CHAPITRE III
C’est ainsi que, sous les auspices de l’honnête valet -de- chambre , je fus présenté au docteur que j’allais avoir l’honneur de servir. L’accueil que me fît ce médecin n’eut rien de désobligeant et me prévint même pour lui , malgré la difficulté d’entendre ce qu’il disait; car, ainsi que m’en avait prévenu M. Dupré, il parlait mal le français, avait beaucoup d’accent , et était sous ce rapport un être amphibie.
Il me dit que je n’aurais autre chose à faire que de nettoyer sa chambre, ses vêtemens , et de rester chez lui du matin au soir pour écrire les noms des personnes qui le feraient demander ; qu’il faudrait , lorsque j’irais
dîner , ne rester dehors que le moins de temps possible, et qu’il me donnerait tous les jours un assignat de quarante sols, gages et nourriture compris.
Ce n’était que de quoi m’empêcher de mourir ; mais , comme le prix m’était égal , et que j’étais parvenu au but proposé d’entrer en condition , j’acceptai celle-là en attendant ; bien résolu de la quitter aussitôt que j’en aurais trouvé une meilleure.
Je ne tardai point à m’apercevoir que je n’étais point destiné à l’avantage incomparable d’étudier la médecine, et de devenir l’élève du docteur Waisse : c’est ainsi que s'appelait cet Hippocrate teutofranc. Loin d’avoir une méthode aussi simple et aussi meurtrière que celle du docteur Sangrado , il s’appliquait à guérir ses malades ; mais il avait la manie de
l'école allemande où il avait étudié j il était grand cuisinier de drogues , de juleps eide mixtionsde toutes espèces:
aussi les apothicaires qui voyaient les ordonnances signées de lui devenaient ses prôneurs , et il a dû à leur recommandation beaucoup de pratiques.
Mes fonctions se réduisaient donc à écrire les noms et demeures des malades qui le faisaient appeler ; mais l’obligation de rester toute la journée sans sortir devenait un esclavage insupportable , auquel se joignait le désagrément d’attendre ce docteur jusqu’à minuit , et de le voir rentrer dans un état tel, qu’il n’aurait pu être d’aucun secours à ceux qui, au milieu dè la nuit , auraient espéré en recevoir de lui. Souvent il était obligé de se jeter sur son lit sans pouvoir user de mes services pour se déshabiller ; 'il était loin de pratiquer la sobriété
que sûrement il recommandait à ses malades , et le dégoût que me causait son ivresse ajoutait à la peine que j’éprouvais de ne pouvoir sortir, et de n’avoir vu ma bonne amie Marianne que deux fois depuis que j’étais dans cette maison.
Quinze jours s’étaient déjà écoulés dans cette désagréable situation ; je ne pouvais , pour remplir le vide de mes journées , me servir de la bibliothèque du docteur, qui n’en avait point. L’ennui me réduisit à écrire et à perfectionner mon écriture de manière à me trouver réellement digne de la fonction de maître écrivain , où la bonne Marianne m’avait élevé sans consulter mon talent. Ce n’était pas celui que je possédais le mieux ; je l’avais négligé pour les autres études qui méritaient bien la préférence, et je vis avec plaisir que , pour cette opération
purement manuelle , il me fallait q.ue de la patience pour parvenir à mie imitation fidèle et ensuite à la facilité. Cette acquisition, fruit de mon désoeji-^ vrement, a depuis trouvé sa; place. ,
Il y avait près d’un mois que je m’ennuyais chez le docteur Waisse et j’étais déterminé à le quitter , lorsqu’heureusement pour moi il me dit qu’il avait fait des réflexions économiques qui l’avaient conduit à s’assurer des moyens de me remplacer avec moins de dépense ; que la portière de sa maison savait assez écrire pour ce qu’il lui en fallait , et qu’elle ferait aussi le service de sa chambre ; qu’en conséquence il m’avait cherché une condition meilleure que la sienne, voulant me témoigner la satisfaction qu’il avait de ma conduite et le désir qu’il avait de me rendre service; qu’il allait me conduire chez M. Lemagne
le nouveau maître à qui il m’avait recommandé , et que j’entrerais tout de suite chez lui ,
Il me prévint pendant le chemin que c’était un jeune homme qui jouissait de beaucçmp d’aisance , qui était généreux , qui aimait le plaisir et dont les manières me plairaient. En effet , dès l’ entrée , M. Lemagne dit au docteur : Voilà sans doute , mon cher docteur, le citoyen auquel vous vous intéressez ; si son service répond à son extérieur, il me conviendra parfaitement; car j’ai besoin d’un gaillard alerte et qui ait de bonnes jambes»
Les miennes sont toutes neuves , Monsieur, lui dis-je, et j’espère que vous en serez satisfait. Il parut si content de ma réponse, qu’il remercia le docteur en l’assurant qu’il me recevait aveuglément de sa main, et qu’il pouvait, s’il avait affaire, ne se pas gêner j
que le surplus s’arrangerait entre lui et moi.
