‹ Le Valet par circonstance, ou, Le panorama de quelques maisons de Paris vues dans l'intérieurChapitre 5 sur 19 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La facilité de vivre avec sa maîtresse , loin d’affaiblir la passion qu’elle lui avait inspirée, l’exalta au point de concevoir le projet de s’en assurer la possession pour toujours , en profitant de la facilité du divorce introduit par les nouvelles lois , qui l’accordaient sur la simple allégation d 'incompatibilité d’humeurs. Ce projet n’éclata pas d’abord, il ne fut qu’insinué à ceux qui pouvaient assez le répéter pour faire juger comment il serait accueilli.

Mais par quel art cette femme l’avait-elle conduit à former un lien aussi sérieux ? Ni le peu de lumières que j’avais alors , ni celles que j’ai acquises depuis , n’ont pu m’apprendre

comment elle y était parvenue ; elle n’avait ni la modestie de son sexe , ni la retenue propre à lui persuader quelle était, en sa faveur, dominée par un sentiment exclusif, et dont l’empire pouvait excuser la violation de tous ses devoirs et le respect quelle devait à un premier lien; au contraire, une coquetterie excessive, une parure recherchée, un désir incroyable de plaire, et une soif inextinguible de louanges, la portaient à accueillir tous ceux que le confiant Lemagne lui avait amenés, et quelle traitait aussi familièrement que lui-même.

Le besoin du plaisir, qui , dans presque tous les hommes , est distinct de celui de l’estime , les ramène de préférence auprès des femmes faciles : aussi tous ceux qui avaient été présentés à la brillante Sophie y étaient revenus assiduement ; il n’y eut que M. d’Erye

que je n’y vis que rarement , et comme entraîné par M. Lemagne : il fut sans doute préservé des séductions de cette syrène par la crainte de déplaire à son épouse, qui était une femme charmante dont j’aurai bientôt occasion de parler.

M. Lemagne , pour éprouver quel degré de considération sa Sophie obtiendrait de sa famille et des dames de sa connaissance , invita à une partie de campagne où vinrent M. et madame d’Erye. Dans un rendez-vous semblable , les femmes viennent sans conséquence , parce qu’ elles ne sont réellement chez personne, et parce qu’aucune d’elles ne pouvait être accusée du tort d’avoir invité telle ou telle autre.

La maîtresse de M. Lemagne fut donc traitée avec la politesse et les égards dus à l’épouse d’un homme

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gui , quoiqu’absent , était connu de quelques personnes de la société ; elle obtint même de madame d’Erye une attention particulière, par le soin quelle mit à lui plaire , et par les prévenances quelle eut pour elle. Ses avances avaient réussi au point de pouvoir se flatter de recevoir chez elle M. et madame d’Erye , qui, sans avoir accepté positivement une invitation déterminée, l’avaient assurée qu’ils auraient le plaisir de l’aller voir.

Cet espoir de liaison fut détruit dès le lendemain, par la confidence que M. Lemagne fit de ses projets. Il était venu sans cérémonie , comme il faisait souvent, demander à dîner à son directeur, et pendant le dîner, n’ayant d'autre témoin que moi , il entretint le mari et son épouse de l’intention où il était de faire divorcer sa Sophie

pour l’épouser ensuite. On ne considéra d’abord ce qu’il disait que comme une plaisanterie. Je vous ai vu avec plaisir , lui répondit M. d’Ery e , former une intrigue avec cette femme , qui est jolie , et qui ne manque pas d’esprit; cela était propre à vous former et à vous donner ce qui pouvait vous manquer d’usage : on voit avec indulgence dans le monde ces sortes de liaisons ; mais enlever une femme à ses devoirs , à son état dans la société , qui est aussi avantageux que celui que vous pouvez lui procurer , blesser tous les principes en profitant d’une absence forcée pour la ravir à son mari, c’est un véritable rapt commis à l’abri d’une loi décrétée avec légèreté , et que tôt ou tard on ne pourra manquer de rapporter ou de restreindre. Vous hasardez aussi votre propre bonheur , car comment pourrez-

vous compter sur la foi d’une femme qui en manque en votre faveur, et qui pourra en manquer de même en faveur d’un autre ?

Lemagne ne put opposer à ces importantes observations que l’excès de son amour , qui ne lui permettait plus de renoncer à une femme sans laquelle il ne pouvait vivre.

