CHAPITRE VI
JVTonsieur Lemagne me tint parole 9 et lorsqu’à deux heures j’allai le trouver à sou bureau, il m’apprit qu’il avait réussi, et que M. d’Erye me recevait à sa recommandation ; que j’allais avoir moins de courses qu’avec lui; que je recevrais un traitement aussi favorable , et qu’il ne tiendrait qu’à moi d’y rester long-temps ; ensuite il me paya généreusement, et me conduisit auprès de mon nouveau maître.
C’est ainsi que je passai, du consentement de M. Lemagne, chez son ami M. d’Erye, dont j’ai déjà dit que la manière de vivre et les entours me convenaient mieux. Mon emploi chez lui se réduisait à son service per-
sonnel, et à le suivre lorsqu’il sortait avec son cabriolet. La partie la plus rude de mon service était la propreté de sa voiture et le soin de son cheval, qu’il aimait beaucoup; mais cela était compensé par le loisir, qu’il me laissait. Comme il aimait beaucoup son épouse, et qu’il voulait réserver son cabriolet pour la mener promener le soir, il allait à pied le matin à ses affaires, et me laissait presque tous les jours deux heures de temps, dont je pouvais disposer pour aller voir ma bonne Marianne et seconder ses progrès, qui étaient tels que je mettais de la vanité et de l'intérêt à soü instruction.
Je n’abusais cependant pas de cette liberté. Ayant remarqué que le grand moyen de plaire à ce nouveau maître était de me rendre agréable à son épouse, j’y mis tous mes soins, et il
était doux de le prendre , car elle était aussi bonne qu’elle était belle ; elle est la première femme que j’aie vue avec plaisir, et qui soit devenue pour moi un objet de comparaison entre elle et toutes celles qui, avec plus ou moins de charmes, ne me paraissaient mériter d'être aimées qu’aulanl qu’elles approchaient du modèle que j’admirais. Certes, si Marianne lui eût été comparable , elle m’eût inspiré plus que de l’amitié.
Madame d’Erye , âgée de vingt-un à vingt-deux ans au plus, avait un teint de lis, dont la blancheur était encore relevée par une chevelure châtain, qui aurait pului servir de voile; ses yeux, sans être grands , étaient charmanspar leur expression , sa bouche fraîche comme la rose , et un embonpoint modéré donnait à toutes ses formes le moelleux et les charmes de la volupté. Je u’é-
tais point surpris que son mari Fai— mât jusqu’à l’idolâtrie ; mais je pouvais l'être qu’avec près de trente années de plus quelle, il en fut aimé de même : il l’était cependant, car, indépendamment de ce qu’il avait une figure distinguée , et qu'il ne paraissait pas avoir plus de quarante ans, il jouissait d’une santé florissante, avait l’imagination vive et brillante, les manières qu’inspire un amour sincère, et le ton de galanterie qui était, avant la révolution , celui de tous les hommes qui formaient ce qu’on appelle la bonne compagnie.
Je ne tardai cependant pas à m’apercevoir que M. d’Erye ne se fiait point aveuglément à l'affection de son épouse , et qu’il profitait de toute son expérience pour écarter d’elle l’ennui et les occasions du danger : ses précautions à cet égard étaient sans
affectation , et ne paraissaient qu’une suile naturelle de sa manière de vivre, qui, vraiment, était un plan raisonné.
Retenu le matin par ses affaires, depuis neuf heures jusqu’à quatre du soir , il se reposait avec raison sur la présence d’une sœur âgée qui demeurait chez lui, et qui était la compagnie habituelle de son épouse , et sur celle de trois domestiques ; car il y avait une femme-de-chambre et une cuisinière, ces entours étant, pour une femme qui se respecte, autant d’espions et de garans de sa conduite , puisqu’ils voient tout ce quelle fait.
Aucune personne , excepté M. Lemagne , ne venait chez lui qu’elle ne fût invitée, et celles qui l’étaient se réduisaient à la famille de M. Melin, qui demeurait dans son
voisinage. Celte jolie famille était composée de l’épouse et de trois enfans, dont l’ainé était une jeune demoiselle de seize ans. Il recevait aussi quelques personnes appelées par des relations d’affaires ou d’intérêts , qu’ensuite on ne revoyait plus.
Un peu avant l’heure où M. d’Erye rentrait ordinairement, il venait un vieux maître de forte très-habile dans son art , dont il donnait leçon à Madame, et qui était toujours retenu à dîner. Vers six heures j’attelais le cabriolet pour aller faire une promenade jusqu’au bois de Boulogne , qui était ordinairement terminée chez Carchi , glacier, qui était alors le rendez-vous général. Plus souvent encore M. et madame d’Erye allaient au spectacle, et leurs amusemens ainsi variés mettaient la dame à portée de voir le monde, d’en être entourée
Sans former d’habitudes ni de liaison»
avec personne. Une autre distraction qu’il lui procurait encore, était d’aller dîner chez les restaurateurs en réputation , où les femmes , dans ce temps , »e se faisaient point une peine d’aller ; leurs sales pleines de tables , où des originaux de toutes espèces venaient prendre leurs repas , offraient un spectacle vraiment varié.