Le docteur nojis ayant laissés, M.Le* magnerme dit qùe je vivrais chez lui avec la vieille gouvernante de la maison , qui était un peu grognarde , mais bonne femme; qu’il me donnerait cent écus par an j et que je me trouverais habillé dest débris de sa garderobe , qu’il renouvelait souvent; que quant à son service , il voudrait bien me réserver uniquement pour lui ; mais que je ne pourrais me refuser à me rendre utile à la maison, surtout à l’heure du dîner, qu’il m’en exempterait cependant très-souvent en m’enmenant avec lui , aimant à être sex'vi par quelqu’un à lui par-tout où il allait.
11 me mil tout de suite en fonctions , et après qu’il fut habillé, il me fît connaître de son père , de sa mère , de ses
sœurs , et de l’un de 'ses frères qui logeait dans ia maison paternelle. Il sortit et emmena avec lui ce frère, qui travaillait sous ses ordres.
Resté à la maison , j’eus la crainte de n’y avoir que peu de repos si chaque jour je me trouvais obligé de suffire aux demandes et aux volontés de la mère et des sœurs. La première, âgée et tenant à la propreté de sa maison , me parla de battre les fauteuils , les canapés, de nettoyer les vitres et de frotter la salle , les chambres et l’escalier , comme d’une bagatelle. Les deux autres, occupées de leur toilette, du desir de plaire et de l’inquiétude de trouver un mari, inquiétude d’autant mieux fondée quelles n’étaient point jolies et n’avaient pour elles que la jeunesse, m'avaient déjà chargé d’aller chez leur couturière, chez leur marchande de modes , et en revenant, de
passer chez le parfumeur, et de leur rapporter de la poudre à la violette et de la pommade à la vanille.
J’avais commencé à satisfaire aux volontés de la mère , quand un garçon de bureau , détaché par le fils aîné, M. Lemagne , vint me demander pour me rendre tout de suite auprès de mon maître. A la déférence qu’on eut pour cet ordre , il me fut facile de concevoir que ce fils aîné avait l’empire sur tous les siens , et qu’il procurait à sa famille des avantages qui l’en faisaient regarder comme le chef. En effet , M. Lemagne , à peine âgé de vingt ans, occupait une place importante dans l’une des administrations du département de la guerre , où il avait eu le crédit de faire entrer son père, le frère dont j’ai parlé, et un autre qui était employé sur la frontière, de manière qu’entre eux ils reti-
raient annuellement plus de quinze mille livres de traitement du Gouvernement.
Il devait ces avantages à son directeur, qui lui avait trouvé du talent , et qui , ayant conçu de l’amitié pour lui , l’avait fait admettre , malgré sa jeunesse , à la place de sous-directeur. Il avait réellement des connaissances, une grande facilité dans le travail, entendait parfaitement à faire une organisation de service; mais il avait tout les défauts de la jeunesse et même de l’enfance , les manières , les propos, la turbulence d’un écolier, et un goût prononcé pour la friandise ou plutôt pour la bonne chère : aussi ses plus grands plaisirs jusqu’alors étaient de recevoir ses amis chez lui ou chez le restaurateur etd’y faire bombance, aupointquo sa santé en était quelquefois altérée , malgré la vigueur de sa constitution.
C’était pour faire préparer par ses ordres un dîner de six personnes qu’il m’avait fait venir. Il m’indiqua l’un des plus renommés restaurateurs, où j’allai faire tout disposer ; et comme il m’avait recommandé d’y paraître habillé convenablement, j’allai chez mon docteur retirer quelques effets que j’y avais laissés, et delà à ma chambre faire une toilette digne d’un maître que je pouvais déjà regarder comme un dissipateur.
Le temps que je pus donner à cette toilette fut une fête pour la bonne Marianne; ily avait long-temps quelle ne m’avait vu ; elle apprit avec plaisir que j’avais changé de maître, et qu’il y avait lieu d’espérer que je serais moins gêné que chez le docteur.