Je souhaite, lui dit son directeur, que le sort vous préserve du déluge de maux que vous vous préparez , et qui semblent inévitables ; mais , en attendant que ma prédiction se vérifie , je vous annonce que votre famille va murmurer, et quelle ne souscrira à cette alliance que parce que la nouvelle loi a malheureusement avancé l’âge de la majorité ; que les honnêtes gens s’éloigneront de vous, et que vous ne serez applaudi que par vos flatteurs et vos parasites, qui sont

presque tous vos rivaux, et parmi lesquels plusieurs se vantent de leurs succès.

Le passionné Lemagne fut plus sensible à cette conclusion qu’à tout ce qui avait précédé ; il cria à l’imposture , et supplia son directeur de lui nommer les audacieux: ce fut en vain.

Vous auriez trop à faire , mon cher Lemagne , lui répondit M. d’Erye ; il suffit que vous ne puissiez douter que votre maîtresse est coquette , et que vous êtes aussi confiant qu’on l’est à votre âge , surtout quand on a comme vous quelques droits à se croire aimé, pour ne pas douter qu’elle a pu abuser de cette aveugle confiance, ou du moins manquer de la réserve à la fois nécessaire pour vous en inspirer , et éloigner d’elle cette foule de jeunes-gens dont vous l’avez entourée.

L’opinion de M. d’Erye, prononcé* si positivement, eût sans doute amené une rupture entre lui et son collègue , si l’intérêt, non moins puissant que l’amour, n’eût forcé M. Lemagne à le ménager et à continuer leurs liai* sons; ils se quittèrent avec une sorte de froideur qui leur fît retrancher les expressions affectueuses, et j’en fus personnellement affligé par la crainte de ne plus avoir occasion de revenir dans cette maison , dont les maîtres me plaisaient , et où j’aurais bien souhaité remplir la place d’un capon de valet que je soupçonnais d’être un fripon , et dont la bassesse me rendait plus insupportable les tons d’égalité qu’il prenait avec moi.

A peine étions-nous rentrés que M. Lemagne, qui me traitait en confident de ses faiblesses , me demanda s’il devait croire tout ce que M. d’E-

rye lui donnait lieu de soupçonner sur le compte de sa Sophie.

Je fus encore en cette occasion la dupe de mou inexpérience ; je lui répondis naturellement qu’en effet madame restait souvent en tête-à-tête avec l’un ou l’autre de ceux qu’il lui avait fait connaître ; mais que , pour cela, on ne pouvait pas la juger coupable ; qu’il faudrait un examen particulier.

Il me demanda encore si je croyais qu’il y en eût dé préférés. L’ayant assuré que je n’avais point eu d’occasion de faire cette remarque; que d’ailleurs n’ayant aucun intérêt qui m’eût porté à la faire et à .me permettre cè qui ne me regardait point, je ne savais réellement rien qui pût confirmer les soupçons de M. d’Erye.

Il faut, mon cher Bruno , nie répliquat-il , que tu me reudes cet important

service; il m’est trop essentiel de connaître la vérité pour négliger un seul moyen d’y parvenir.

Je pensais bien comme lui , et je voyais combien il lui serait avantageux d’échapper aux filets de cette friponne; mais -sentant trop tard le danger d’une semblable commission , ^e m’en défendis avec toute l’adresse dont j’étais capable ; plus j’employai de raisons pour m’en dispenser , plus il me ti’ouva de capacité pour le bien servir, et il me répéta tant qu’il me devrait son bonheur, que je le sauve»

rais du plus grand péril , qu’il n’oublierait jamais ce service , qui serait toujours ignoré , qu’enfin je crus que je ferais une oeuvre méritoire , et je m’engageai à l’avertir ou à le faire avertir la première fois que la dame resterait dans un tête-à-tête de nature à inspirer du soupçon.

J'étais pour le moins aussi persuadé que M. d'Erye de l’inconduite de la dame , et je ne fus pas long-temps à attendre pour la faire surprendre par son futur époux. Il avait annoncé , en sortant de table , qu’il allait à un rendez-vous d’affaires qui le retiendrait peut-être jusqu’à dix heures du soir , mais au moins jusqu’à neuf, et l’avait laissée avec deux convives, tous deux ses adorateurs. Le plus jeune et le moins expérimenté fut éconduit d’une manière adroite ; la dame ayant annoncé quelle allait faire une visite, tous deux sortirent ensemble ; mais celui qui , sans doute, savait sur quoi compter , revint un quart-d’heure après. La rusée Sophie avaitfaitune espèce de toilette , mais lentement et avec le ton de l’irrésolution. Quand elle eut vu revenir le préféré que je lui annonçai, elle lui dit devant moi

et devant sa femme-de-chambre : Si vous êtes assez aimable pour être revenu me faire compagnie, je ne sortirai peint, car je me sens d’une paresse insurmontable.

