avais promis des conseils : pour remplir cette tâche difficile , je lui dis qu’il fallait commencer par prendre de l’exercice assez pour en éprouver de la fatigue; cela, ajoutai-je en lui prenant la main, qu’elle avait posée sur mon bras, vous procurera du sommeil, et vous vous en trouverez mieux.
— Ah ! mon Père ! le sommeil me fuit, et après des jours affreux les nuits me sont insupportables.
— Que diriez-vous donc, Madame, si, comme moi , vous n’aviez jamais goûté les plaisirs que vous regrettez, dont le souvenir doit être un bonheur, et que vous fussiez condamnée à un supplice toujours renaissant ?
— Je croyais que le ciel vous accordait une grâce particulière, qui vous en préservait.
Le cœur me battait violemment ; j’eus la témérité de prendre sa main et de lui en faire sentir l’agitation, en disant : Voilà comme je suis préservé !
Elle se remit tout de suite, et au lieu de se plaindre, comme je le craignais , elle me dit avec un son de voix qui trahissait son émotion :
— Et comment faites-vous, mon Père, pour dompter vos sens? je voudrais bien le savoir.
— Si cette preuve de ma confiance
attire la vôti’e, Madame, je n’aurai rien de caché pour vous ; mais il faut me mettre à portée de pouvoir vous entretenir ailleurs qu’ici ; chez vous , s’il est possible.
— Rien n’est si facile. Vous pouvez donc sortir ?
— Oui, Madame.
— Demain matin à neuf heures : que prenez-vous à déjeuner?
—Je déjeûnerai avant de sortir.
— Ho! dites-moi, je vous prie, ce qui vous plaira ?
— Je déjeûnerai comme vous , Ma* dame.
— Vous aurez une tasse de café.
J’acceptai ; elle me donna son adresse, et je la reconduisis jusqu’à sa voiture.