Après lui avoir donné tout le temps dont je pouvais disposer , je retournai chez le restaurateur veiller à ce que
le couvert fût mis avec élégance , et que rien ne manquât aux convives , dont M. Lemagne paraissait faire un cas particulier.
Ils arrivèrent enfin. D’après ce qui se dit devant moi, je connus tous les personnages : trois étaient des fournisseurs qui venaient d’obtenir des fournitures importantes, et qui n’avaient pas eu , sans motifs, la préférence sur leurs concurrens. Le quatrième était un commissaire des guerres vers qui se dirigeait toutes les attentions; mais j’en remarquai de plus réelles pour un homme qui, quoique le plus âgé de tous , n’était point déplacé entre ces jeunes-gens , avec qui il paraissait se plaire : c’était le directeur de M. Lemagne, qui se nommait à'Erje , et dont l’adhésion me parut nécessaire à tous les petits an’angemens dont on s’entretint pendant
ce dîner , où rien ne fut épargné.
Mon maître m’avait recommandé de dîner dans le cabinet voisin, et de me réserver tout ce qui me plairait.
Si j’avais eu un ménage , j’aurais pu emporter de quoi le nourrir pendant quatre jours. Je ne pris que du fruit et quelqu autres friandises pour ma bonne petite écolière. Il était six heures lorsque ces messieurs se proposèrent d’aller tous au spectacle. M. Lemagne, qui était satisfait de l'attention que j’avais mise à prévenir ses désirs , me donna la valeur de six francs pour que je pusse , me dit-il, entrer aussi voir la pièce, et me retrouver à la porte pour lui faire avancer une voiture.
Je ne suivis pas à la lettre ses intentions ; je courus porter à ma chère Marianne tout ce dont j’avais rempli mes poches ; je revins encore à
temps pour voir la petite pièce et me trouver aux ordres de mon nouveau maître, qui fut grondé en rentrant pour m’avoir gardé toute la journée. Il apaisa cette humeur en annonçant qu’il amènerait le lendemain deux personnes a dîner , et donna de l’argent pour que rien n’y manquât.
Ce jour fut pénible pour moi; mais je satisfis si bien toutes les personnes delà famille, même la vieille cuisinière, que j’eus le bonheur de me voir traité par elle, en dînant, avec une générosité qui ne lui était pas ordinaire.
M. Lemagne mangeant souvent dehors, signifia qu’il voulait que je me rendisse tous les jours auprès de lui avant deux heures. Ses ordres n’étant jamais que pour des courses à la campagne ou des dîners en ville , j’avais
presque tous les jours la liberté de disposer de près de deux heures, que je donnais au plaisir de me revoir dans ma chambre , et de continuer l’instruction de ma petite voisine.
La vie que menait M. Lemagne, quoiqu’ambulante et partagée entre le travail et le plaisir, avait une espèce d’ordre qui fut bientôt troublé par un nouveau genre de passion qui , jusqu’à ce moment, lui avait été inconnu.
Je ne sais quel hasard conduisit auprès de lui une femme qui cherchait un moyen de préserver son mari , qui était en pi’ovince , d’une arrestation dont il était menacé. Il était impossible de ne pas s’intéresser à une jeune personne qui unissait à tous les agrémens de la jeunesse des yeux brillans qui exprimaient le désir de plaire et le besoin d’être aimée : aussi le jeune
homme en devint éperdument amoureux, èt obtint facilement de son directeur , qui ne crut certainement que rendre un bon office, la place nécessaire pour que le mari fût attaché au service du Gouvernement ; mais celte place éloignait ce mari plus qu’il ne l’était déjà, et l’attachait à un poste qu’il ne pouvait quitter , et que , soit hasard, soit dessein, M. Lemagne n’avait pas demandé pour Paris.
Ainsi débarrassé d’un Argus qui eût été importun , mon maître eut toute la facilité d’aller chez la jeune dame qui lavait enchanté. Mais quoiqu’il eût reçu de la nature assez de moyens de plaire , il lui manquait absolument l’art et l’expérience nécessaires pour les faire valoir.
Je n’ai point su de qui il consulta les lumières ; mais j’ai toujours soupçonné que M. d’Erye avait eu la
complaisance de lui en donner, ©u que ses vingt ans avaient fait excuser son inexpérience par une jeune folle qui avait autant de désir de le charmer qu’il en avait de lui plaire, et qui possédait déjà tous les raffinemens de la coquetterie.