‹ Le Valet par circonstance, ou, Le panorama de quelques maisons de Paris vues dans l'intérieurChapitre 4 sur 19 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

En moins de quinze jours , je vis M. Lemagne établi chez la jeune dame aussi tranquillement que s’il eût été son époux ; il y passait tout le temps qu’il y pouvait passer , n’en revenait que très-tard j et quand nous rentrions , chacun de nous éprouvait de sa famille une dose d’humeur plus que désagréable.

Si M. d’Erye avait , comme j’ai la

témérité de le croire, contribue par ses conseils aux soins de son jeune ami , il avait sûrement cru prendre le moyen le plus court de le guérir , par la possession, d’une première effervescence , dont la durée n’aurait pu que lui être préjudiciable. Ce calcul de la prudence fut démenti par les événemens : plus M. Lemagne vit sa Sophie, c’est ainsi qu’il appelait sa jolie maîtresse, plus il s’y attacha; il y menait ses camarades, car il n’était point jaloux ; on jouait, on restait tard à table, et non content d’y passer la moitié du jour, il voulut y passer les nuits. Pour colorer aux yeux de sa famille ce genre d’absence , rien n’était plus simple que de dire qu’il allait à la campagne ; mais comme il ne pouvait se passer de moi , et que je ne pouvais coucher chez sa dame , il me demanda si j’avais quelque ami

où je pusse aller , afin que l’on nous crût tous deux aux environs de Paris , ce que l’on ne croirait pas si je rentrais sans lui à son logis. Je lui répondis que j’avais une petite chambre où je pouvais rentrer à toute heure , et qui n’était pas éloignée du quartier où nous nous trouvions.

Charmé de cette facilité , il se hâta dès le lendemain d’en profiter , en annonçant qu’il dînerait et resterait à la campagne. Cette nouvelle licence dans la conduite de M. Lemagne devint pour moi l’occasion d’un moment d’erreur, dont je fus préservé par mon bonheur plus que par ma prudence.

Etant rentré à ma chambre à plus de minuit , le bruit que je fis en me levant fit connaître à ma voisine que j’étais revenu coucher ; elle ne manqua pas de me venir voir; elle ap~

prit avec plaisir qu’au lieu d’être encore sorti de maison , comme elle l’avait cru , c’était une disposition de mon maître qui me permettait de revenir a ma chambre presque toutes les nuits.

Je vous attendrai , me dit-elle ; j’ai aussi plus de liberté depuis que j’ai mis de l’ordre dans les affaires de ma tante , et quelle a vu que je les tenais en règle comme un commis; l’avantage qu’elle en retire l’a déterminée à prendre une femme pour soigner son ménage; je remonte me reposer à dix heures , et je ne descends plus qu’à huit heures et demie, quelquefois neuf heures, ainsi nous aurons le temps d’être ensemble. Je n’étais pas moins satisfait qu’elle de ces instans de repos. Je lui donnai une longue leçon sans oublier de preudre mon cachet, et lui promis de lui apporter beaui. 5..

coup de bonbons et de fruits, ce qui m’était très-facile.

J’étais revenu plusieurs fois coucher à mon logis , et tout s’était passé dans quelques instans d’entretiens affectueux ; après quoi chacun de nous retournait à sa chambre, soit que je fusse dans la sienne , ou quelle fût dans la mienne ; mais il en vint une où mon maître , qui sans doute gagnait de l'argent très-facilement et le dépensait de même , voulut que l’antichambre participât aux plaisirs de la table, en y envoyant avec profusion des vins excellens. Il y avait avec moi les domestiques de ceux qui avaient été invités. Je me trouvais chargé de faire les honneurs : le mauvais exemple entraîne; je sortis sans m’en apercevoir des bornes de ma sobriété ordinaire; j’étais plus que gai ; j’emportai en me retirant des pâtisseries

fines et un flacon de liqueur pour en faire hommage à ma chère voisine.

Je la trouvai qui m’attendait ; elle fut sensible à cette attention. De l’humeur dont j’étais, je l’invitai à faire tout de suite un petit réveillon , et à boire avec moi de la liqueur dont je n’avais pas besoin , et qui acheva de me faire perdre le peu de raison que l’air que je venais de respirer m’avait rendue.

Dans cette disposition d’esprit je trouvai mon écolière beaucoup plus aimable qu’elle ne m’avait encore parue ; je lui demandai de m’avancer quelques cachets ; elle sy prêta avec confiance; mais comme elle avait tous les charmes qui sont indépendans d’une plus ou moins jolie figure , ils produisirent leur impression naturelle ; je devins téméraire et la réduisis d’abord à résister, ensuite à se défendre sérieusement , car le désordre

où je l’avais mise n’ëtait point propre à me rendre le calme, et j’allais sûrement me procurer un long repentir, lorsqu’elle s’avisa de me repousser vigoureusement , en me disant : laissezmoi au moins ôter la clef de votre porte. Mais au lieu de l’ôter, elle sortit lestement et m’enferma ; j’eus beau prier , supplier , mes plaintes furent vaines , et je tombai sur mon lit , où je m’endormis sans m’être déshabillé.