Je passais ainsi des jours tranquilles dans une maison où la vie uniforme qu’on y menait me laissait la liberté de disposer d’une heure ou deux pour aller voir l’aimable Marianne, qui avait continué de travailler avec tant de persévérance , et si bien profité de mes leçons , qu’il n’y avait point de doute quelle parviendrait à savoir régler ses affaires , et à pouvoir entretenir une correspondance de commerce lorsqu’elle serait établie.
Devenu instituteur par hasard, j’éprouvai un singulier plaisir des succès de cette jeune personne, et je prenais à son bonheur un intérêt si réel que je crus ne pas devoir borner mes instructions à ce qui lui était nécessaire pour le but qu’elle se proposait, mais encore y joindre tout ce qui pouvait éclairer son esprit.
J’achetai pour elle , dans celte intention , les ouvrages de madame Leprince-de-Beaumont : en les lui présentant pour l’inviter à les lire, je lui dis quelle ne devait pas éprouver de répugnance par le titre Magasin des Enfans ; que ce magasin n’intéressait pas moins les personnes raisonnables que les enfans ; qu’indépendamment de l’instruction répandue dans cet ouvrage et dans le suivant, elle y trouverait la plus saine morale et tous les sentimens qui étaient déjà dans son cœur, et qu’après les,
avoir lus elle serait préparée à toute autre lecture.
Taudis que je partageais mou temps entre mon écolière et mes devoirs , les scènes sanglantes qui affligeaient ma patrie se succédaient et se renouvelaient de la manière la plus atroce ; je sentais combien mon oncle avait eu raison de s’y soustraire , et lorsque j’allais le voir, ce qu’il ne me permettait qu’une ou deux fois par mois, il ne manquait pas de me demander si je regrettais de m’être soumis à ses ordres.
Il ne fallait pas moins , lui répondais-je , qu’une aussi fatale nécessité pour me faire supporter l’avilissement où je suis.
Cependant mon sort chez M. d’Erye n’avait presqu’ aucun des désagrémens de la servitude , et une étourderie de ma part contribua encore à les dimi-
nuer. J’étais dans le jardin , sous un berceau très- couvert , pendant que M. d’Erye était dans un autre avec Madame ; je l’entendis m’appeler, et je parus plus tôt qu’il ne croyait, n’étant pas loin de lui; il me chargea d’aller tout de suite chercher deux billets au spectacle de l’Ambigu-Comique. Nous demeurions dans le voisinage du Boulevard; je partis à l’instant sans aller re» prendre un volume des œuvres d’Horace que j’avais laissé ouvert sur le banc où j’étais assis, persuadé que j’aurais le temps d’aller le reprendre quand je serais revenu.
Lorsque je rentrai , M. et madame d’Erye n’étaient plus au jardin. En donnant à Monsieur les deux billets , il me dit : Voilà un livre que vous avez oublié sur le banc du grand berceau.
Je ne m’avisai pas même de le remercier,tant j’étais empresséde meretirer.
Je ne pouvais douter qu’il n’eut trouvé le livre ouvert, et qu’il ne dût être surpris d’avoir un laquais qui lût les Epîtres d’Horace en latin 5 je m’attendais à des questions embarrassantes et auxquelles je n’imaginais point ce que je pourrais répondre : j’étais dans uue inquiétude inexprimable ; cependant il ne m’en fît aucune lorsque le soir je parus devant lui à son retour du spectacle, ni le lendemain malin. J’étais entièrement rassui’é. Mais le troisième jour après cet événement je crus que j’allais recevoir mon congé , lorsqu’il me dit : Bruno, je vais me défaire de mon cabriolet et de mon cheval : c’était, à mon sens, m’annoncer que j’allais lui devenir inutile; je me trompais: c’est , me dit-il , dans ces temps malheureux, une mesure de prudence, et votre service en deviendra plus doux : je vous demande en échange de promener
mon fils tous les matins; j’ai remarqué que vous aimiez ce t enfant; j’aimemieux le savoir dans vos bras que dans ceux de la femme-de-chambre ; quand ces filles sont fatiguées, elles manquent de complaisance; un être fort en a toujours davantage et est plus compatissant pour la faiblesse.
Je l’assurai que je ferais avec plaisir ce qu’il souhaitait. De ce moment il n’y eut point de bontés que je n’éprouvasses de lui et de Madame ; en venant chercher son fils ou en le lui ramenant, je trouvais dans les cafetières restées auprès de son feu une tasse de café quelle me faisait prendre sous prétexte de la partager avec l’enfant , et mille autres douceurs qui nv auraient rendu la vie agréable si j’avais pu oublier dans quel état je la passais.
Le tourment que me faisait éprouver cette situation fut , quelques jours
après , augmenté par un événement qui a influé sur le reste de ma vie, mais qui d’abord ne me fit sentir que plus douloureusement le poids de l’avilissement où je m’étais volontairement soumis.