Sur la réponse du cavalier , la femme-dé-chambre et moi disparurent, et me croyant sûr d’avoir trouvé l'occasion de servir M. Lemagne, je coui’us plier un papier en forme de lettre, où je ne mis que l’adresse nécessaire pour qu'on pût le trouver , et lui envoyai ce papier par un commissionnaire, comme nous en étions convenus : ce message sans aucune écriture lui donnait le signal de revenir le plus tôt possible.

Il ne larda pas plus d’un quartd’heure : j’étais à la fenêtre; j’allai lui ouvrir la porte pour qu’on ne l’entendit pas entrer , et lui dis : M. ,C*** est là. Il pénétra sur-le-champ jusqu’à

la chambre de sa belle , où , par je ne sais quelle cause , il la trouva seule.

Bien certain qu’il devait y avoir quelqu’un, il pénétra jusqu’au cabinet, qu’il ouvrit , et y trouva le coupable ; mais , à Son grand étonnement et au mien , qui m’étais tenu à portée d’entendre, il se trouva placé en tre deux éclats de rire outrés. Son ami lui dit : Nous t’avons entendu venir , je me suis caché pour te faire chercher.

Ce n’était sûrement qu’une excessive présence d’esprit et une égale habitude de l’intrigue qui les servaient tous deux. Le crédule ou le pusillanime Lemagne se borna à dire : Vous êtes donc sorciers tous deux , car je suis rentré par hasard et sans bruit , ayant trouvé la porte ouverte. Je vous ai cependant entendu assez tôt, lui dit la dame, pour avoir eu le temps de dire à Monsieur de passer dans ce cabinet. Cette courte

explication ayant terminé l'éclaircissement , la conversation s’établit , mais avec une gêne qui détermina bientôt le camarade de M. Lemagne à se retirer.

A peine était-il sorti que la dame , qui avait l’avantage de n avoir pas été prise sur le fait, se livra , sans fermer aucune porte, au ton impérieux qui lui était naturel, et lui dit : Je ne m’abuse point sur le prétendu hasard qui vous a ramené ici , Monsieur , et sur le moyen que vous avez eu d’entrer sans sonner ; vous avez des soupçons sur ma conduite et des espions à vos gages ; vous pouvez de ce moment prendre votre parti et ne plus compter sur moi.

Au lieu de profiter de cette occasion de rupture, le trop faible Lemagne s'abaissa aux justifications et à laprière ; plus il devint souple, plus sa maîtresse

devint altière , et la paix ne se rétablit entre eux qu’en promettant une confiance aveugle et une soumission sans borne ; le seul point où il persista fut à me justifier d’avoir agi de concert avec lui ; mais je n’en devins pas moins insupportable à cette dame, qui me faisait essuyer toutes les mortifications possibles ; d’où il arriva que, tourmenté chez elle comme lui étant devenu suspect, maltraité dans la maison paternelle comme un inutile dont on ne pouvait tirer aucun service, je me vis malheureux de tous côtés, et réduit à demander mon congé pour récompense.

Je m’en expliquai avec M. Lemagne , qui ne pouvait se résoudre à se priver de mes services et de mon attachement , dont il ne pouvait douter; je fus obligé de revenir plusieurs fois à la charge. Il me dit enfin que

l’affaire du divorce étant terminée et , son mariage résolu , il se voyait réellement forcé de réduire sa dépense, et qu’il allait prendre ce prétexte pour me réformer d’une manière honnête , et que je ne perdrais rien en le quittant , si la place chez M. d’Erye pouvait me convenir autant que la sienne.

Je me hâtai de lui répondre que, dans la nécessité de le quitter , rien ne me pouvait faire un plus grand plaisir que d’entrer dans cette maison , où j’étais déjà connu , et où il me semblait que je serais heureux.

J’en parlerai dès aujourd’hui , me dit M. Lemagne ; je sais que M. d’Erye varenvoyer son domestique, dont il a découvert plusieurs infidélités :

ainsi vous entrerez chez lui , je l’espère, en me quittant.

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