En m’éveillant, je n’éprouvai d’abord qu’une pesanteur de tète qui f semblait m’envelopper d’un nuage qui embrouillait toutes mes idées, et obscurcissait les objets qui m’environnaient ; les unes et les autres s’éclaircirent enfin; je me souvins parfaitement de tout ce qui m’était arrivé et de ce que j’avais fait. Le premier sentiment qui m’affecta fut d’être surpris

de la résistance de Marianne; mon amour-propre s’en trouvait blessé.

J’allai voir si j’étais encore enfermé ; la clef avait été remise à ma porte , que j’ouvris librement. La réflexion vint enfin à mon secours ; je fus honteux de mon ivresse et de mon emportement ; mais il me resta , avec la crainte d’avoir offensé cette jeune fille , et peut-être perdu celte bonne amie , une impression plus vive de ce quelle valait et des plaisirs dont sa résistance m’avait privé.

Je fis assez de bruit pour qu’elle entendît que j’étais debout et habillé.

Une mauvaise honte me retenait de lui parler le premier, et de l’engager à venir prendre sa leçon. Elle eut plus de raison que moi; elle me demanda si j’avais le temps de la recevoir ; je lui répondis que je l’attendais. Sans me parler de mon égare-

ment, sans plaintes ni reproches, elle prit sa leçon , me remercia et me tendit ses deux joues, comme elle en avait pris l’habitude, et je retournai à mon devoir.

Les nuits suivantes , elle était couchée et sans lumière lorsque je rentrais; mais elle venait le matin comme à l’ordinaire prendre sa leçon , sans que je pusse apercevoir le moindre changement dans ses manières.

Six jours s’étaient passés de même ; je n’y pus tenir plus long-temps; je lui demandai pourquoi elle ne me procurait plus le plaisir de la voir le soir.

C’est, me dit-elle sans détour, pour m’épargner des regrets éternels. J’ai profilé de vos leçons , des lectures que j’ai faites ; mon esprit s’est éclairé , et sachant bien , quoique vous n’en conveniez point , que je ne suis pas votre

égale , que je ne peux être votre femme, et que je n’ai pas même ce qu’il faudrait pour vous fixer en qualité de maîtresse, je ne veux point perdre le bonheur de rester toute la vie votre amie, en m’exposant au danger de partager un moment d’erreur.

Cette réponse méritait une si sincère estime, et me donnait une leçon si importante , que je ne l’ai jamais oubliée. Entraîné par le sentiment que j'éprouvais, je lui demandai si elle croyait que j’eusse pu vouloir son malheur, et être assez ingrat pour ne pas l’aimer et lui rester attaché toute la vie. Je vous crois, me ditelle , trop honnête homme pour manquer de bons procédés , mais les bons procédés ne suffisent pas pour le bonheur d’une femme; je n’imagine rien de si malheureux que d’aimer toute seule, et d’être réduite à ne se voir

année que par reconnaissance; c’est un sentiment qui ne peut convenir qu’à l’amitié , et je veux conserver et mériter la vôtre, et ne pas vous exposer au cruel regret de m’avoir rendue malheureuse. Vous l’éprouveriez, je n’en doute pas , et moi celui d’avoir borné votre carrière ; je veux au contraire contribuer à tout ce qui pourra vous tirer de l’obscurité où vous êtes , et vous être dévouée dans la bonne ou la mauvaise fortune.

Je l’assurai avec la plus vive expression que je mettrais tous mes soins à être digne d’un si sincère attachement , et je la suppliai de me rendre le bonheur de la voir toutes les nuits où j’aurais la liberté de pouvoir rentrer.

J’y consentirai , me dit-elle , chaque fois que vous m’aurez fait connaître que vous jouissez de toute votre raison avant de vous ouvrir ma porte...

Ah ! m’écriai-je , ne m’en parlez plus ; c’est la première fois de ma vie , et ce sera la dernière , que j’aurai semblable reproche à me faire. Je vous jure de vous révérer comme la meilleure et la plus chère des amies. J’étais vivement ému ; elle m’embrassa avec la plus tendre affection ; je sentis quelques larmes qui s’échappaient de ses yeux. Ne parlons plus du passé, me dit-elle; aimons-nous avec une confiance réciproque , et vous éprouverez que personne ne vous aimera jamais plus que moi.

Je n’en doutais pas; j’eus peine à m’arracher d’auprès d’elle , et de tous les instans heureux de ma vie, il n’en est aucun dont le souvenir m’ait laissé une impression plus chère et plus agréable. Mais c’est assez m’occuper de moi , il est temps de retourner à M. Lemagne.

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